Nouvelles données sur la chimiothérapie et l’infertilité

Géraldine Delbès, chercheuse en toxicologie de la reproduction
Photo: INRS Géraldine Delbès, chercheuse en toxicologie de la reproduction

Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, la chimiothérapie administrée à des garçons avant leur puberté risque d’affecter leur fertilité future, comme c’est le cas chez les jeunes patients pubères, révèle une étude parue dans Plos One. Celle-ci met également en évidence les effets délétères des anthracyclines, des anticancéreux pourtant reconnus comme inoffensifs pour la fertilité, sur l’ADN des spermatozoïdes.

Selon une « croyance bien ancrée » et véhiculée dans « la littérature scientifique », « les testicules sont dans un état de dormance avant la puberté, leurs cellules sont inactives et donc peu perturbées par l’environnement dans lequel elles baignent », souligne d’entrée de jeu Géraldine Delbès, chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et autrice principale de cette étude.

Inspirée de la théorie de « l’origine développementale des maladies adultes, selon laquelle ce qui se passe pendant l’enfance ou durant la grossesse détermine ce qui va nous arriver plus tard en termes de qualité de la santé », Mme Delbès a voulu vérifier si le testicule prépubère est vraiment dormant et insensible à des composés, comme les agents de chimiothérapies qui visent des cellules en division.

Pour ce faire, en collaboration avec des collègues de l’INRS, de l’Université McGill et du CUSM, elle a analysé et comparé la concentration en spermatozoïdes du sperme et la qualité des spermatozoïdes chez des survivants adultes de leucémie ou de lymphome pédiatrique ayant été diagnostiqués avant la puberté ou après celle-ci, ainsi que chez des hommes sans antécédents de cancer.

Les chercheurs ont relevé que 33 % des survivants, autant ceux ayant reçu leur chimiothérapie avant leur puberté que ceux ayant été traités après, présentaient un nombre de spermatozoïdes très bas, voire nul, qui témoignait d’une infertilité prononcée à complète. « Comme entre 16 et 17 % des hommes de la population générale ont une faible concentration spermatique, on peut donc affirmer que la chimiothérapie semble doubler le risque d’infertilité », explique Mme Delbès tout en précisant que cette proportion de 33 % a aussi été observée dans les études épidémiologiques rassemblant plus de 11 000 participants de la Childhood Cancer Survivor Study. Cette étude américaine n’avait toutefois pas précisé l’âge au diagnostic et le type de traitement qu’ils avaient subis, ce que Géraldine Delbès et ses collègues ont justement voulu déterminer.

« Le fait que nous avons observé la même incidence de faible concentration spermatique chez les survivants d’un cancer diagnostiqué avant la puberté que chez ceux ayant souffert de leur cancer une fois pubères nous indique que les risques associés à la chimiothérapie sont aussi importants, que celle-ci soit administrée avant ou après la puberté, et qu’il n’y a pas de période où la sensibilité [des tissus] est moins grande à ces composés chimiques », souligne la chercheuse en toxicologie de la reproduction.

Les chercheurs ont également découvert des anomalies dans l’ADN et la chromatine, c’est-à-dire l’organisation de l’ADN, des spermatozoïdes des survivants qui étaient capables d’en produire. Qui plus est, ils ont remarqué l’existence d’une corrélation positive entre la présence de ces anomalies et le type de traitement qu’ils avaient reçu, soit des anthracyclines, des molécules anticancéreuses qui sont pourtant « reconnues pour être un peu moins toxiques pour les gonades, voire inoffensives pour la fertilité, car elles n’affectent pas la quantité de spermatozoïdes », affirme Mme Delbès.

« Ces mêmes molécules affecteraient plutôt la qualité de l’ADN et engendreraient la production de spermatozoïdes dotés d’anomalies au niveau de leur ADN ou de la chromatine qui pourraient donc expliquer les problèmes de fertilité qu’éprouvent certains survivants du cancer », explique-t-elle.

« Si un homme consulte pour un problème de fertilité et qu’on ne diagnostique aucun problème de concentration spermatique, on conclura que tout va bien pour lui, et on s’efforcera de trouver l’explication chez sa partenaire », en vain…

« Or, on prend de plus en plus conscience que la qualité de l’ADN et de la chromatine des spermatozoïdes peut jouer un rôle fondamental, pas forcément au niveau de la fécondation, mais plutôt du développement embryonnaire précoce, et ainsi, qu’elle serait responsable de fausses couches récurrentes ou de défauts d’implantation, autant de grossesses qui ne sont jamais diagnostiquées parce qu’il n’y a pas d’implantation d’embryon. Souvent, les couples qui en sont atteints vont essayer longtemps, et en vain, d’avoir des enfants et iront finalement consulter en clinique de fertilité. Les résultats de notre étude inciteront probablement les spécialistes en fertilité à s’informer de l’historique médical des patients et à soupçonner ce genre d’anomalies », fait remarquer la chercheuse.

À l’heure actuelle, il n’y a pas de recours pour préserver la fertilité des petits patients prépubères, contrairement aux garçons pubères — qui sont capables d’éjaculer et produire des spermatozoïdes — qui peuvent mettre du sperme en banque.

Dans l’espoir d’offrir une solution aux enfants prépubères, Mme Delbès cherche des composés qu’on pourrait administrer en parallèle des traitements anticancéreux, et qui, sans diminuer l’efficacité des traitements, protégeraient les autres tissus.

Le seul bémol de cette étude est qu’elle portait sur une petite cohorte de 13 patients, dont 6 avaient été traités alors qu’ils étaient prépubères, et 7 l’ont été après leur puberté. Mme Delbès fait toutefois valoir que son « étude a tout de même fourni de nouvelles données », et fait émerger « des hypothèses intéressantes qui ont été jugées suffisamment concluantes pour être publiées dans une revue scientifique assez respectable [Plos One]. Et [notre article] a été révisé par des pairs, soit des experts internationaux dans le domaine », dit-elle avant d’ajouter espérer pouvoir répéter l’étude sur une cohorte plus large.