Trois milliards d’oiseaux de moins en Amérique

Un oriole de Baltimore
Photo: Gary Mueller Macaulay Library at Cornell Lab of Ornithology Un oriole de Baltimore

La faune aviaire d’Amérique du Nord a décliné de 29 % depuis 1970, ce qui représente la perte d’environ trois milliards d’oiseaux, révèle une étude publiée jeudi 19 septembre dans la revue Science. Or, ces pertes ne concernent pas seulement des espèces rares et menacées, mais incluent plusieurs espèces communes et répandues qui sont des maillons importants des écosystèmes.

Cette étude réalisée par des chercheurs états-uniens, ainsi que par Environnement et changement climatique Canada visait à évaluer les changements subis par les populations de 529 espèces d’oiseaux des États-Unis et du Canada à partir des données obtenues par plusieurs réseaux de surveillance, dont certains accumulent des données depuis près de 50 ans. Ils ont ainsi estimé que la faune aviaire d’Amérique du Nord aurait perdu 3,2 milliards d’oiseaux de 38 familles différentes, depuis 1970.

Par contre, une trentaine de familles ont enregistré une croissance : parmi celles-ci, des espèces habitant des milieux humides, dont les populations de sauvagines qui ont augmenté de 56 %, et certains rapaces, comme les faucons, qui ont connu un regain de 79 %. La combinaison des pertes et des gains se solde néanmoins par une perte totale de 2,9 milliards d’oiseaux parmi la faune aviaire dans son ensemble.

862 millions
La famille des bruants est celle qui a été la plus dévastée avec la perte de 862 millions d’individus, ce qui représente un déclin de 38 %. Cette famille comprend de nombreuses espèces champêtres et certaines espèces, comme les juncos, qu’on retrouve en forêt boréale.

Les chercheurs ont également passé en revue les mesures du passage des oiseaux migrateurs durant la nuit effectuées par un réseau de 143 radars météorologiques de 2007 à 2017. L’analyse de ces données a mis en évidence elle aussi un déclin abrupt du passage des oiseaux migrateurs de 14 % depuis 2007. Cette réduction est apparue plus marquée dans l’est des États-Unis, particulièrement au niveau des voies migratoires longeant l’Atlantique et le Mississippi, qui sont fréquentées principalement par des oiseaux chanteurs qui nichent dans les zones tempérées et boréales.

Plus de 90 % des 3,2 milliards d’oiseaux disparus appartiennent à 12 familles de passereaux, soit des oiseaux chanteurs et percheurs, parmi lesquels figurent les bruants, les parulines, les alouettes, les chardonnerets, les roselins, les moineaux, les carouges, les étourneaux, les hirondelles et les engoulevents.

Oiseaux champêtres

Les populations d’oiseaux champêtres vivant dans les prairies naturelles et les champs abandonnés ou en jachère sont les plus affectées, accusant un déclin de 53 %, qui se traduit par la perte de 700 millions d’individus de 31 espèces différentes. Les populations d’oiseaux de rivage, comme le bécasseau et le pluvier, ont perdu quant à elles le tiers de leur effectif.

Les auteurs de l’étude soulignent le déclin marqué d’espèces communes, répandues et jadis abondantes, dont deux espèces introduites, telles que le moineau domestique et l’étourneau sansonnet.

618 millions
Les parulines, de beaux oiseaux souvent très colorés qui font de longues migrations, ont été très éprouvées avec la disparition 618 millions d’individus (soit un déclin de 38 %).

« Ces espèces qui ont été introduites aux États-Unis et au Canada et qui s’y sont répandues sont des espèces généralistes et assez endurantes qui sont capables de survivre et même de prospérer dans de nouveaux environnements. Or, si même ces espèces endurantes ne peuvent trouver ce dont elles ont besoin pour survivre aux États-Unis et au Canada, cela est un signe sans équivoque que quelque chose ne va pas bien dans les habitats, et cela aura vraisemblablement un impact sur d’autres espèces et même sur les humains en bout de ligne », affirme par courriel le premier auteur de l’article, Kenneth Rosenberg, du Cornell Lab of Ornithology et de l’American Bird Conservancy.

De plus, « la perte d’une espèce commune a une incidence beaucoup plus grave sur l’écosystème », affirme à la revue Science le biologiste Geraldo Ceballos de la National Autonomous University of Mexico.

Perte d’habitat

Un déclin d’une telle ampleur ne surprend pas Pascal Côté, directeur de l’Observatoire des oiseaux de Tadoussac.

« Une tendance similaire avait été annoncée en juin dernier dans le rapport sur l’état des populations d’oiseaux du Canada d’Initiative de conservation des oiseaux de l’Amérique du Nord (ICOAN-Canada) », rappelle-t-il, tout en se disant davantage préoccupé par le déclin des espèces indigènes que par celui des espèces introduites.

Le principal facteur responsable de cette hécatombe de la faune aviaire est la perte de leur habitat en raison du développement et de l’intensification de l’agriculture.

Les prairies naturelles et les champs abandonnés qu’affectionnent les oiseaux champêtres sont désormais cultivés de façon intensive. « Les prairies naturelles de l’Ouest sont transformées en champs agricoles de blé. Dans les champs qui étaient jadis laissés en fourrage pour faire du foin, on fait de quatre à cinq récoltes de foin par année dont certaines ont lieu durant la période de nidification des oiseaux, ce qui entraîne beaucoup de mortalité. On fait aussi beaucoup plus de cultures de blé d’Inde et de soya alors qu’il y avait beaucoup plus de champs pour le bétail auparavant. Tous ces changements participent au déclin. De plus,les aires d’hivernage des oiseaux migrateurs, comme les parulines, au Mexique, en Amérique centrale et en Amérique du Sud sont victimes de la déforestation », explique Pascal Côté.

440 millions
Les carouges et les quiscales bronzés ont subi des pertes de 440 millions d’individus (soit un déclin de 44 %). Les moineaux ont été décimés de 331 millions individus, soit un déclin de 81 %, et les alouettes sont privées de 182 millions congénères, soit un déclin de 67 %, les étourneaux sansonnets ont perdu 83 millions de semblables, soit un déclin de 49 %.

L’utilisation répandue de pesticides, comme les néonicotinoïdes, est nocive pour tous les oiseaux, voire dévastatrice pour les insectivores aériens, comme les hirondelles (diminution de 22 %), les engoulevents (réduction de 55 %) et les martinets (65 %).

Selon M. Côté, le déclin des moineaux s’explique principalement par l’essor des nouvelles constructions en milieu urbain qui ne permettent plus aux moineaux de faire leur nid dans les combles des habitations comme ils avaient l’habitude de le faire auparavant.

Les auteurs de l’étude concluent sur l’urgence de s’attaquer à ces facteurs qui menacent la faune aviaire du continent, et qui seront exacerbés par les changements climatiques.

« Alors que ça peut sembler décourageant, je demeure néanmoins optimiste car nous avons vu que quand nous prenons des mesures, les oiseaux qui sont des animaux résilients y répondent bien », affirme Ken Rosenberg en donnant l’exemple des populations de faucons pèlerins qui sont redevenues prospères à la suite de l’interdiction dans les années 1970 du DDT, un insecticide qui fragilisait la coquille de leurs oeufs et compromettait ainsi leur reproduction.

Un meilleur contrôle de la chasse et des programmes de protection des milieux humides qui, en l’occurrence, ont été promus par les chasseurs eux-mêmes, ont également permis un regain des espèces aquatiques, telles que la sauvagine.

« Il est donc possible d’induire le rétablissement des espèces par des mesures de conservation, affirme M. Côté. Il faut toutefois une volonté politique de laisser des champs à l’état naturel, ou de les faucher plus tard, au lieu de les utiliser tous pour des cultures agricoles. Le gouvernement pourrait mettre en place des mesures visant à garder un certain pourcentage de champs non cultivés en accordant des compensations aux agriculteurs. »

«De plus, comme les chats sont une des premières causes de mortalité des oiseaux en migration, on pourrait obliger les gens à garder leur chat à l’intérieur durant la nuit, car ce sont des centaines de millions d’oiseaux qui disparaissent chaque année sous les griffes des chats. On pourrait aussi faire en sorte que les gratte-ciel soient dotés de fenêtres anticollision. »