Des testicules au secours de la science

Même lorsqu’il est devenu indétectable dans le sang d’une personne recevant une trithérapie, le VIH y réapparaît et y prospère à nouveau lorsque le traitement est interrompu.
Photo: Marco Bertorello Agence France-Presse Même lorsqu’il est devenu indétectable dans le sang d’une personne recevant une trithérapie, le VIH y réapparaît et y prospère à nouveau lorsque le traitement est interrompu.

Grâce à de nombreux testicules obtenus dans une clinique de changement de sexe de Montréal, des chercheurs de l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IR-CUSM) ont pu découvrir que le VIH trouvait refuge dans ces organes où, étrangement, le système immunitaire le laisse en paix. Par cet accès unique au monde à des spécimens testiculaires, l’équipe de scientifiques a pu étudier finement ce traitement de faveur qu’accorde le système immunitaire aux virus et imaginer comment il faudrait intervenir pour tuer les virus tapis dans les testicules.

Même lorsqu’il est devenu indétectable dans le sang d’une personne recevant une trithérapie, le VIH y réapparaît et y prospère à nouveau lorsque le traitement est interrompu. Cette résurgence est attribuable aux virus qui s’étaient réfugiés dans certains organes, tels que le cerveau, les yeux et les testicules, qui constituent de véritables sanctuaires anatomiques puisqu’ils sont isolés du reste du corps et du sang par une barrière physique. Les virus trouvent un repaire tranquille dans ces organes non seulement en raison de cette barrière, mais aussi parce que « le système immunitaire n’y fonctionne pas de la même manière qu’ailleurs dans le corps », souligne Jean-Pierre Routy, clinicien et chercheur à l’IR-CUSM.

Dans les testicules, l’immunité a prévu des stratégies pour épargner les spermatozoïdes, qui sont pourtant considérés comme des corps étrangers étant donné qu’ils ne sont produits qu’à partir de l’adolescence. « Le système immunitaire distingue dès la naissance le soi du non-soi. Les spermatozoïdes sont considérés comme du non-soi parce qu’ils n’apparaissent qu’à l’âge de 12 ou 13 ans. Il faut donc qu’il y ait un système qui fera en sorte qu’ils seront protégés », explique le chercheur.

« De la même façon, dans l’utérus de la femme enceinte, le bébé qui ne porte que la moitié des gènes de la mère, est d’un point de vue immunitaire du non-soi, il s’entoure donc d’un système de protection pour que l’immunité ne le rejette pas. Il y a néanmoins de 20 à 30 % des stérilités de la femme qui sont dues au fait que le corps rejette le bébé, qu’il considère comme un corps étranger au premier trimestre. »

Zika et Ebola

Ce « privilège immunitaire » qui est offert aux spermatozoïdes dans les testicules peut également bénéficier à de réels envahisseurs étrangers, tels que des virus, dont le VIH, mais aussi les virus Ebola et Zika. « On s’est aperçus que les personnes qui avaient été infectées par le Zika ou l’Ebola pouvaient être guéries complètement, ce qui est confirmé par les prises de sang, mais qu’elles pouvaient toujours transmettre sexuellement le virus six mois plus tard, d’où les recommandations d’attendre au moins six mois lorsqu’on revient d’un pays endémique avant de concevoir », rappelle le Dr Routy.

L’équipe du Dr Routy tente donc de mettre en lumière ces systèmes de tolérance qui prévalent dans les testicules et qui en font un sanctuaire anatomique pour les virus et les spermatozoïdes.

Les spermatozoïdes sont considérés comme du non-soi parce qu’ils n’apparaissent qu’à l’âge de 12 ou 13 ans. Il faut donc qu’il y ait un système qui fera en sorte qu’ils seront protégés.

Les chercheurs ont ainsi découvert que le testicule fait appel aux deux mêmes stratégies qu’utilisent les tumeurs cancéreuses pour bloquer les attaques immunitaires qui seraient dirigées contre elles. « La nature fonctionne toujours un peu de la même façon quand il faut ralentir l’immunité », souligne-t-il.

Paralyser les cellules immunitaires

Pour ne pas être tuées par le système immunitaire, les cellules tumorales s’entourent notamment de PD-L1 (Programmed death-ligand 1) qui, en se liant aux récepteurs PD-1 situés à la surface des lymphocytes T, rend inactives ces cellules immunitaires qui ne peuvent plus reconnaître et attaquer la tumeur. Une immunothérapie du cancer consiste justement à administrer des anticorps dirigés contre le PD-L1 afin d’empêcher les cellules cancéreuses d’inactiver les lymphocytes T. De la même manière, les spermatozoïdes et les virus qui se sont retranchés dans les testicules se couvrent de PD-L1, qui paralyse les cellules immunitaires qui s’approchent d’eux.

Toutes ces nouvelles connaissances qui constituent des pistes pour éliminer les virus cachés dans ces organes sanctuaires ont été rendues possibles grâce à une précieuse collaboration avec le Centre métropolitain de chirurgie (CMC) de Montréal, où, chaque semaine, près de cinq interventions chirurgicales sont effectuées sur des personnes désirant passer du statut anatomique masculin à celui de femme. Grâce au consentement des personnes auxquelles on excise les testicules, l’équipe du Dr Routy a pu bénéficier de 120 testicules, dont certains étaient infectés par le VIH, pour son étude. Les autres laboratoires de recherche du monde peinent à obtenir de tels organes puisqu’ils n’ont accès qu’aux testicules provenant de personnes en bonne santé décédées accidentellement qui ont fait don de tous leurs organes. « Et ils ne reçoivent ces tissus que 12 à 24 heures après le décès tandis que, pour notre part, les échantillons nous sont acheminés dès que l’opération a été effectuée. On a donc des tissus très frais, qui permettent des analyses beaucoup plus fines des cellules immunitaires et du virus que lorsque le tissu est resté 24 heures au frigo et en partie à la température ambiante », fait remarquer le Dr Routy avant d’ajouter que son équipe utilise « ce dont les personnes ne veulent plus pour faire avancer la science dans l’intérêt général de la communauté ».