Comment traiter rationnellement les enjeux écologiques?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
À la suite du colloque de l’Acfas, le réseau que supervise Philippe Archambault, professeur à l’Institut des sciences de la mer (ISMER) de l’Université du Québec à Rimouski, prévoit demander à différents spécialistes de résumer nos connaissances sur les diverses facettes de la question des hydrocarbures dans le Saint-Laurent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À la suite du colloque de l’Acfas, le réseau que supervise Philippe Archambault, professeur à l’Institut des sciences de la mer (ISMER) de l’Université du Québec à Rimouski, prévoit demander à différents spécialistes de résumer nos connaissances sur les diverses facettes de la question des hydrocarbures dans le Saint-Laurent.

Ce texte fait partie du cahier spécial Sciences et cultures

Devrait-on, oui ou non, autoriser l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent ? C’est la question que se pose Philippe Archambault, professeur à l’Institut des sciences de la mer (ISMER) de l’Université du Québec à Rimouski. Il a, par conséquent, organisé l’un des 135 colloques du 83e Congrès de l‘Acfas. Intitulé « Environnement socioécologique du golfe du Saint-Laurent », ce colloque pose la question : sommes-nous prêts pour l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures ? En réalité, il s’agit de l’amorce d’un processus qui devrait s’étendre sur trois années et qui vise à couvrir de façon rationnelle tous les aspects de cette question.

Bélugas : les faits, s.v.p., les faits !

« Comme un peu tout le monde, relate Philippe Archambault, je me suis rendu compte que, lorsqu’on aborde un enjeu écologique, on tombe vite dans des débats d’opinion et d’émotion. On n’est vraiment pas dans la science. »

Or ce spécialiste de la biodiversité — surtout celle du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent — déplore le fait que, souvent, on ne base pas nos décisions sur les faits.

Prenez l’exemple des bélugas de Cacouna, propose-t-il. Ces dernières années, on a abondamment débattu de la possibilité de construire un terminal maritime à Cacouna. Finalement, le projet a été abandonné puisque trop risqué pour l’habitat de ces mammifères marins.

« En tant que citoyen, j’étais contre ce projet, avoue-t-il. Je suis donc heureux de son abandon. Toutefois, comme scientifique, je ne le suis pas vraiment puisque ça n’a pas été un débat basé sur les faits. En fait, si cela avait été une cause portée devant un tribunal, jamais un juge n’aurait accepté les arguments avancés de part et d’autre ! »

Normalement, devant un tribunal, poursuit-il, une série d’experts viennent présenter les faits à une douzaine de jurés afin que ceux-ci, disposant de la même information, en viennent à prendre une décision éclairée. C’est un processus semblable de discussion citoyenne des enjeux socioécologiques que désirent implanter le professeur Archambault et son équipe.

« Je trouve que beaucoup de nos prises de décision sont actuellement basées sur des ouï-dire — certains nous disent ceci, d’autres, cela… — ainsi que sur des impressions, alors que, en tant que scientifique, on a des faits. Par exemple, le nombre de bélugas a diminué… et quiconque prétendrait le contraire devrait le démontrer ! »

Philippe Archambault considère donc que son rôle est justement d’apporter les faits — pour et contre — afin que nous, citoyens, soyons le mieux éclairés possible. « Et, par la suite, en société, on prendra une décision, mais tous avec les mêmes éléments », dit-il.

Le ouï-dire ne sera pas accepté !

C’est ainsi que, dans le cadre du congrès de l’Acfas, se tiendra une journée consacrée aux enjeux d’une éventuelle exploitation des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent. Dans un premier temps, en avant-midi, huit chercheurs présenteront les différentes facettes de la question : historique, socioécologique, économique, juridique… Puis, en après-midi, trois tables rondes jetteront les bases des enjeux à traiter.

« Lorsqu’on est scientifique, on travaille avec des faits, poursuit le professeur à l’Institut des sciences de la mer. Je me suis donc demandé : comment pourrait-on amener les citoyens à ne pas se baser que sur des opinions ? Le colloque que j’ai organisé est l’une des premières étapes de la mise en oeuvre d’un réseau qui cherchera à mettre toute l’information dont on dispose à la portée de tous. »

« Tout le monde doit avoir l’information de tout le monde, comme devant un tribunal, poursuit-il. Nous allons donc créer un site Web où nous donnerons accès à l’information disponible. »

Cependant, on n’y mettra pas n’importe quoi, prévient le chercheur. Il s’agira d’informations validées par des scientifiques, « un peu comme un juge qui n’admet devant son tribunal que de l’information valide ». Ainsi, toute organisation, entreprise, groupe écologiste, gouvernement, devra fournir les données sur lesquelles il se base. « Un juge n’accepterait jamais qu’un avocat dise : “ J’ai un témoin expert qui affirme que…, mais il ne viendra pas témoigner ! ”» Ainsi, selon ce que souhaite Philippe Archambault, seules les informations présentées sur ce site devraient servir à la prise de décisions éclairées. Ou, comme il le dit : le ouï-dire ne sera pas accepté !

Voici comment on devrait s’y prendre

Le professeur Archambault espère centrer sa démarche uniquement sur un enjeu, en l’occurrence les hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent. « On doit s’en tenir à cela, dit-il. Par exemple, si quelqu’un désire discuter de l’impact des gaz à effet de serre ou du remplacement des énergies fossiles par les éoliennes, ça ne sera pas retenu. C’est comme si, dans une cause de meurtre, quelqu’un voulait aussi traiter du contrôle des armes à feu ! Ça, ce serait l’objet d’un autre débat. »

À la suite du colloque de l’Acfas, le réseau qu’il supervise prévoit demander à différents spécialistes de résumer nos connaissances sur les diverses facettes de la question des hydrocarbures dans le Saint-Laurent.

D’ores et déjà, M. Archambault rapporte avoir recruté une vingtaine d’experts prêts à collaborer. « On a déjà un livre en préparation sur tout ce qu’on doit savoir pour prendre une décision éclairée, et ce, à tous les niveaux », dit-il avec ravissement.

Ultimement, le chercheur-citoyen espère produire un document de recommandations basé uniquement sur les faits reconnus et acceptés par tous. Il souhaite ainsi montrer comment nous, les citoyens, on devrait s’y prendre pour parvenir à des décisions rationnelles au sujet d’enjeux complexes… et souvent émotifs !

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