Des souris et des odeurs d’hommes

«Seuls les expérimentateurs de sexe masculin induisaient l'analgésie chez les petits mammifères.» — Jeffrey Mogil, Université McGill
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «Seuls les expérimentateurs de sexe masculin induisaient l'analgésie chez les petits mammifères.» — Jeffrey Mogil, Université McGill

Plusieurs chercheurs suspectaient depuis plusieurs années l’influence qu’exercent les expérimentateurs sur le comportement de leurs sujets animaux. Une étude parue lundi dans Nature Methods vient confirmer cette rumeur et la précise : l’odeur dégagée par les hommes stresse les rats et les souris et, de ce fait, modifie les résultats des expériences menées sur ces animaux. Cette étonnante découverte expliquerait la discordance observée entre les données obtenues par différentes équipes de recherche.

 

« Quand on a vérifié cette rumeur, on s’est rendu compte qu’elle n’était qu’à moitié vraie, car seuls les expérimentateurs de sexe masculin induisaient l’analgésie chez les petits mammifères », raconte Jeffrey Mogil du Centre de recherche sur la douleur Alan Edwards à l’Université McGill et auteur principal de l’article.

 

Moins douloureux

 

Les chercheurs de l’étude ont d’abord observé que les rats et les souris réagissaient beaucoup moins à des stimuli douloureux lorsqu’ils se trouvaient en présence d’un expérimentateur de sexe masculin que lorsqu’ils étaient seuls, ou en présence d’une expérimentatrice. Soupçonnant les sécrétions axillaires d’être responsables de cet effet analgésique, les chercheurs ont répété leurs observations avec des t-shirts ayant été portés la nuit précédente par des expérimentateurs de sexe féminin et masculin, ainsi qu’avec des matériaux provenant des lits de souris, de cochons d’Inde, de rats, de chats et de chiens mâles. « Les mâles et les femelles de tous les mammifères émettent les mêmes substances chimiques par leurs aisselles, mais quelques-unes d’entre elles sont sécrétées en concentrations différentes selon le sexe. Les trois substances qui ont provoqué l’analgésie chez les souris et les rats dans notre étude sont présentes en plus grandes concentrations chez les hommes que chez les femmes », précise M. Mogil.

 

Les chercheurs ont ensuite compris que ces stimuli olfactifs produisaient du stress chez les animaux puisqu’ils accroissaient les niveaux d’hormones du stress. « Or, le stress diminue la douleur, c’est un phénomène bien connu, appelé l’analgésie induite par le stress », souligne le neuroscientifique. Les chercheurs ont confirmé cette hypothèse en montrant que la présence masculine, voire un t-shirt porté par un homme, élevait le niveau d’anxiété des animaux. « En détectant les phéromones d’un expérimentateur de sexe masculin, les rats et les souris croient qu’un congénère mâle est dans les parages, et c’est ce qui les effraie. C’est probablement pour cette raison que ces stimuli olfactifs causent du stress. Et lorsque l’animal est finalement convaincu qu’il n’est pas en danger, le stress se dissipe, ce qui explique que l’effet analgésique disparaît au bout de 30 à 60 minutes », explique M. Mogil.

 

Les auteurs de l’étude prédisent que ces phéromones pourraient influer sur tous les phénomènes qui sont affectés par le stress. « Un expérimentateur qui étudie des cellules hépatiques devrait probablement prendre en considération le fait que ces cellules viennent d’un rat qui, au moment de sa mort, avait des niveaux plus ou moins élevés d’hormones de stress qui coulaient dans ses veines, ce qui a vraisemblablement pu modifier le fonctionnement de ces cellules. Bien sûr, il s’agit de prédictions qui devront être vérifiées », affirme Jeffrey Mogil.

 

Faudra-t-il congédier tous les hommes des laboratoires et embaucher que des femmes pour mener les expérimentations animales ? « Ce n’est pas très réaliste ! Une des solutions est que les expérimentateurs de sexe masculin restent auprès des rats de 30 à 45 minutes avant de procéder à leur expérimentation afin que les animaux aient le temps de s’habituer à leur présence, mais je ne crois pas que les chercheurs prendront cette précaution. À tout le moins, les chercheurs devraient préciser dans leur publication si l’expérimentation a été réalisée par une femme ou un homme, conseille le chercheur. On a beaucoup discuté ces dernières années du fait que les résultats des recherches animales obtenues par un groupe n’étaient souvent pas répliqués par d’autres groupes. Certains remettaient en doute la validité de ces résultats. Notre découverte suggère que les résultats sont probablement tous exacts compte tenu des conditions environnementales dans lesquelles les expériences ont été effectuées. »