L'INRS au Viêtnam - Une rivière numérisée au Viêtnam

Des travailleurs transportant du charbon aux abords de la rivière Câù, au Viêtnam.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des travailleurs transportant du charbon aux abords de la rivière Câù, au Viêtnam.

L'industrialisation et l'urbanisation se sont développés à vitesse accélérée au Viêtnam dans les dernières années, avec pour conséquence une pression extrême sur son réseau hydrographique. Mandaté par l'ACDI, l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) oeuvre à y implanter, dans la rivière Câù, un système de gestion intégrée par bassins versants qui servira de modèle au reste du pays.

Malgré l'actuelle effervescence économique, le Viêtnam demeure un pays pauvre. En 2006, selon le Fonds monétaire international, le revenu annuel moyen par habitant était de 715 $. En 2002, 19 % de la population vivait sous le seuil de la pauvreté. L'Association canadienne de développement international (ACDI) y est engagée dans de multiples formes d'aide, allant de la réforme bancaire à la prévention des blessures causées par des mines, en passant par l'aide aux pauvres en milieux ruraux.

L'assainissement des cours d'eau s'inscrit aussi dans ce cadre. Ceux-ci subissent une immense pression, d'autant plus que la notion d'environnement est assez récente et qu'il existe peu d'usines de traitement d'eau. L'eau joue un rôle primordial dans l'agriculture. Le riz, l'aliment de base, est souvent cultivé dans des zones irriguées ou inondées.

S'étendant sur 6000 kilomètres carrés, la rivière Câù traverse six provinces, depuis les montagnes du nord jusqu'à Soc Son, une banlieue de Hanoï, après quoi elle se jette dans le fleuve Rouge. Ce n'est ni le cours d'eau le plus important du pays, ni le plus pollué, mais il rassemble toutes les problématiques de pollution — agriculture, industrie, artisanat, etc. —, ce qui explique qu'on l'ait choisi pour implanter le projet-pilote. On y retrouve environ 800 établissements de production — la plupart liés à l'exploitation de minerais — qui déversent leurs eaux usées et non traitées dans le bassin de la rivière. On parle ici de 1,5 million de tonnes de déchets solides issus du charbon et de 2,5 millions de tonnes de l'industrie du fer qui se déversent annuellement dans la Câù, et c'est sans parler des pesticides et du reste.

Un outil nommé GIBSI

Le nouveau projet sur la rivière Câù est mené conjointement par le Centre eau, terre et environnement de l'INRS et l'Académie des sciences et technologies du Viêtnam. Il met en cause également l'Association des collèges et universités du Canada et le ministère de l'Environnement du Québec.

On y implante un outil informatique appelé GIBSI, c'est-à-dire «gestion intégrée des bassins versants à l'aide d'un système informatisé». On recueille d'abord des données sur la qualité et la quantité de l'eau de la rivière et d'un de ses affluents tributaires à plusieurs endroits: débit, données météorologiques telles les précipitations, érosion des sols, sources et quantités de produits chimiques, présence de barrages, etc. À l'aide de cette base de données, le GIBSI peut simuler différents scénarios d'utilisation du territoire. Jean-Pierre Villeneuve, inventeur du GIBSI et codirecteur du projet, donne quelques exemples: «Il permet de constater l'impact sur l'ensemble du cours d'eau si une forêt est rasée ou érigée, si une usine de traitement d'eau est implantée. Il permet de scénariser plusieurs possibilités d'intervention et de mesurer leur efficacité.»

Jean-Pierre Villeneuve est une sommité mondialement reconnue dans la modélisation mathématique, l'hydrologie urbaine et la gestion intégrée en ressources des eaux. Sa carrière a été soulignée par de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix Adrien-Pouliot de l'Acfas et le titre de chevalier de l'ordre national de la Légion d'honneur en France. Le GIBSI du docteur Villeneuve est notamment utilisé au Brésil et au Mexique. Une démonstration de ses possibilités a été faite à un sous-ministre sur le bassin versant de la rivière Chaudière, mais, curieusement, l'outil n'est pas utilisé par le gouvernement québécois.

Scénario

Le projet de gestion intégrée de la rivière Câù a débuté en 2006 et devrait se terminer en 2012. On en est encore à la collecte de données, l'échantillonnage. «Plusieurs mesures ont déjà été prises par le Viêtnam, de dire le Dr Villeneuve. Elles sont de très bonne qualité, mais nous ne pouvons pas les utiliser parce qu'elles n'ont pas été prises dans l'esprit d'un modèle mathématique.» Dans les deux dernières années du projet, les différents scénarios d'intervention seront évalués.

La rivière Câù a fait l'objet de différents travaux et études depuis environ 15 ans, effectués par la France, la Corée du Sud et le Japon. Le projet de l'INRS et de l'Académie rassemble une équipe multidisciplinaire et internationale. Du côté québécois, il s'agit de professeurs-chercheurs tels Jean-François Blais, Alain Rousseau et Taha Ouarda, spécialisés dans le traitement de l'eau, la pollution diffuse en milieu agricole et l'hydrologie statistique. L'équipe vietnamienne est dirigée par Nguyen The Dong, directeur de l'Institut de technologie environnementale. Dans le cadre de ce projet, dont la méthodologie sera ultérieurement appliquée à d'autres bassins versants, six étudiants vietnamiens au doctorat ou à la maîtrise sont actuellement inscrits à l'INRS.

Interactions

Depuis le début du projet, Jean-Pierre Villeneuve s'est rendu au Viêtnam à plusieurs reprises et a été impressionné par son peuple. «Les Vietnamiens ont des moyens très limités, dit-il, mais ils savent faire beaucoup avec peu. Ils sont très travailleurs et conscients des problématiques. Je n'en montre à personne en matière de science.»

Le projet de l'INRS comporte aussi la création de comités des bassins versants. Le Comité de protection de l'environnement du bassin de la rivière Câù a été fondé le 28 mars dernier et est présidé par Pham Xuân Duong, le maire de Thai Nguyên. Le but de ce comité est de conscientiser la population, de contrôler les établissements des municipalités les plus touchées et de fermer les usines les plus polluantes. En 2007, des responsables vietnamiens sont venus rencontrer les comités de bassins versants des rivières Montmorency et Chaudière pour se familiariser avec les principes de la gestion intégrée de l'eau appliqués au Québec.

Collaborateur du Devoir