Faut-il restreindre l'usage du langage des signes?

Chez certaines personnes sourdes, l'implantation cochléaire qu'elles ont subie est peu efficace à leur faire entendre les conversations d'un film doublé ou celles qui ont cours dans la voiture qu'elles conduisent. Et ce n'est pas que leur appareil soit en panne ou pas suffisamment puissant. La raison est plutôt que leur cortex cérébral s'est réorganisé de telle façon que les informations visuelles captent toute leur attention au détriment des sons.

Faute de n'avoir jamais entendu de sons, leur cortex auditif s'est converti dans la perception des informations visuelles, notamment des mouvements des lèvres ou des mains de leur interlocuteur. Et ces informations visuelles deviennent si prégnantes chez ces personnes qu'elles interfèrent avec les informations auditives que génère leur implant cochléaire, voire les éclipsent complètement.

L'audiologiste François Champoux qui poursuit son doctorat à l'Université de Montréal en sciences biomédicales avait d'abord observé que plus une personne avait subi une importante réorganisation corticale — visible par électroencéphalographie lors de stimulations visuelles —, moins son implant cochléaire fonctionnait bien, ou plutôt moins celui-ci lui semblait efficace. Il s'est alors appliqué à vérifier dans quelles situations particulières, l'implant n'était plus d'aucune utilité pour la personne sourde.

Quand les lèvres de notre interlocuteur concordent avec les signaux auditifs qui parviennent à nos oreilles, nous fusionnons ces deux types d'informations pour mieux comprendre le message, et ce, surtout si nous nous trouvons dans un environnement bruyant, explique le jeune chercheur. Si nous présentons à quelqu'un deux informations qui se ressemblent, il les fusionnera spontanément et il n'entendra pas tout à fait ce qui parvient à ses oreilles ni ce qu'il voit sur les lèvres. «Par exemple, si vous entendez "ba" et que vous voyez "da" sur les lèvres de votre interlocuteur, vous entendrez la fusion de ces deux informations. C'est l'effet McGurk, une illusion audiovisuelle très connue, précise l'audiologiste. Normalement, si l'information auditive ne correspond pas du tout à l'information visuelle, notre cerveau sépare ces deux types d'information. On dit qu'il procède à une ségrégation.»

Dans le laboratoire du professeur Hugo Théoret de l'École d'orthophonie et d'audiologie, François Champoux a évalué cette interférence auditivo-visuelle chez des personnes qui se plaignaient de ne pas bien entendre avec leur implant cochléaire. «Ces individus n'entendaient plus du tout un mot énoncé à voix haute quand au même moment on leur faisait voir le visage d'une personne qui prononçait un mot différent, souligne François Champoux. De simples points qui se déplaçaient sur un écran faisaient aussi chuter leur perception auditive. Par contre, un changement de couleur de l'écran était sans effet. Seuls les stimuli visuels de mouvement, et surtout la lecture labiale, s'avéraient catastrophiques pour eux.»

C'est pourquoi se promener au volant de leur voiture, regarder un film doublé, ou écouter une personne tout en en regardant une autre qui parle d'autre chose nuit à la perception auditive chez ces personnes «moins performantes» avec leur implant.

Évidemment, il est préférable de procéder à une implantation cochléaire le plus tôt possible dans la vie d'un enfant, car la réorganisation corticale est plus flexible et est réversible en raison de la plus grande plasticité du cerveau, affirme François Champoux. Si un enfant subit une implantation cochléaire avant l'âge de deux ans, il bénéficiera à plein des possibilités de son implant. Si l'intervention survient après l'âge de deux ans, l'enfant aura plus de difficulté à s'adapter, et ce, surtout s'il a appris à lire sur les lèvres.

Cette découverte de François Champoux conduira vraisemblablement les audiologistes à s'interroger sur leur pratique. Comme les programmes de réadaptation offerts aux jeunes enfants sourds sont en grande partie fondés sur le langage des signes, les audiologistes seraient-ils en train de nuire à ces enfants?, soulève le scientifique. «Si on entraîne trop le système visuel, on induira une réorganisation des cortex visuel et auditif qui risque de nuire à l'audition une fois l'implantation cochléaire effectuée, car l'enfant se fiera trop à l'information visuelle. Faudrait-il réduire le recours au visuel (et donc au langage des signes et à la lecture labiale) lors de la réadaptation pour ne pas nuire à l'efficacité de l'implant cochléaire, sachant que, si on maintient la vision, cela empêche l'audition de revenir? Ce n'est pas sûr, car, en faisant cela, on risque de ralentir le développement cognitif de l'enfant. Si on bande les yeux d'un enfant parce que l'implant ne fonctionne pas bien, cet enfant ne comprendra plus rien et n'interagira plus avec son environnement. Par contre, s'il conserve la vision, on empêche l'audition de reprendre ses droits.»

François Champoux se promet de développer des outils permettant des mesures objectives qui prédiront le niveau de réorganisation du cortex. Ces informations aideront les audiologistes à planifier le type de réadaptation qui serait le plus approprié à chaque personne.
 
5 commentaires
  • Émilie Pelletier - Inscrit 12 février 2008 17 h 35

    Attention à ne pas confondre le mal fait à l'audition et celui possiblement fait aux enfants eux-mêmes!

    Je suis moi-même entendante, je ne prétends donc pas parler au nom d'aucune personne sourde, mais il me semble crucial de faire le commentaire suivant. En 1880, le congrès international de Milan rejetait l'enseignement des langues des signes aux enfants, disant que l'enseignement oral était supérieur à celui-ci. Pendant environ cent ans, les enfants sourds étaient restreints à apprendre à parler et à lire sur les lèvres (donc à utiliser les moyens de communication des entendants, qui peuvent être très difficiles à apprendre pour quelqu'un qui n'a jamais entendu). Ils pouvaient ainsi perdre plusieurs années d'éducation simplement pour apprendre à parler : voir, dans les archives de Radio-Canada, le reportage « La dure école des sourds » datant de 1995. Et, bien que certains connaissaient des langues signées, les élèves étaient fortement punis s'ils les utilisaient. On considérait que les langues des signes étaient de vulgaires gestes, incapables de traduire des idées précises et abstraites. Ce n'est qu'à partir des années 1970-1980 que les langues signées ont repris une place importante dans la communauté sourde. Cette communauté possède aujourd'hui non seulement des langues qui sont pleinement adaptées à leur façon de fonctionner (plusieurs linguistes s'y intéressent d'ailleurs fortement), mais également une culture qu'il ne faut pas ignorer. Il me semble TRÈS important de s'assurer que l'on ne fasse pas un retour en arrière sous prétexte de bénéficier aux enfants sourds en décidant pour eux.

    Ainsi, des phrases comme « les audiologistes seraient-ils en train de nuire à ces enfants [en offrant des programmes de réadaptation en langage des signes] » me semblent dangereuses. Cette recherche peut peut-être investiguer si ces programmes nuisent À L'AUDITION des enfants, ce que je trouve effectivement intéressant. Mais pour ce qui est de savoir si cela nuit aux enfants eux-mêmes, il s'agit-là d'une question beaucoup plus sociale que médicale.

  • Anne Falcimaigne - Inscrite 12 février 2008 20 h 06

    Ne pas jeter le bébé...

    Étude très intéressante et perspectives aussi qui permettront à des parents de prendre de meilleures décisions. L'objectif premier reste le développement maximal des capacités de l'enfant et tous les outils possibles doivent être essayés et utilisés si leurs résultats sont bons. Il faut se garder de tirer des conclusions hâtives (du genre proscrivons la langue des signes ou proscrivons l'implant cochléaire) à partir d'études qui ne font qu'éclairer le chemin des générations futures: l'enfant présent n'attend pas. Les parents décident, pas les audiologistes.

  • Marcel Gendron - Inscrit 13 février 2008 19 h 52

    La recherche citée ne vise pas à interdire le langage des signes.

    Il faut faire attention aux nuances faites par Mme Gravel. Les audiologistes semblent très loin de faire la guerre à la culture sourde. L'article fait plutôt mention de la possibilité de restreindre l'utilisation de stimuli visuels lors des thérapies SUBSÉQUENTES à l'éventuelle décision d'avoir recours à l'implant.

    Ceci étant dit, en réponse à la question de Mme Gravel « Faut-il restreindre le langage des signes? », on peut lire très clairement : « Ce n'est pas sûr, en faisant cela, on risque de ralentir le développement cognitif de l'enfant ». Le but de cette recherche semble seulement d'optimiser le fonctionnement de l'implant lors de la réadaptation. Les audiologistes n'ont pas un rôle social dans le choix de la langue à adopter. Par contre, une fois cette décision prise par les parents, il est normal de chercher à optimiser les résultats.

    Bref, ces résultats sont très importants et ne dévalorisent pas la culture Sourde.

  • Élie Presseault - Inscrit 18 février 2008 20 h 46

    Faut-il être entendant?

    Loin de moi l'idée de prôner pour une ou une autre des voies possibles. Prétendre que les résultats de recherche n'ont pas d'orientation idéologique en soi... ça porte à débat.

    L'implant cochléaire, tel que formulé, fait abstraction de l'intelligence et de l'aspect émotionnel du fait de l'existence d'une réalité sociale et communautaire entourant le fait Sourd, pour dire tout simplement que la potentialité du cerveau serait limitée si exposée à toute forme visuelle... autant dire que l'implant cochléaire serait plus efficace pour les sourds-aveugles - mais coudonc, il ne faudrait pas non plus qu'on communique avec leurs mains, en les touchant, communiquant en langage signé tactile -, sourd avec un petit s en passant... réduisant cette dimension à une donnée purement physique, une erreur de la nature... bref, une façon de vous montrer un certain aspect inhumain de ce qu'on prône dans les questionnements de recherche. Qu'est-ce qui est plus important? Entendre? Socialiser? Apprendre? S'accepter nous-mêmes et entre nous, humains différents? Être Sourd, ça se peut, et de plus en plus avec les technologies de communication en cours qui iront sans cesse en se développant.

    Dans une société hyper-individualisée, néo-libérale comme la nôtre, il est aujourd'hui très complexe de penser en termes sociaux. Or, l'implant cochléaire est une forme de fracture sociale, si on pratique une séparation de corps. Nier, prétendre que l'exposition aux signes puisse apporter une forme de préjudice à la performance proprement auditive des enfants implantés... imaginez les formes de division sociale que cela met en cause... et les nombreux rappels aux précédents crées par le symbole disgracieux du congrès de Milan de 1880.

    Le même congrès qui proclama un jour que la méthode orale tous azimuts était la méthode à suivre. Le même congrès qui adopta comme mesure coercitive de bannir les professeurs sourds des écoles sourdes...

    Réduire ça à un débat d'audiologistes et de parents... je crois qu'encore une fois, nous manquons le train... la communauté sourde est là pour rester, implant, pas implant, et si nous préfigurons une certaine forme d'échec dans cette éventualité, c'est le vôtre, pas le nôtre. Quand une vaste majorité de parents recourent de plus en plus à l'implant, il y a une certaine préoccupation communautaire qui subsiste, vaillante, au sein de la communauté sourde - qui comprend aussi des parents et des entendants en son sein, puisque nous ne naissons pas Sourds, nous le devenons -.

    Tout ce que nous pouvons faire, en attendant, c'est travailler, non pas à redresser les torts, mais à faire valoir notre Option Sourde, notre droit d'exister libres et égaux comme Sourds prenant part à la vie de la communauté sourde et en nous appropriant de notre identité culturelle de Sourds, qui est de signer la Langue signée locale (Langue des signes Québécoise dans ce cas précis), entre autres caractéristiques de communauté mondiale. Parfois, oui, nous devons dénoncer certaines exagérations, certaines absurdités et non-sens. C'en est un, malheureusement pour aussi peu qu'une donnée auditive soit prétextée de façon unilatérale. C'est de l'audisme, de l'acharnement thérapeutique audiologique.

    Pour la communauté sourde, l'implant cochléaire est à un certain degré, une certaine forme de "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas", pour reprendre le titre d'un livre d'Imre Kertesz, comme pour dire que ce n'est pas en adoptant une position puriste que l'on en viendra à une solution qui "enfantera", qui sera viable collectivement d'une certaine forme de paix sociale, politique. Des abjections, des situations aberrantes continueront de persister, tant et aussi longtemps qu'une partie de l'humanité continuera à être brimée dans ses droits, ses libertés et sa raison d'être en ce monde, parmi tous, toutes. Raison d'être, de signer? Pas nécessairement, mais déjà, quand on met en jeu l'Option Sourde, qui est de choisir et d'exister librement, la contention sociale n'est pas une solution. C'est une forme de totalitarisme, en soi, digne d'un génocide linguistique, ce qui n'est pas sans faire un rapprochement avec ce qui se passe avec le fait français ici même au Québec.

    Qu'on comprenne ici que je prends fait et cause pour la pertinence de la communauté sourde et des langues signées de par le monde, et pour le principe d'un choix libre qui tienne compte des enfants sourds prenant part à une forme de dynamique communautaire, qui est dans une constante recherche d'identité, d'actualisation de soi, pour en venir à accomplir de grandes choses, comme des petites, en ce monde. Tant qu'à moi, sans Sourds et sans langues signées, il n'y a pas de monde. Y compris les enfants Sourds implantés, qui resteront Sourds toute leur vie. Qu'ils sachent qu'ils sont les bienvenus dans la communauté tant et aussi bien qu'ils prennent part à l'essor de notre Langue des signes Québécoise, qu'ils n'oeuvrent pas à son encontre.

  • Sophie Cloutier - Inscrite 19 février 2008 17 h 02

    Le titre est trompeur. On répond « non » à la question (le titre) dans le texte!

    La réponse à la question (le titre) dans le texte est « non ». On peut lire clairement que si on restreint le langage des signes « on risque de ralentir le développement cognitif de l'enfant ».

    Il serait donc plus sage de lire le texte en profondeur avant d'employer des termes comme « totalitarisme », « acharnement thérapeutique » et « génocide ». Avec un titre trompeur, la journaliste vise nettement à soulever la polémique et je crois que ça fonctionne.