Des milliers de patients de l’Est ontarien bientôt orphelins

Le départ de ces omnipraticiens «compromet l’accès aux soins [de santé] primaires et mène à un taux plus élevé plus d’épuisement professionnel», se désole la Dre Nadia Kucherepa, médecin en chef de l’hôpital Glengarry Memorial.
Photo: iStockphoto Le départ de ces omnipraticiens «compromet l’accès aux soins [de santé] primaires et mène à un taux plus élevé plus d’épuisement professionnel», se désole la Dre Nadia Kucherepa, médecin en chef de l’hôpital Glengarry Memorial.

Près de 15 000 patients seront orphelins d’ici quelques mois dans les Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry, une région bilingue de l’Est ontarien, en raison du départ de plusieurs médecins de famille. Une constellation d’organismes et de politiciens s’allie maintenant pour tenter de régler ce problème de longue date, qui pourrait d’ailleurs devenir un enjeu électoral provincial.

Les comtés unis regroupent six cantons ruraux situés à environ une heure de route de Montréal. Ils comptent environ 110 000 habitants au total, et près de 40 % d’entre eux sont bilingues.

À Alexandria, un village du canton de Glengarry Nord — où le taux de bilinguisme est de 58 % — , deux médecins de famille quitteront bientôt la clinique locale, et un autre partira à la retraite. « C’est stressant de ne pas avoir de médecin de famille, mais je suis surtout inquiet pour mes parents », témoigne Dave Lorimer, qui s’est installé dans le village avec sa conjointe et ses parents l’an dernier. Pour éviter de devenir orphelins, ces derniers ont d’ailleurs choisi de garder leur médecin de famille de Toronto, à presque cinq heures de route.

Le départ de ces omnipraticiens « compromet l’accès aux soins [de santé] primaires et mène à un taux plus élevé plus d’épuisement professionnel », se désole la Dre Nadia Kucherepa, médecin en chef de l’hôpital Glengarry Memorial. La plupart des médecins de famille du canton travaillent en alternance dans ce centre hospitalier d’Alexandria ; s’il y en a moins de disponibles, ceux qui restent doivent travailler davantage à l’hôpital et sont ainsi forcés de réduire leur travail hors de ce cadre.

La médecin en chef s’investit déjà dans le recrutement de nouveaux collègues, mais elle espère aussi obtenir des appuis — financiers, notamment — de la part du gouvernement régional. Le Conseil de développement social de Cornwall, qui a récemment fait de cette question une priorité, entend d’ailleurs contribuer à l’effort, affirme sa directrice Carilyne Hébert.

Pénurie

 

Déterminer le nombre de médecins de famille qui manquent à l’appel dans l’Est ontarien est par contre une science inexacte.

Quelque 14 492 patients sont orphelins dans la zone gérée par l’équipe Santé Ontario du Haut-Canada, Cornwall et la région, qui couvre principalement (mais pas exclusivement) les Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry. Douze omnipraticiens manquent ainsi à l’appel dans la région si l’on se fie au ratio moyen établi par le Collège des médecins de famille de l’Ontario.

Mais selon la Dre Kucherepa, la région a plutôt besoin de 15 docteurs de plus, dont plusieurs francophones. Aux 12 000 patients des comtés unis sans médecins de famille, d’après son évaluation, elle en ajoute 3150 patients qui seront bientôt dans la même situation.

D’autant que les nouveaux omnipraticiens suivent rarement autant de patients que ceux qui partent, souligne de son côté Kirsten Gardner, mairesse adjointe du canton de South Dundas et conseillère au gouvernement régional des comtés unis. Les médecins qui sont là depuis des années doivent parfois être remplacés par deux personnes : une médecin de Morrisburg avait notamment révélé en 2019 que certains de ses pairs maintenant retraités suivaient presque 2000 patients chacun.

À ce contexte s’ajoute le défi de recruter des omnipraticiens en région rurale. Les conjoints des candidats sont moins tentés de plonger dans l’aventure quand les possibilités d’emplois semblent limitées, note Mme Gardner. Et ce, même si le village d’Alexandria est situé à mi-chemin entre Ottawa et Montréal, signale de son côté la Dre Nadia Kucherepa.

Il semble toutefois exister des solutions de rechange.

 

Depuis 2011, le village de Lancaster, dans le canton de Glengarry Sud, peut compter sur une clinique gérée par des infirmières praticiennes. Selon sa directrice générale, Penelope Smith, il s’agit là d’une piste à explorer : quelque 175 nouveaux patients s’y sont inscrits durant la pandémie, et la demande continue de grandir.

Le rôle de la province

 

Cette clinique est pour l’instant la seule du genre dans l’Est ontarien, et Mme Gardner dit faire face au silence du gouvernement provincial quant à ses projets d’expansion.

Du côté du ministère ontarien de la Santé, on dit toutefois examiner toutes les demandes de ce type. « Si le financement devient disponible pour des programmes du genre, le ministère pourrait considérer des projets comme celui-ci », soutient un porte-parole.

Du côté politique, on se mobilise également. Le 19 avril dernier, le directeur général des Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry a publiquement noté que « le problème [du manque de médecins] ne peut être réglé que par la province ». L’Est ontarien a toutefois été l’un des grands oubliés du budget présenté par le gouvernement Ford à l’aube de l’élection.

« Ces embûches, c’est l’une des raisons pour lesquelles je me présente » en politique provinciale, dit Kirsten Gardner. La mairesse adjointe de South Dundas a été officiellement désignée candidate du Parti libéral de l’Ontario dans la circonscription de Stormont–Dundas–South Glengarry le 26 avril dernier. Elle espère succéder au député sortant, le progressiste-conservateur Jim McDonell, qui ne se représente pas. « Il doit y avoir une personne qui règle le problème ou, à tout le moins, qui améliore la situation », soutient Mme Gardner.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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