L’immunité collective contre la COVID-19 n’est pas à portée de main

Le concept d’immunité collective contre la COVID-19 est un leurre, inaccessible à court terme, affirme une experte en santé publique du Royaume-Uni. Un pays où l’idée de « vivre avec le virus », prônée par le premier ministre, Boris Johnson, se bute aujourd’hui à des taux vertigineux d’infection et de réinfection engendrés par le variant BA.2.

« Nous devons admettre que nous sommes maintenant entrés dans l’ère de la réinfection », affirme au Devoir la professeure Devi Sridhar, directrice de la Chaire en santé publique mondiale de l’Université d’Édimbourg, au Royaume-Uni.

« Ce qu’on voit maintenant avec ce sous-variant, c’est que même les très hauts taux d’anticorps contre le virus de la COVID-19 dans la population (99 %), conférés par le vaccin ou une infection, n’empêchent pas les réinfections. La circulation du virus demeure élevée, et beaucoup trop de personnes continuent d’en décéder », déplore-t-elle.

Dans une lettre d’opinion publiée cette semaine dans The Guardian, la chercheuse a lancé un pavé dans la mare en affirmant que « l’atteinte de l’immunité collective » qui ferait en sorte que la société puisse tourner la page, promue dès les premiers jours de la pandémie et plus récemment par le gouvernement Johnson, ne tenait plus la route.

« Si c’était le cas, nous l’aurions déjà atteinte ! » soutient-elle. Notamment au Royaume-Uni, où plus de 68 % de la population a reçu une première dose de rappel (60 % au Québec) et 86 % est adéquatement vaccinée avec deux doses (83 % au Québec).

Or, l’arrivée du variant BA.2 est venue mettre à mal ce concept d’une immunité qui finirait par faire de la pandémie une chose du passé, avance Mme Sridhar. « Le gouvernement a éliminé le port du masque, les congés de maladie payés et l’accès aux tests gratuit. Nous avons maintenant plus de 200 000 cas officiels par semaine et des centaines de morts par jour », ajoute la professeure, qui vient de publier Preventable, un ouvrage qui décrit l’influence des politiques sur le cours des épidémies.

Selon elle, l’ère des réinfections, due à la très forte contagiosité du BA.2 et à son aptitude à infecter et à réinfecter les non-vaccinés et une part non négligeable de gens vaccinés, doit forcer une révision des stratégies.

« Sinon, “vivre avec le virus”, comme nous le faisons maintenant, fera que des masses de gens seront sans cesse malades, en isolement et ne pourront pas travailler. Cela aura un effet majeur, voire disruptif, sur notre économie. »

Après l’arrivée d’Omicron, le taux de réinfection est passé de 1,6 % à environ 4 %, indiquait en janvier l’Agence de la santé publique du Royaume-Uni (UKHSA). L’émergence du variant BA.2 a propulsé ce chiffre à 11 % au début avril. Et cela, même si seules les réinfections survenant plus de 90 jours après une infection sont dénombrées. « Les vaccins ont réduit la mortalité et la pression sur le réseau de la santé. Mais maintenant, nous faisons face au problème de maintenir opérationnels une foule d’autres services essentiels », dit-elle.

Ces derniers jours, le taux d’absentéisme dû à la COVID-19 au Royaume-Uni a entraîné un certain chaos dans plusieurs secteurs de l’économie. « Nous sommes dans de sales draps. Avec le printemps, on espérait que le temps plus chaud ferait chuter les cas. Or, nous sommes sur un plateau. On retient notre souffle ; on n’a de toute évidence pas encore trouvé la recette pour vivre avec ce virus. D’ailleurs, personne dans le monde ne l’a trouvée », affirme l’experte en santé publique. Début avril, le Royaume-Uni a même enregistré une moyenne quotidienne de 600 décès, ce qui dépasse le sommet de 387 morts atteint lors du pic du mois de janvier.

Malgré tout, Devi Sridhar juge impossible la réinstauration de mesures strictes, notamment la restriction de certains déplacements ou de certaines activités sociales. « Les gens doivent poursuivre leurs activités sociales, aller dans des pubs, aller à des mariages. Les humains sont des êtres sociaux. On ne peut pas changer cela. »

Une lutte à poursuivre

C’est pourquoi la professeure presse son gouvernement — et d’autres — de réinstaurer les outils essentiels pour « jongler » avec le variant actuel. Notamment le retour du port du masque, l’accès gratuit en tout temps à des tests efficaces (certaines études évaluent à seulement 37 % la capacité des tests rapides à détecter Omicron) et l’accès facilité aux traitements antiviraux (dont le Paxlovid).

« Tant qu’il n’y aura pas de vaccin universel, ou conférant une immunité plus longue, nous vivrons des pics répétés », indique-t-elle. La durée de l’immunité induite par les vaccins actuels est estimée à environ cinq ou six mois (et légèrement moins pour les doses de rappel), et celle de l’immunité découlant d’une infection, à environ trois mois.

« Beaucoup de gouvernements ne veulent plus intervenir parce que le virus est moins mortel. Mais il faut continuer de limiter les infections, notamment en raison des taux alarmants de gens qui développent la COVID longue durée. » Plus de 1,5 million de Britanniques en souffrent, selon la UKHSA. Et de plus en plus d’études font état de séquelles cardiaques, pulmonaires et neurologiques, ajoute Devi Sridhar, ainsi que d’un risque accru de 40 % de développer le diabète.

Il faut accélérer l’octroi d’une troisième dose à tous, affirme la professeure Sridhar. Avec le sous-variant BA.2, l’immunité procurée par deux doses est en fort déclin, et le temps pourrait montrer qu’une quatrième dose s’imposera, et pas seulement pour les personnes considérées comme « vulnérables ».

« Les deux dernières années ont démontré que les États sont toujours en retard sur le virus. Les études finissent par établir le bénéfice d’un rappel. Aux États-Unis, on l’offre aux gens de plus de 50 ans. On a choisi d’agir de façon préventive. Je crois que la suite des choses leur donnera raison. »

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