Des lendemains difficiles pour la lutte contre le cancer

Première cause de décès au Québec, le cancer emporte 22 000 Québécois chaque année, rappelle la Coalition priorité cancer.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Première cause de décès au Québec, le cancer emporte 22 000 Québécois chaque année, rappelle la Coalition priorité cancer.

Plus de 160 000 tests de dépistage du cancer colorectal et jusqu’à 154 000 mammographies n’ont pu être réalisés au Québec depuis le début de la pandémie, ce qui laisse présager des jours sombres dans la lutte contre le cancer. Cette maladie, qui tue trois fois plus que la COVID-19, est tombée dans « l’angle mort » du réseau de la santé, décrient des patients et des médecins qui annoncent la tenue d’états généraux sur ce fléau.

Après l’échec d’une première chimiothérapie, les médecins ne donnaient plus que trois mois à vivre à Sylvie Breton, qui a reçu un diagnostic de forme rare du cancer du foie en 2018. Puis, en pleine pandémie, l’absence d’accès à des essais cliniques et à des tests génétiques a failli anéantir ses dernières chances de survie.

« J’ai fait moi-même les recherches, j’ai payé pour obtenir des tests génétiques aux États-Unis et en Europe. J’ai fini par trouver moi-même qu’un protocole de recherche était en cours sur mon type de cancer à Toronto, auquel j’ai pu participer gratuitement, de février à novembre 2021. Ce n’est pas normal d’avoir eu à faire tout ce parcours seule, et de ne pas avoir ces soins au Québec. Je me suis sentie abandonnée », raconte cette patiente, toujours en vie trois ans plus tard.

Sylvie Breton a dû faire l’aller-retour chaque mois à Toronto, déboursant plus de 8000 $ en frais de transport et d’hébergement pour obtenir ces traitements, avant de pouvoir finalement recevoir la radiothérapie adaptée à son type de cancer dans un hôpital de Sherbrooke.

« Il presse de tenir des états généraux sur le cancer pour cibler les problèmes alarmants de notre système de soins en cancérologie, présents avant la pandémie, mais qui se sont aggravés. J’ai connu des gens dirigés vers des soins palliatifs, bien que des études cliniques sur leur type de cancer existaient dans un autre hôpital . L’information ne circule pas », dénonce cette survivante, qui sera coprésidente des états généraux prévus le 2 mai prochain.

Première cause de décès au Québec, le cancer emporte 22 000 Québécois chaque année, rappelle la Coalition priorité cancer, qui juge que la même énergie doit être déployée pour améliorer le sort des personnes atteintes de cancer que celle déployée pour combattre la COVID-19. Dans une étude publiée en 2021, une chercheuse de l’Université McGill avait évalué que les retards dans le diagnostic induits par la pandémie pourraient se traduire par une hausse de 8000 cancers au Québec d’ici 2025.

« Les répercussions de la pandémie sur l’incidence du cancer se feront encore sentir pendant 10 ans. Or, on navigue toujours à l’aveugle, on ne mesure pas nos résultats », a affirmé la directrice générale de cette coalition, Eva Villalba, à la veille de la Journée mondiale contre le cancer.

Un constat que fait aussi le Dr Jean-Paul Bahary, radio-oncologue au CHUM, selon qui le Québec accuse un retard important dans la détection et le diagnostic du cancer qui se traduira à moyen terme par une augmentation du nombre de cancers avancés.

« On n’a même pas de données pointues à jour au Québec sur les sites de cancer. On ne participe pas aux statistiques canadiennes. C’était le cas il y a 20 ans, c’est encore vrai aujourd’hui. » La création d’un Registre québécois du cancer presse, dit-il, car les données québécoises les plus à jour du registre sur les tumeurs datent de près de 10 ans.

« On ne peut pas, sans renseignements justes, bien évaluer notre rendement ni les résultats de nos traitements, ni suivre nos taux de survie. C’est la base de tout », soutient-il.

Suivi lacunaire

 

Ce radio-oncologue affirme que le Québec est à la traîne en matière de médecine personnalisée en raison de l’accès médiocre aux tests de biomarqueurs grâce auxquels les traitements anticancéreux les plus efficaces peuvent être adaptés en fonction du profil génétique de chaque patient. « Des dizaines de cancers du sein et du cerveau ont des biomarqueurs spécifiques, qui indiquent quels soins donner à quel patient. Ça doit faire partie intégrante des soins oncologiques. Ça évite des traitements et de la souffrance inutiles, et ça peut faire gagner du temps précieux », dit-il.

Les biomarqueurs ont changé la trajectoire clinique de Sylvie Breton. Les résultats des tests génétiques qu’elle a passés à ses frais à l’étranger lui ont notamment appris qu’elle était porteuse de la seule mutation répondant au traitement de chimiothérapie offert pour son type de cancer.

Selon le Dr Bahary, le suivi des patients souffre de l’absence de cohésion et de gouvernance claire dans l’organisation des soins oncologiques. « Contrairement aux plus grands centres universitaires ou hospitaliers du monde, il n’y a que peu ou pas de services d’oncologie au Québec. C’est une aberration qui ne s’observe nulle part ailleurs. » En outre, certains centres de traitement du cancer, dépourvus de dossiers électroniques, peinent à transférer de façon efficace à d’autres établissements les dossiers cliniques des patients suivis pour des cancers, ajoute-t-il.

Le président américain, Joe Biden, vient d’annoncer un plan national visant à réduire de moitié la mortalité par cancer aux États-Unis, remarque Eva Villalba, de la Coalition priorité cancer. La France a aussi annoncé en février 2021 injecter 1,7 milliard d’euros sur cinq ans pour faire reculer l’incidence et la mortalité associées aux sept types de cancers les plus létaux dans l’Hexagone.

Chaque année, pas moins de 56 000 Québécois reçoivent un diagnostic de cancer au Québec, poursuit Mme Villalba. Ces états généraux sur le cancer doivent faire naître des solutions aux problèmes actuels, non seulement avec le concours de patients, mais aussi de cliniciens et de chercheurs. « Pendant la pandémie, on a aussi abandonné la vaccination des enfants contre le virus du papillome humain (VPH), responsable du cancer du col de l’utérus, dit-elle. La pandémie a exacerbé des problèmes qui existaient déjà, et en a créé de nouveaux. Le système manque de transparence à l’heure actuelle. Il est plus que temps d’avoir une stratégie claire et des objectifs précis au Québec, compte tenu de ce qu’annoncent les prochaines années. »


Une version précédente de ce texte indiquant que Sylvie Breton est atteinte d'un cancer du rein et qu'elle est vice-présidente des états généraux sur le cancer a été corrigée. On devait plutôt y lire que Mme Breton est atteinte d'un cancer du foie et qu'elle est coprésidente des états généraux. 

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