Exaspérée par le réseau public, une médecin de famille jette l’éponge

Moi, j’étais considérée comme une paresseuse ! » La Dre Geneviève Côté parle au passé. Car la médecin de famille de 35 ans quitte le réseau public de la santé. Et pas pour le privé. Elle travaille maintenant uniquement dans les prisons fédérales. La Dre Côté dit en avoir marre du « manque de reconnaissance » du gouvernement Legault, qui répète que les omnipraticiens n’en font pas assez.

La Dre Côté, qui a mis sur pied une clinique en dépendance à Laval, est en « train de fermer boutique ». Elle a déjà transféré 300 de ses 500 patients inscrits au guichet d’accès à un médecin de famille. Elle tente de confier les 200 autres — qui suivent un traitement à la méthadone ou à la suboxone — à des collègues.

L’omnipraticienne ne digère pas les propos du premier ministre François Legault à l’égard de ses collègues et elle. Québec juge que le « seuil acceptable » de patients par médecin est de 1000. Or, 14 % des médecins de famille en comptent moins de 500, révélait mardi Le Devoir. Le premier ministre dit avoir en main la liste des médecins qui ne prennent pas en charge suffisamment de patients (voir encadré).

« Après des mois de travail d’une intensité inédite de la part des médecins de famille pour soutenir un système à la veille d’éclater, on se fait encore traiter de paresseux et [accuser] d’être responsables de tous les maux du système, dit la Dre Côté, ancienne présidente de l’Association des médecins omnipraticiens de Laval (AMOL). C’est blessant et, pour ma part, c’est la goutte qui fait déborder le vase. »

La Dre Côté affirme avoir travaillé 70 heures par semaine du début de sa pratique, en 2011, à sa grossesse en 2019. En plus de suivre 500 patients, la médecin pratiquait deux jours par semaine en milieu carcéral fédéral, ce qui l’amenait régulièrement sur la Côte-Nord. Du travail invisible aux yeux du gouvernement québécois. Sa rémunération venait d’Ottawa et non de la Régie de l’assurance maladie du Québec.

Avec le recul, la médecin estime qu’elle travaillait au-delà de ses capacités. « 500 patients d’un caseload [charge de travail] régulier, ça va, estime-t-elle. Mais quand tous tes patients sont hypervulnérables, c’est autre chose. »

La Dre Côté dit s’être tuée à la tâche, au point d’avoir eu des idées noires en janvier 2021. L’urgentologue de l’hôpital de Granby Karine Dion venait alors de s’enlever la vie. « J’allais vraiment pas bien. Je me sentais tellement coupable, parce que j’avais mon petit qui était là », dit, en pleurant, la médecin lors d’une entrevue Zoom avec Le Devoir.

Épuisée, la Dre Côté affirme s’être retrouvée en « arrêt de travail » au printemps dernier. « J’étais à temps partiel », précise-t-elle. Est-ce vraiment un « arrêt de travail » alors ? « J’osais pas arrêter totalement, explique-t-elle. J’avais personne pour me remplacer. »

De l’aide pour les mères médecins

La Dre Côté ne se voit pas avoir un deuxième enfant dans les mêmes conditions que le premier. Son congé de maternité ne fut pas de tout repos. Elle a dû gérer sa clinique de la naissance de son garçon, en février 2020, jusqu’à son retour en cabinet, en juin de la même année.

Trouver un médecin pour prendre en charge ses 500 patients à Laval a été compliqué, raconte-t-elle. Une médecin de La Tuque qu’elle avait formée a accepté de suivre sa clientèle à temps partiel à Laval. « Mais je devais m’occuper des renouvellements de médicaments, des résultats d’analyse ou de prises de sang qui rentraient, dit la Dre Côté. Ma secrétaire est tombée en congé de maternité aussi [pendant cette période]. »

La Dre Côté croit que la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) pourrait davantage aider les jeunes mères. « Je trouve qu’au niveau de notre syndicat, il y a de l’inertie, dans le sens où ils se disent “on a un congé de maternité payé, faque la maternité, c’est un dossier réglé”, affirme-t-elle. Mais tellement pas. Au-delà des sous, ce qui est hostile dans ce milieu pour une femme qui est dans sa “phase famille”, c’est de partir et de ne pas avoir la tête libre. De partir et de savoir que tes patients, il n’y a pas quelqu’un qui s’occupe d’eux. »

La Dre Côté a fait des congés de maternité une de ses priorités lors de son élection à la présidence de l’AMOL en 2018 — elle a quitté le poste cette année. Elle croit qu’un système de dépannage devrait être mis en place afin de remplacer les médecins de famille qui partent en congé de maternité. Elle dit en avoir fait part à la FMOQ à « plusieurs » reprises. « Les médecins dépanneurs, il y en a au Québec, dit-elle. Mais c’est juste pour les établissements. Ils ne peuvent pas venir remplacer dans les cabinets. »

Les femmes médecins doivent actuellement compter sur leurs collègues en groupe de médecine de famille (GMF) « pour couvrir leurs patients », explique-t-elle. « Tu te sens à l’aise en titi de t’en aller, fait-elle remarquer. Quand tu fais ça deux ou trois fois, tu te sens vraiment à l’aise. Il y a des médecins qui se font dire par leurs patients : “Là, deux enfants, ça aurait été assez”. »

La Dre Côté n’est pas tendre à l’égard du système de santé québécois et de celui qui le gère, le gouvernement Legault. Manque de ressources pour la première ligne, difficile accès aux médecins spécialistes, long temps d’attente pour les examens des patients, sentiment d’isolement pour les omnipraticiens en cabinet… « Ça ne s’améliore pas, ça se détériore. Pour moi, c’est fini. »

Elle travaille 40 heures par semaine dans les pénitenciers fédéraux. Et ce n’est pas pour une question d’argent. Elle soutient n’avoir jamais demandé un sou à ses patients marginalisés pour « remplir des formulaires ». « Un moment donné, j’ai le droit comme personne de faire des choix de vie et c’est pas parce que je suis un médecin que ça va changer mes valeurs », dit la Dre Côté.

Besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).

 

Les médecins de famille n’en font pas assez au goût de Legault

François Legault s’en est pris mardi aux médecins de famille, dont une « minorité » ne prendraient pas en charge assez de patients, mettant à mal le système de santé. Une liste nominative des professionnels qui ne répondent pas à ses exigences en main, le premier ministre exhorte ceux-ci à corriger le tir, sous peine de légiférer. « Ma patience a atteint ses limites », a-t-il lancé lors d’une mêlée de presse à Québec.

L’élu caquiste souhaite voir chaque omnipraticien traiter un minimum de 1000 patients. C’est là que l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette avait placé la barre en 2014 avec son projet de loi 20, qui n’a finalement jamais été appliqué. François Legault revient donc à la charge. Et s’il le faut, il légiférera. Une méthode réprouvée par les différents partis d’opposition.

D’après des chiffres recueillis par Le Devoir, 15 % des médecins omnipraticiens du Québec prennent en charge moins de 500 patients.


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