Près de 15% des médecins de famille ont moins de 500 patients inscrits

Selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, il manque 1000 médecins de famille au Québec.
Photo: Toby Talbot Associated Press Selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, il manque 1000 médecins de famille au Québec.

Près de 15 % des médecins de famille québécois prennent en charge moins de 500 patients, a appris Le Devoir. Ils sont loin d’atteindre le « seuil acceptable » de 1000 patients déterminé par Québec. Le gouvernement Legault juge que 4000 omnipraticiens pourraient « contribuer davantage à l’effort collectif ». La fédération qui les représente met en garde Québec contre une « analyse bête » de données brutes.

Le premier ministre François Legault répète depuis des mois que les médecins de famille n’ont pas suffisamment de patients inscrits à leur nom. Il a exprimé, une fois de plus, son impatience à leur égard la semaine dernière. « Il y a vraiment un bon nombre de médecins de famille qui ne prennent pas en charge beaucoup de patients », a dit François Legault en point de presse mercredi.

Combien ? Le Devoir a obtenu des données auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), datées du 31 mars 2021. On y constate que 483 médecins de famille, sur les 3530 pratiquant à temps plein en cabinet, ont moins de 500 patients inscrits. Cela représente 14 % des médecins en première ligne.

La situation est la même chez les médecins de famille ayant une pratiquemixte, c’est-à-dire qui travaillent en cabinet ainsi que dans les hôpitaux ou en CHSLD. Sur ces 5371 médecins, 771 prennent en charge moins de 500 patients, ce qui correspond à 14 % d’entre eux.

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, on souligne que « la majorité des 10 000 médecins de famille au Québec offrent un excellent service à leurs patients ».

Environ 4000 pourraient toutefois « contribuer davantage à l’effort collectif », signale l’attachée de presse du ministre, Marjaurie Côté-Boileau. Ces omnipraticiens ont environ 650 patients inscrits en moyenne, précise-t-elle. « Même si on n’a pas de cible de prise en charge précise, on considère que 1000 patients est un seuil acceptable, auquel les Québécois sont en droit de s’attendre, dit-elle. Comme le premier ministre l’a dit, si tous les médecins prenaient en charge un nombre suffisant de patients, la liste des 800 000 patients en attente pourrait diminuer considérablement. »

Le ministre Christian Dubé estime que les médecins omnipraticiens doivent aussi « offrir plus de plages de rendez-vous » à leur clientèle, aux patients orphelins ainsi qu’à ceux qui sont réorientés à partir des urgences, actuellement « débordées », ajoute Marjaurie Côté-Boileau.

La FMOQ tempère

Le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le Dr Louis Godin, pense qu’il « faut faire très attention quand on interprète » des chiffres comme ceux qui ont été fournis au Devoir. Sa fédération a procédé à une analyse plus fine de la prise en charge des patients il y a environ trois ans. « Quand on regarde le nombre de médecins à qui on peut dire “vraiment, oui, ces gens pourraient en faire beaucoup plus”, quand on regarde l’ensemble de la situation, on parle d’à peine quelques centaines de médecins au Québec », soutient le Dr Godin.

La FMOQ rappelle que les médecins de famille sont tenus d’effectuer 12 heures par semaine d’activités médicales particulières (« AMP » dans le jargon) à l’hôpital ou en CHSLD pendant leurs quinze premières années de pratique. Pour répondre aux besoins des établissements, ils en font souvent davantage, ce qui limite la prise en charge de patients chez certains médecins, indique la Dre Julie Lalancette, directrice à la planification et à la régionalisation à la fédération.

Plusieurs autres raisons peuvent expliquer pourquoi un médecin a moins de patients inscrits, selon le Dr Godin : des problèmes de santé, l’occupation d’un poste administratif dans le réseau ou dans une entreprise privée, une charge d’enseignement et une moins grande expérience (médecin débutant). Il souligne que des médecins en fin de carrière travaillent aussi à mi-temps. Selon la FMOQ, 26 % des 9791 omnipraticiens qui pratiquent au sein du régime public sont âgés de 60 ans et plus.

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services, on indique que « la contribution des membres d’un GMF [groupe de médecine familiale] peut être modulée en fonction de leur réalité personnelle ». « L’organisation doit elle-même permettre de répartir le travail entre les différents médecins membres de la clinique », dit Marjaurie Côté-Boileau.

Envisager d’autres pistes

Selon la FMOQ, il manque 1000 médecins de famille au Québec. Depuis 2013, plus de 400 postes en résidence en médecine de famille sont demeurés vacants, indique la fédération.

La Dre Julie Choquet, médecin omnipraticienne qui a plus de 1000 patients inscrits, croit que le gouvernement doit tenir davantage compte de la féminisation de la profession dans ses calculs. D’après la FMOQ, 70 % des omnipraticiens de moins de 60 ans sont des femmes.

« Il faut qu’on réalise que, quand les femmes ont cet emploi-là, elles vont devoir partir un jour en congé de maternité, elles vont devoir s’occuper en majorité des enfants durant la première année et même après », dit la médecin de 54 ans, qui travaille en obstétrique à l’hôpital de LaSalle. La répartition des tâches s’est améliorée au Québec, mais les femmes portent encore souvent le fardeau de la charge mentale, fait remarquer la Dre Choquet.

Le bâton n’est pas la bonne approche pour augmenter la prise en charge des médecins, juge le Dr Mathieu Pelletier, directeur adjoint au GMF-U du nord de Lanaudière. « On peut leur taper sur la tête, leur dire “tu vas prendre plus de patients, tu vas prendre plus de patients”, nous, ce qu’on entend sur le terrain de nos femmes collègues, c’est “je vais prendre la pénalité” [si le gouvernement Legault en impose une] », dit-il.

Selon le Dr Pelletier, Québec devrait envisager d’autres solutions pour améliorer l’accès aux médecins de famille, comme recourir davantage aux médecins spécialistes dans les hôpitaux, afin de permettre aux omnipraticiens d’y travailler moins.

La Dre Choquet, elle, pense que des AMP de prise en charge de 500 patients devraient être offertes aux omnipraticiens sur l’île montréalaise, au même titre que ceux imposés à l’hôpital ou en CHSLD. « Legault chiale [parce] que les médecins ne veulent pas faire de prise en charge, mais il n’octroie aucune AMP en prise en charge en ce moment à Montréal, dit-elle. Moi, je connais des médecins qui veulent faire de la prise en charge, et ils ne sont pas capables d’avoir une AMP. Il faut qu’ils aillent travailler en longue durée ou à l’urgence. »
 



Une version précédente de ce texte, dans laquelle on indiquait que la directrice à la planification et à la régionalisation à la FMOQ était la Dre Julie Choquette, a été modifiée. Il s'agit bien de la Dre  Julie Lalancette.

 

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