Le pouvoir curatif des avatars

La voix qui persécute les patients, qui est souvent celle d’un démon, est représenter sous forme d’un personnage virtuel—un avatar—avec des cornes, de longues oreilles, des dents pointues et un air menaçant.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La voix qui persécute les patients, qui est souvent celle d’un démon, est représenter sous forme d’un personnage virtuel—un avatar—avec des cornes, de longues oreilles, des dents pointues et un air menaçant.

Une nouvelle thérapie par avatar visant à aider les personnes schizophrènes à réduire leur consommation de cannabis et d’autres stupéfiants est expérimentée avec succès à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Le Dr Alexandre Dumais et ses collègues de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM) ont entrepris ce nouveau projet prometteur après avoir démontré l’efficacité de cette approche faisant appel à la réalité virtuelle pour atténuer les hallucinations auditives qui perturbent nombre de personnes schizophrènes qui ne répondent pas aux traitements pharmacologiques.

Cette thérapie consiste dans un premier temps à représenter sous forme d’un personnage virtuel — un avatar — la voix qui persécute les patients depuis de nombreuses années. Cette voix, qui est souvent celle d’un démon, est alors personnifiée avec des cornes, de longues oreilles, des dents pointues et un air menaçant. « Le fait de voir l’avatar [et non pas seulement d’entendre la voix] et de lui parler face à face donne au patient une prise, un sentiment de contrôle », souligne le Dr Dumais.

On demande ensuite au patient d’écrire les propos provocants que ce personnage leur dit. Puis, lors de la première séance d’immersion, le psychiatre, qui prend le contrôle de l’avatar, à la manière d’un marionnettiste, et qui, de ce fait, incarne le démon, répète ces paroles au patient avec une voix qui est modifiée afin de ressembler le plus possible à celle qu’entend le patient lors de ses hallucinations.

Durant les séances d’immersion, le patient se trouve dans une pièce séparée de celle où se trouve le psychiatre par une vitre opaque pour lui, mais transparente pour le médecin, qui peut suivre de près les réactions de son patient. Ce dernier porte un casque de réalité virtuelle qui lui permet de voir son avatar, de l’entendre et de dialoguer avec lui.

« Tout est complètement transparent. On explique au patient dès le départ que l’avatar personnifiera la voix qu’il entend et que c’est moi qui prononcerai les paroles de l’avatar. Il est fascinant de voir que les patients finissent par l’oublier et se laissent prendre au jeu », précise le Dr Dumais.

Des moments forts

Entendre les propos dégradants que prononce l’avatar à son endroit provoque habituellement chez le patient une très grande anxiété que le médecin surveille et apaise en faisant disparaître l’avatar et en se présentant lui-même devant le patient sous la forme d’un personnage virtuel tout blanc au regard rassurant qui lui demande comment il se sent. Après chaque séance d’immersion, le médecin et le patient passent en revue les moments forts de la rencontre avec l’avatar.

Au cours des séances suivantes, le psychiatre fait évoluer le discours de l’avatar en y insérant graduellement et subtilement des remarques thérapeutiques. Il encourage de plus en plus le patient à s’affirmer et à répliquer aux insultes de l’avatar. « Plus la thérapie avance, plus le patient arrive à démontrer à son avatar qu’il n’est pas un imbécile », affirme le Dr Dumais, dont l’équipe a constaté une amélioration de l’estime de soi et de la capacité à se valoriser des patients au cours de la thérapie.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Alexandre Dumais

« J’essaie d’amener les patients à prendre conscience que cette voix appartient à leur cerveau et qu’elle n’est pas celle d’un démon qui vient de l’au-delà », souligne le thérapeute.

Cette thérapie par avatar s’est avérée bénéfique pour nombre de patients. Certains ont affirmé que leur démon ne leur parlait plus, ou que, lorsqu’il venait, ils lui disaient de s’en aller. Un autre avait convenu d’un seul rendez-vous par jour avec sa voix. Une patiente qui disait n’avoir jamais pu lire le journal parce que les voix l’envahissaient tout le temps prenait désormais plaisir à le lire. À la fin de la thérapie, la plupart des patients « étaient beaucoup moins en détresse et déprimés. La fréquence des voix avait diminué. Leur qualité de vie s’était améliorée », relate le thérapeute.

Les patients souhaitent presque tous que leurs hallucinations auditives cessent complètement, « mais c’est assez rare que cela se produise, car la schizophrénie a des bases biologiques qui sont probablement à l’origine de ces hallucinations auditives. Le but est que les patients arrivent à vivre avec ces voix et que celles-ci n’entravent plus leur fonctionnement », explique le psychiatre.

La deuxième étape

Forte de ces bons résultats, l’équipe du Dr Dumais a démarré un autre projet, s’adressant cette fois à des patients désirant réduire leur consommation de cannabis et de stupéfiants, car jusqu’à 40 % des patients schizophrènes ont des problèmes de consommation qui exacerbent leurs symptômes au point de nécessiter leur hospitalisation.

Dans cette nouvelle thérapie, les avatars prennent cette fois la forme de personnages réels, comme la personne amie avec laquelle le patient consomme le plus souvent.

L’étudiante à la maîtrise Sabrina Giguère crée ces avatars avec le patient. « On part de la description que le patient nous fait de la personne que l’on veut représenter, de sa perception, de l’image mentale qu’il se fait de cette personne. Le point de départ est un personnage neutre qui est homme ou femme, auquel on ajoute des cheveux et dont on peut modifier la structure faciale en lui faisant prendre ou perdre du poids. On peut affiner ou grossir les lèvres, les yeux et le nez, on peut vieillir le personnage en lui mettant des rides », précise l’étudiante.

Certains patients désirent plutôt créer un avatar d’eux-mêmes à l’adolescence qui leur dirait de ne pas aller consommer. Un autre patient a voulu se projeter dans le futur afin de rencontrer son double 10 ans plus tard, lequel se retrouvait constamment à l’hôpital en raison de sa consommation incessante qui exacerbait ses symptômes. « Cet avatar de lui-même qui racontait la vie misérable qu’il menait a permis au patient de prendre conscience des conséquences de sa consommation », explique le Dr Dumais.

Dans un premier temps, le psychiatre discute avec le patient de son type de consommation, du contexte dans lequel il consomme et de ce qu’il espère pouvoir accomplir s’il parvient à cesser de consommer, comme terminer ses études secondaires ou mieux prendre soin de son enfant. Il s’applique aussi à mettre en lumière les situations, telles qu’une relation conflictuelle avec un membre de sa famille, qui l’incitent à consommer.

La rencontre avec l’avatar se passe dans des environnements virtuels qui correspondent au lieu où le patient partage un joint, de la cocaïne ou des amphétamines avec un ami. Il peut s’agir d’une salle à manger comprenant une table sur laquelle est déposé un cendrier contenant un joint, où une petite musique techno jazz joue en sourdine, ou d’un parc urbain autour d’une table à pique-nique avec des bruits de voiture et des chants d’oiseauxen arrière-plan, voire d’un pub.

Encore une fois, c’est le psychiatre qui incarne l’avatar. Avant chaque séance d’immersion, le Dr Dumais interroge le patient sur ce qu’il désire aborder avec son avatar et sur les réponses qu’il s’attend à recevoir de ce dernier. « Cela m’aide à déterminer l’approche et les mots que j’utiliserai, car si je fais dire à l’avatar des choses complètement différentes de ce qu’il dirait dans la vraie vie, le patient n’y croira pas », explique le médecin.

« Ce qui est fascinant avec cette approche, c’est que, lorsqu’on rencontre les patients en face-à-face, ils n’ont souvent pas l’air convaincus du tout, ils se positionnent même dans le déni. Mais une fois qu’ils sont de l’autre côté et qu’ils parlent à leur personnage virtuel, ils changent de discours. Ce sont eux qui font la morale à leur personnage. Et le fait qu’ils arrivent à parler à l’avatar et à refuser de consommer avec lui change leur comportement », fait-il remarquer.

Jusqu’à maintenant, les résultats préliminaires sont intéressants puisque les patients ont réussi en moyenne à diminuer de moitié leur consommation. Plusieurs ont réussi à arrêter de consommer le jour, ce qui leur a permis de retourner à l’école.

L’équipe de l’IUSMM a obtenu une subvention des Instituts de recherche en santé du Canada pour faire un essai clinique randomisé à simple insu (les patients ne diront pas au professionnel de recherche qui les évalue quelle thérapie ils ont suivie) qui consistera à comparer la thérapie par avatar à la thérapie cognitivo-comportementale qui était jusqu’à maintenant la plus reconnue pour traiter les hallucinations auditives. Leur hypothèse est que l’avatar sera plus efficace.



À voir en vidéo