Vers quel pays doit-on se tourner pour prédire l’évolution de la pandémie?

Photo: Fabrice Coffrini Archives Agence France-Presse Certains experts comparent le Québec à la Suisse, notamment «pour la manière dont les décisions de confinement et déconfinement se sont prises».

Depuis le début de la pandémie, les experts en santé publique regardent d’autres pays comme des boules de cristal pour nous aider à prévoir la trajectoire du virus. Mais maintenant, vers qui se tourner ? Les modèles d’hier tiennent-ils encore, alors que le Québec se classe parmi les champions du monde de la vaccination ?

Il n’y a évidemment jamais eu de modèle unique sur lequel baser nos scénarios ou tirer des leçons, rappelle la Dre Maryse Guay, professeure de santé publique à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des programmes de vaccination. « Mais oui, du point de vue scientifique, on surveille ce que la littérature mondiale dit et on peut se comparer à certains pays », dit-elle.

« Plusieurs pays d’Europe, notamment la France, semblent toujours avoir eu trois ou quatre semaines d’avance sur nous. Donc ce qu’on voit arriver là-bas, en ce moment une remontée du variant Delta, a une probabilité d’arriver ici », constate Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Ce qui est difficile à savoir est si cette probabilité est basse ou haute actuellement, ajoute-t-elle. Les indicateurs sont multiples et la vaccination qui varie d’un pays à l’autre a encore complexifié cette comparaison.

Moins vaccinés

Devant la montée du variant Delta, la France a remis son plan de délestage en marche dans certaines régions, note-t-elle, souvent des endroits de vacances où les contacts sociaux ont été multipliés dans les dernières semaines. Les Français sont toutefois 10 % moins vaccinés que les Québécois : 57 % de la population totale de ce pays est adéquatement vaccinée, contre 68 % au Québec.

Aux fins de comparaison, c’est la proportion de la population totale qui est utilisée, bien qu’aucun vaccin n’ait encore été approuvé pour les 12 ans et moins.

« On a quand même cette chance d’être un peu en retard sur la progression du variant Delta par rapport à d’autres pays, et d’être plus vaccinés en effet », note Mme Borgès Da Silva. De l’autre côté, « notre désavantage est la capacité hospitalière moindre que celle de la France et aussi maintenant due à nos soignants au bout du rouleau », compare-t-elle.

Récemment, le pays qui offrait une lumière au bout du tunnel pandémique a aussi été Israël, s’entendent les experts consultés. Après un départ fulgurant de sa campagne de vaccination, des images du retour à la normale ont fait le tour du monde.

On a quand même cette chance d’être un peu en retard sur la progression du variant Delta par rapport à d’autres pays et d’être plus vaccinés, en effet.

 

Mais la quatrième vague d’infections au coronavirus a rattrapé le petit État, au point où le nombre de nouveaux cas s’approche dangereusement de celui des vagues précédentes. Une campagne de rappel a d’ailleurs été entreprise dans l’espoir d’augmenter l’immunité des personnes déjà vaccinées.

À nouveau dans ce cas-ci, le Québec a déjà rattrapé cet ex-champion vaccinal, qui a aujourd’hui 62 % de sa population totale adéquatement vaccinée. « On a vu en Israël des sous-groupes de population plus réfractaires à la recherche des cas, aux recommandations sanitaires et à la vaccination aussi », exprime Mme Guay pour distinguer les deux situations.

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Il y a aussi très peu de données sur la période d’immunité du vaccin, renchérit Mme Borgès Da Silva. La stratégie d’un plus grand intervalle entre les deux doses au Québec pourrait aussi avoir été « payante » en matière d’efficacité, ont commencé à noter certaines études.

Après Israël, ce fut au tour de l’expérience du Royaume-Uni à être surveillée de près par les experts de la santé publique. Cet été, le premier ministre Boris Johnson est allé de l’avant avec son « Freedom Day » du 19 juillet dernier, qui signait l’arrêt de l’ensemble de ses restrictions sanitaires, malgré une remontée des cas liée au variant Delta. Le nombre d’infections a ralenti sa trajectoire depuis.

Dans ce cas-ci encore, la couverture vaccinale canadienne a dépassé celle du Royaume-Uni depuis la fin juillet. Le vaccin AstraZeneca a également été plus répandu chez les Britanniques, note Mme Guay. Il offrirait une moins bonne protection contre le variant Delta que le vaccin de Pfizer, plus utilisé au Canada, du moins à court terme.

 

Le géant américain

Fait intéressant, la remontée des cas a été abrupte au Royaume-Uni en juillet, mais la courbe des morts et des hospitalisations n’a pas atteint les sommets observés en Israël ou aux États-Unis. Une analyse récente du New York Times tente d’expliquer le phénomène par la part de personnes américaines âgées plus grande qu’au Royaume-Uni qui est sans protection vaccinale.

Le géant américain, à l’instar d’Israël, avait commencé sa course à la vaccination plus vite qu’ici, mais le Canada a rattrapé son voisin depuis la mi-juillet.

Ce fossé est encore plus clair lorsque l’on compare le Québec avec certains États américains : seuls le Vermont, le Massachusetts, le Connecticut et le Maine ont obtenu des proportions semblables de protection dans leur population totale.

 

La situation est bien différente dans d’autres États. Au Mississippi et en Floride, le nombre de cas et d’hospitalisations a atteint cette semaine les sommets des vagues précédentes.

Il faut aussi dire que les mesures sanitaires se sont relâchées plus rapidement au sud de la frontière dans la plupart des États, souligne la Dre Guay. Dès la mi-mai, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont mis fin à leur recommandation de porter le masque à l’intérieur pour les Américains vaccinés, contrairement au Québec. Mais le variant Delta a forcé un retour du masque le 27 juillet dernier.

François Audet, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal, note quant à lui que des pays comme les États-Unis ou le Royaume-Uni adaptent plus rapidement leurs stratégies à la « science la plus récente disponible » : « Ils sont des machines à publier par rapport à ici. Le Canada est moins un sujet d’étude, on a par exemple moins de données sur l’efficacité vaccinale ici », note M. Audet, également professeur agrégé à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Malgré la remontée récente, on reste quand même l’un des endroits dans le monde avec des taux d’infection et de mortalité très bas.

 

Il compare quant à lui le Québec notamment à la Suisse et à l’Autriche, « pour la manière dont les décisions de confinement et déconfinement se sont prises ». « Malgré la remontée récente, on reste quand même l’un des endroits dans le monde avec des taux d’infection et de mortalité très bas, au Canada comme en Suisse », dit-il.

C’est peut-être au tour du Canada de devenir un repère mondial, suggère-t-il, la prochaine boule de cristal pour des populations fortement vaccinées.

L’enjeu sera maintenant de regarder le reste du monde, cette fois non pas pour se comparer, mais pour offrir des doses de vaccin aux pays qui en ont besoin. « Il n’y a pas de sortie de pandémie sans le reste du monde et pour l’instant, on a créé un ghetto de vaccinés sur la planète », illustre le professeur.

« Attention, les modèles prédisaient la recrudescence qu’on voit dans des populations même fortement vaccinées. Il n’y a pas de couverture vaccinale à 100 %, la vaccination ne protège pas à 100 % du virus et les jeunes de moins de 12 ans restent non vaccinés », met aussi finalement en garde Maryse Guay. « Il ne faut pas s’asseoir sur nos lauriers », conclut-elle.



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