Ottawa finance des recherches pour élargir l’accès au don de sang

Au pays, ce sont les organismes chargés de la collecte du sang, soit Héma- Québec et la Société canadienne du sang, qui déterminent qui doit être exclu du partage du précieux liquide corporel.
Photo: Jon Cherry Getty Images / Agence France-Presse Au pays, ce sont les organismes chargés de la collecte du sang, soit Héma- Québec et la Société canadienne du sang, qui déterminent qui doit être exclu du partage du précieux liquide corporel.

Le gouvernement Trudeau se tourne vers la recherche pour tenter de remplir sa promesse de permettre aux hommes en couple avec d’autres hommes de donner un jour de leur sang. Une étude montréalaise financée par Ottawa tentera ainsi d’établir si Héma-Québec peut poser des questions plus pertinentes — et moins « discriminatoires » — que celles sur leur orientation sexuelle.

« Ce qu’on a comme hypothèse, c’est que les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes et qui sont dans des relations stables, de couple, ne sont pas plus à risque que la population générale », explique la Dre Helen Trottier, professeure à l’Université de Montréal et chercheuse au CHU Sainte-Justine.

La spécialiste des produits sanguins a obtenu un financement fédéral pour conduire sa recherche, indépendante de celles menées par Héma-Québec. La chercheuse doit recruter dans les prochains jours une cohorte d’hommes homosexuels qui accepteront d’être suivis pendant un an, pour répondre à des questionnaires détaillés et fournir des échantillons de sang pour dépister des infections, dont le virus de l’immunodéficience humaine (VIH).

Ce qu’on a comme hypothèse, c’est que les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes et qui sont dans des relations stables, de couple, ne sont pas plus à risque que la population générale

Le Devoir a rapporté la semaine dernière qu’Héma-Québec souhaite soumettre à Santé Canada d’ici la fin de l’année un plan pour permettre le don de plasma par aphérèse par des hommes homosexuels en couple. Cela ne change en rien sa politique actuelle pour les dons de sang réguliers, qui demeurent interdits pour les hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes depuis moins de trois mois. Cette exigence d’abstinence a pour conséquence d’exclure aussi les hommes en couple avec d’autres hommes, ont déploré des militants.

Promesse d’Ottawa

Près de six ans après avoir promis de mettre fin à l’interdiction « discriminatoire » du don de sang des hommes homosexuels, le gouvernement de Justin Trudeau a plutôt continué de soutenir devant les tribunaux qu’il n’a pas l’autorité d’établir les critères d’admissibilité des donneurs. Pour réaliser sa promesse, le fédéral essaie maintenant d’avancer le savoir scientifique sur cette question. 19 autres projets de recherche ont reçu un financement totalisant 5,4 millions de dollars depuis 2016 pour mieux connaître les risques réels d’accueillir des donneurs de toutes orientations sexuelles.

« C’est un sujet chaud. Il y a une pression des hommes qui ont des relations avec d’autres hommes qui militent pour donner du sang. La question est qu’il ne faut pas rabaisser les niveaux de sécurité », explique la Dre Trottier. Elle souhaite isoler les comportements les plus à risques pour mieux cibler les populations qui pourraient être porteuses du VIH depuis trop peu de temps pour que ce soit détectable, ou encore porteuses d’autres virus moins connus comme le T-lymphotrope humain (HTLV).

Au pays, ce sont les organismes chargés de la collecte du sang, soit Héma-Québec et son alter ego au Canada anglais, la Société canadienne du sang (SCS), qui déterminent qui doit être exclu du partage du précieux liquide corporel, sous réserve d’approbation de Santé Canada. La SCS compte demander d’ici à la fin de l’année la permission de suivre l’exemple du Royaume-Uni et d’abandonner les questions sur l’orientation sexuelle dans son questionnaire. Héma-Québec n’a pas fourni d’échéancier à ce sujet.

Risques

Les raisons pour lesquels l’établissement québécois demande trois mois d’abstinence aux hommes gais sont abordées sans détour sur son site Web. « La prévalence du VIH se situe à près de 15 % chez ce groupe par rapport à moins de 1 % chez les hétérosexuels ou les lesbiennes. »

« La statistique est vraie », confirme le Dr Réjean Thomas, fondateur de la Clinique médicale l’Actuel et contributeur à l’étude menée par la Dre Trottier. Le spécialiste du VIH ne souhaite pas se prononcer sur le bien-fondé du questionnaire d’Héma-Québec, constitué spécifiquement pour empêcher que ne survienne un autre scandale du sang contaminé. « On ne voudrait surtout pas, pour la communauté gaie, que des homosexuels donnent du sang contaminé. »

Il ajoute toutefois que les politiques du don de sang aggravent la stigmatisation envers cette communauté, encore frappée par l’homophobie dans les soins de santé. Selon le Dr Thomas, de nombreux obstacles perdurent pour obtenir une prescription pour le traitement préventif contre le VIH, la prophylaxie pré-exposition (PrEP). Paradoxalement, ce traitement pourrait endiguer la propagation du VIH dans cette communauté.

Dans un courriel, Héma-Québec qualifie les données de l’étude dirigée par la Dre Trottier « d’un grand intérêt ». Or, l’étude se poursuivra jusqu’en 2025, alors qu’« il est probable que des développements surviennent d’ici là », évoque son porte-parole, Laurent-Paul Ménard. Héma-Québec a déjà assoupli ses règles à trois reprises depuis 2013, avant lesquelles le don de sang était complètement interdit pour tout homme ayant déjà eu une relation sexuelle avec un autre homme.

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