Un rappel mondial d’appareils pour l’apnée du sommeil angoisse

Des milliers de Québécois souffrant d’apnée du sommeil sont touchés par un rappel mondial d’appareils à pression positive continue du fabricant Philips Respironics. Le dispositif, porté la nuit pour stabiliser la respiration et mieux dormir, contient une mousse insonorisante qui pourrait entraîner des « effets cancérogènes et toxiques », signale l’entreprise. Beaucoup de patients sont inquiets.

C’est le cas de Jacques Brassard, qui souffre d’apnée du sommeil sévère depuis une quinzaine d’années. « Ça fait au moins huit ans que j’utilise des appareils de Philips [visés par le rappel] qui sont potentiellement dangereux », dit-il. L’homme de 67 ans, qui habite Joliette, trouve que la multinationale a mis du temps à « se réveiller ».

Selon Philips Respironics, c’est la mousse antibruit de polyuréthane à base de polyester, présente dans les appareils, qui est en cause. Celle-ci « peut se dégrader en particules qui peuvent entrer dans le circuit d’air du dispositif et être ingérées ou inhalées par l’utilisateur », précise l’entreprise dans une publication en ligne, destinée aux médecins et professionnels de la santé. Cette mousse peut également « dégager certains gaz chimiques », indique-t-elle.

« Ces problèmes peuvent entraîner des lésions graves pouvant mettre la vie en danger, causer des dommages permanents ou nécessiter une intervention médicale pour empêcher des dommages permanents », affirme le fabricant dans un autre communiqué. Philips y énumère une série de risques, dont des maux de tête, de l’irritation des voies respiratoires, de l’asthme et des « effets toxiques et cancérogènes ».

Aucun décès n’a été rapporté, selon Philips. L’entreprise indique qu’en 2020, la mousse isolante a fait l’objet de plaintes pour environ 0,03 % des appareils visés par le rappel. La « présence de particules ou de débris noirs dans le circuit d’air » a notamment été signalée.

Rien pour rassurer Martin Houde, qui a recours à un appareil de Philips depuis cinq ans pour une apnée du sommeil « très sévère ». « Je ne suis pas scientifique, mais moi, ça fait presque un an que je fais juste monter un escalier et ça me brûle dans la poitrine et j’en ai de la misère à respirer, dit l’habitant de Saint-Lin-Laurentides, âgé de 45 ans. Je n’ai jamais été comme ça avant. C’est-tu dû à ça [problème de l’appareil] ? Je n’en ai aucune idée. Je commence à me poser des questions. » Il a tenté de joindre son médecin, mais il n’y est pas parvenu.

Philips recommande aux patients possédant des appareils à pression positive continue (aussi connus sous l’abréviation CPAP) et des dispositifs de ventilation à deux niveaux de pression positive (BiPAP) de cesser de les utiliser et de consulter leur médecin pour « déterminer les bienfaits et les risques de la poursuite du traitement ».

Quant aux ventilateurs mécaniques, eux aussi concernés par le rappel, Philips conseille aux patients de ne pas arrêter ou modifier leur traitement sans avoir consulté leur médecin. Ces appareils sont essentiels au maintien des fonctions vitales.

Évaluation des risques

À la clinique du sommeil de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, le téléphone sonne sans arrêt depuis l’annonce du rappel. « La demande est telle qu’on a dû doubler le personnel pour répondre aux appels, dit le pneumologue Frédéric Sériès. Ça fait 36 ans que je suis dans le domaine et je n’ai jamais vu un tel rappel. »

Plusieurs milliers de patients de la clinique du sommeil de Biron Groupe Santé sont touchés par ce rappel. L’entreprise affirme informer ses clients au fur et à mesure que l’information lui parvient. « On exige d’avoir des rencontres [avec Philips] pour essayer de voir où ils en sont », indique Sonia Gauvreau, responsable du volet soins du sommeil chez Biron.

Aux dernières nouvelles, la semaine dernière, Philips indiquait à Biron que les patients devraient attendre un an avant d’obtenir un nouvel appareil ou un dispositif modifié, rapporte Sonia Gauvreau. Le Devoir n’a pu confirmer ce délai puisque le fabricant n’a pas répondu à sa demande d’informations.

Selon l’Association des pneumologues de la province du Québec, il ne faut pas céder à la panique. « Un petit nombre d’appareils ont présenté cette problématique-là [détérioration de la mousse isolante] », rappelle son président, le Dr Antoine Delage.

La demande est telle qu’on a dû doubler le personnel pour répondre aux appels. Ça fait 36 ans que je suis dans le domaine et je n’ai jamais vu ça, un tel rappel.

 

Le médecin recommande que les patients souffrant d’une apnée du sommeil sévère, présentant des facteurs de risque de maladie cardiovasculaire ou des comorbidités continuent d’utiliser leur appareil pour le moment. « Si, par exemple, on a des gens qui présentent beaucoup de somnolence quand ils arrêtent le traitement, probablement que la balance des risques va en faveur de poursuivre le traitement en attendant de voir ce que la compagnie va offrir », précise-t-il.

Même recommandation pour les personnes souffrant d’apnée du sommeil et occupant un métier où la vigilance doit être accrue. « Par exemple, les opérateurs de machinerie lourde, les conducteurs d’autobus, les chauffeurs de taxi, les pilotes d’avion », cite le Dr Antoine Delage.

Selon le pneumologue, les patients ayant un syndrome léger peuvent envisager de « suspendre pendant un certain temps » le traitement sur recommandation du médecin. « Si on a des symptômes d’irritation des yeux, des voies aériennes ou qu’on voit qu’il y a des débris noirs de mousse insonorisante [dans l’appareil], évidemment, on discontinue le traitement immédiatement », souligne le Dr Antoine Delage.

Quantité limitée

Jacques Brassard, lui, a décidé de délaisser son appareil Philips. Il est parvenu à trouver un appareil d’une autre marque auprès d’un ami qui en avait un autre. « Ce matin, je l’ai apporté à la clinique et ils me l’ont tout calibré », dit-il. Le dispositif est différent, mais devrait faire l’affaire, selon lui.

Tous n’ont pas cette chance. Groupe Santé Biron dit avoir accès à un nombre limité de dispositifs. « Philips est tellement un gros fabricant que ce qui est arrivé, c’est qu’il y a une pénurie mondiale d’appareils, dit Sonia Gauvreau. Les compétiteurs ne sont pas capables de suffire à cette augmentation de demande associée à la baisse de distribution de Philips. »

Groupe Santé Biron a réservé des appareils d’autres fabricants aux patients qui ont récemment commencé un traitement chez lui. Pour les autres, il a mis en place un programme d’achat de dispositifs à coût moindre. Le prix s’élève habituellement à 2000 $ environ. « Il faut comprendre que les appareils sont remboursés tous les cinq ans par les compagnies d’assurances, explique Sonia Gaudreau. On se retrouve avec des gens qui n’ont pas nécessairement les moyens d’acheter un appareil. »

Le Groupe de droit des consommateurs vient d’ailleurs de lancer une action collective canadienne contre Philips concernant le rappel des machines qui, allègue-t-il, « laisse les patients sans options sûres et gratuites ».

L’Association pulmonaire du Québec déplore que le gouvernement Legault n’ait toujours pas mis en place un programme de remboursement d’achat des appareils à pression positive (CPAP) à la suite de l’adoption d’une motion en ce sens en octobre 2019 à l’Assemblée nationale. « Après deux ans, il n’y a toujours rien de fait ! » dit sa directrice générale Dominique Massie, qui presse Québec d’agir.

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