Un étudiant étranger forcé de quitter son emploi dans un CHSLD

En pleine pénurie de main-d’œuvre dans les établissements de santé, Ottawa force un étudiant étranger à mettre son emploi sur pause. Après près d’un an à travailler au CHSLD Paul-Émile-Léger, à Montréal, Hakim Boucekkine se voit en effet imposer une nouvelle condition sur son permis d’études : il n’est plus autorisé à exercer un emploi dans le domaine de la santé, à moins de repasser un deuxième examen médical en moins de deux ans.

Les étudiants étrangers peuvent normalement occuper un emploi de leur choix à temps partiel durant l’année universitaire, et à temps plein entre les sessions d’études, y compris durant l’été.

M. Boucekkine avait donc décidé de prêter main-forte l’an dernier, après avoir entendu les appels du gouvernement Legault. D’origine algérienne, il fait sa maîtrise en génie de la construction à l’École de technologie supérieure et pouvait se consacrer pendant le congé estival à un poste d’agent d’équipement de protection individuelle et d’autres tâches connexes comme aide de service.

En renouvelant son permis d’études en mai dernier, il a eu « toute une
surprise », dit-il, avec cette nouvelle condition de ne pas travailler en santé. Soucieux de respecter toutes les règles d’immigration, le jeune homme a donc arrêté de travailler au CHSLD : « J’étais apprécié là-bas, mais j’ai laissé ma place vide. Ils ont dû trouver des gens pour me remplacer, je n’avais pas d’autre choix », explique-t-il.

Au ministère fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté (IRCC), on explique cette condition par le fait que l’examen médical figurant à son dossier n’est plus valide. Un examen médical est demandé dans plusieurs programmes d’immigration, mais il n’est valide que 12 mois.

« Si l’étranger passe un examen médical aux fins de l’immigration, il peut ensuite faire la demande de modification des conditions de son permis d’études et procéder à l’élimination de la condition », écrit IRCC au Devoir.

Or, le délai de traitement d’une demande de prolongation d’un permis d’études est en moyenne de 47 jours selon le site d’IRCC. M. Boucekkine craint donc d’avoir déjà perdu sa place là où il travaillait, car ses employeurs ne peuvent le garder sur leur liste que pendant deux mois au maximum.

Il doit aussi payer un nouvel examen médical, en plus des frais associés au fait de renouveler sa demande et à l’obtention de papiers officiels de son université. Au total, il calcule qu’il devra dépenser plus de 400 $, alors qu’il vient de devoir suspendre son emploi.

« J’aimerais beaucoup me concentrer sur mes études. Il y a déjà tant à accomplir, et la COVID a été un grand obstacle pour nous, les étudiants étrangers. Maintenant, je me retrouve à me débattre avec d’autres défis, notamment en emploi », souligne M. Boucekkine. Il souhaiterait à terme s’établir au Québec, « si tout se passe bien ».

Il y voit aussi une « contradiction » entre les besoins en main-d’œuvre évoqués à répétition par Québec et les exigences imposées par Ottawa. Seuls les étudiants et les travailleurs étrangers doivent se soumettre à un examen médical chaque année pour pouvoir travailler dans des milieux de soins de santé, contrairement aux résidents permanents et aux citoyens.

« Aberrant » et « trop rigide »

« On trouve très ironique que son examen médical l’empêche de continuer à contribuer, alors qu’il nous a aidés à passer à travers la pandémie », a réagi Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (CSN). Ce syndicat représente notamment le personnel paratechnique, les services auxiliaires et les autres métiers.

La pénurie d’infirmières et de préposés aux bénéficiaires est « flagrante » dans le système de santé, dit-il, au point par exemple que l’urgence de l’Hôpital de Gatineau a dû fermer la semaine dernière. « Mais tous les corps de métier sont concernés, et la pénurie continuera d’être importante », ajoute M. Begley, citant par exemple de nombreuses offres d’emploi pour du personnel d’entretien ménager.

« C’est surréaliste », a quant à elle déclaré la députée libérale Christine St-Pierre, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration. « Il y a des gens prêts à se dévouer, et on voit que la bureaucratie vient leur couper les ailes », dénonce-t-elle.

Elle note aussi que, même avec de l’expérience et la volonté de poursuivre dans un milieu où les besoins existent, cet homme devra dépenser des centaines de dollars : « C’est absolument aberrant. Je pense qu’on oublie l’être humain là-dedans », a-t-elle dit au Devoir.

Le député Andrés Fontecilla, porte-parole en matière d’immigration pour Québec solidaire, ne mâche pas  ses mots  : « C’est de la rigidité maladive et des tracasseries administratives qui pénalisent le Québec et ce jeune homme. On se prive d’une main-d’œuvre dont on a besoin. »

Il y voit aussi une certaine répétition de ce qui s’est passé pour d’autres personnes à statut migratoire précaire : « On les a accueillis à bras ouverts au plus fort du danger pour s’occuper de nos aînés. Maintenant, on leur dit “vous avez contribué, vous êtes tombés malades, mais on n’a plus besoin de vous. Allez vous chercher un emploi dans un domaine encore plus précaire et mal payé” », déplore-t-il.

« C’est une autre preuve du manque d’adéquation entre les besoins sur le terrain et le fonctionnement des systèmes d’immigration », note quant à elle Claire Launay, vice-présidente exécutive de l’organisation Le Québec c’est nous aussi. Elle invite les deux ordres de gouvernement à davantage de dialogue et à une réflexion nationale.

Le permis d’études est délivré par le gouvernement fédéral, reconnaissent quant à eux les deux députés provinciaux. Mais Québec s’est privé d’élargir plusieurs programmes d’accès à la résidence permanente, rappelle M. Fontecilla. Mme St-Pierre critique quant à elle le bilan du gouvernement Legault en matière d’immigration, notamment avec l’annulation de 18 000 dossiers déjà ouverts en 2019 et les longs délais pour obtenir la résidence permanente. « Il faut que la ministre se ressaisisse et prenne son leadership, sans quoi la réputation du Québec à l’international va beaucoup en souffrir », conclut la députée.

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