Les décès liés à la COVID-19 seraient sous-estimés dans le reste du Canada

Le nombre de personnes mortes de la COVID-19 au Canada pourrait être deux fois plus élevé que ce qui a été rapporté officiellement, selon une note de breffage de la Société royale du Canada obtenue en primeur par Le Devoir et le Globe and Mail. Le Québec fait toutefois figure d’exception, notent les chercheurs, avec des données plus fidèles à la réalité.

« Notre étude révèle que, du 1er février au 28 novembre, les décès causés par la COVID-19 d’environ 6000 personnes de 45 ans et plus vivant dans diverses collectivités au Canada seraient passés inaperçus, n’auraient pas été déclarés ou n’auraient pas été attribués à la COVID-19, peut-on lire dans le sommaire exécutif qui sera rendu public mardi. En conséquence, si ces décès ont continué d’être sous-déclarés au Canada au même rythme depuis novembre dernier, le fardeau de la mortalité pandémique pourrait être deux fois plus élevé que celui qui a été rapporté. »

Les chercheuses Tara J. Moriarty et Anna E. Boczula, toutes deux de l’Université de Toronto, et Eemaan Kaur Thind, une professionnelle indépendante en santé publique, ont analysé des rapports, le profil des décès attribués à la COVID-19 de même que les « données de crémation qui montrent qu’il y a eu une hausse soudaine du nombre de décès à domicile par rapport aux décès survenus en milieu hospitalier en 2020 ».

Selon cette étude, « au moins les deux tiers des décès causés par la COVID-19 en dehors des milieux de soins de longue durée pourraient ne pas avoir été déclarés ». Le Canada rapporte officiellement 26 000 décès liés à la COVID, dont 11 000 au Québec.

Le Québec est l’exception, notent les auteurs. Le nombre de décès non répertoriés y serait « moins problématique », car de facto, les décès excédentaires ont été attribués à la COVID-19. « C’est clair que les données du Québec étaient plus solides que celles des autres provinces », affirme Nora Loreto,l’une des autrices du sommaire exécutif en entrevue au Devoir.

Mais dans les autres provinces, les chiffres ne représentent pas la réalité, estiment les chercheurs de la Société royale du Canada. Ils remettent notamment en doute la validité du chiffre avancé par le Canada qui indique que 80 % des décès dus à la COVID-19 sont survenus dans les établissements de soins de longue durée.

« Le nombre de décès possiblement manqués dans les collectivités au pays indiquerait que les décès causés par la COVID-19 dans les établissements de soins de longue durée représentent en fait 45 % du nombre total des décès dus à la COVID-19 au Canada. » Ce chiffre serait « plus conforme » à celui de la moyenne des pays de l’OCDE, qui se situe à 40 %, notent encore les chercheurs.

Au-delà des décès survenus dans les établissements de soins de longue durée, le coronavirus a « également dévasté des communautés hors de ce secteur ». Les quartiers à faibles revenus, à forte densité, racialisés, habités par des travailleurs essentiels et des immigrants récents seraient les plus touchés.

Les personnes âgées vivant à domicile ont également payé le prix. « Il se peut que l’accent mis par le public sur la tragédie survenue dans les établissements de personnes âgées nous ait empêchées de prendre conscience du nombre inhabituellement élevé de personnes âgées cliniquement fragiles qui sont décédées de la COVID-19 dans leur propre maison, bon nombre d’entre elles étaient probablement des membres de communautés racialisées. »

La Société royale du Canada évalue qu’environ le quart des décès non répertoriés sont survenus chez des personnes de 45 à 64 ans. Il s’agit « probablement des travailleurs de première ligne et essentiels, des immigrants récents et des personnes vivant dans des ménages multigénérationnels ».

Or, certains de ces décès auraient pu être évités, estiment les chercheurs. « Le fait de ne pas reconnaître le risque accru de contracter la COVID-19 auquel sont exposées les personnes âgées vivant dans la collectivité et les travailleurs racialisés économiquement précaires a probablement retardé la mise en œuvre de mesures de santé publique qui auraient pu sauver des vies. »

Enquête réclamée

La Société royale du Canada réclame une « enquête urgente » pour comprendre « l’ampleur et la nature réelle » du phénomène. Elle recommande la mise sur pied d’un « groupe de travail national » pour « comprendre comment la perte prématurée de tant de vies est passée inaperçue pendant si longtemps ».

Elle recommande également de revoir le système de déclaration des décès — un « système lent et disparate » — pour mieux faire face à une éventuelle prochaine épidémie. Elle demande ainsi de rendre obligatoire la déclaration préliminaire hebdomadaire à Statistique Canada du nombre de décès, toutes causes confondues, comme cela se fait dans d’autres pays.

Enfin, elle demande de tenir compte, dans la hiérarchisation pour la vaccination, des personnes vivant dans « les quartiers prioritaires qui sont les plus susceptibles d’être exposées à la COVID-19 et d’en mourir en raison d’inégalités économiques, sociales et raciales structurelles ».

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