CHSLD: près de 40% des médecins spécialistes ont dit «non» lors de la première vague

Au plus fort de la première vague de COVID-19, près de 40 % des médecins spécialistes sollicités pour prêter main-forte en CHSLD ou en résidences privées pour aînés (RPA) ont refusé de le faire ou se sont désistés face à la demande du ministère de la Santé, révèlent des documents obtenus par Le Devoir.

En point de presse le 15 avril 2020, le premier ministre François Legault avait fait appel au « sens du devoir » des médecins afin qu’ils viennent « prendre soin de nos aînés » en CHSLD. « Je ne sais plus comment le demander », avait-il lâché. Or sa stratégie s’est vite révélée infructueuse, si bien qu’il a fini par appeler un millier de militaires en renfort quelques jours plus tard.

« On en a trouvé 350 [médecins spécialistes]. Mais là, on n’en trouve pas d’autres. Donc, c’est pour ça qu’on va chercher les 1000 soldats », avait-il dit le 22 avril.

Dans les faits, en date du 27 avril 2020, 1605 médecins spécialistes s’étaient portés volontaires pour travailler dans des CHSLD ou des RPA, selon un tableau transmis au Devoir en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics.

En revanche, 475 médecins spécialistes, sur les 1334 contactés par le ministère (36 %), se trouvaient dans la colonne « Refus / retrait » de ce même tableau. Celui-ci a été transféré par l’une des actrices principales de la gestion de la pandémie, la sous-ministre adjointe à la Santé, Lucie Opatrny, à l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann et à une série de haut placés du ministère de la Santé.

Chez les médecins de famille, le taux de refus était de 25 %, toujours en date du 27 avril 2020. Au total, 95 des 385 médecins contactés par le ministère (25 %) avaient répondu par la négative, s’étaient désistés ou n’avaient pas donné de nouvelles. En tout, 516 s’étaient en revanche portés volontaires pour participer à l’effort dans les résidences hébergeant des aînés.

« Santé fragile »

Pour justifier leur refus de se rendre en CHSLD, des médecins ont invoqué leur « santé fragile », leur rôle « d’aidant naturel de leurs parents » ou « une garde dans les semaines à venir », mais aussi, le fait que cela soit « non recommandé par leur Association ».

La Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) n’a pas répondu à une requête du Devoir visant à savoir quelles associations médicales avaient pu conseiller à leurs membres de ne pas se rendre en CHSLD ou en RPA, et pour quelles raisons. « Nous n’avons pas de réponse à fournir à cette question », a répondu sa porte-parole Clémentine Maes. L’agente de communication a cependant noté que les données du tableau « sont incomplètes », comme l’indique une note de bas de page. « La FMSQ a fait sa part. En date du 17 avril 2020, elle comptabilisait 2415 médecins spécialistes volontaires pour aller aider en CHSLD », a-t-elle ajouté.

Mme Maes a aussi souligné que « certains médecins souhaitaient aider en CHSLD, mais ne pouvaient pas se libérer de leurs tâches urgentes et semi-urgentes ». Pour d’autres, a-t-elle poursuivi, « les règles d’isolement de la Santé publique au retour d’une zone rouge les empêchaient de retourner à temps au chevet de leurs patients », et cette situation était encore plus problématique pour les médecins soignant des patients immunosupprimés.

Une bonne stratégie de Québec ?

En avril, des experts avaient d’ailleurs critiqué la décision du gouvernement Legault de faire appel aux médecins spécialistes en CHSLD. Ils avaient déclaré que leur présence en CHSLD risquait d’entraîner des ruptures de soins ; de nuire plutôt que d’aider. Mais « qu’est-ce qu’ils proposent en échange ? », avait répliqué le premier ministre.

Le Devoir a communiqué avec les 35 associations de médecins spécialistes. Le président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec, Martin Champagne, a expliqué que ses membres ont reçu la directive de ne pas se rendre dans les zones rouges, pour « protéger les patients avec le cancer, qui sont à risque de complications de la COVID ». « Je pense, en rétrospective, que ça a vraiment été la bonne stratégie à appliquer », a-t-il jugé.

L’Association des gastro-entérologues a quant à elle affirmé n’avoir envoyé « aucune directive à ses membres par rapport à la réaffectation en CHSLD ou en RPA ». Celle des spécialistes en médecine préventive du Québec a rappelé que ses membres « n’étaient pas admissibles à la réaffectation puisqu’ils étaient les principaux spécialistes déjà au front avec la COVID ». Quant à l’Association des pédiatres, elle a dit avoir mentionné à ses membres que « la communauté pédiatrique devait également se mobiliser ».

Les 32 autres associations n’avaient pas répondu à notre courriel au moment où ces lignes étaient écrites, ou elles nous avaient redirigés vers la FMSQ. Quant au ministère de la Santé, il a dit ne pas avoir « colligé cette information détaillée quant aux refus ».

Couverture médicale

À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le porte-parole Jean-Pierre Dion a rappelé que « l’outil électronique de réaffectation » n’était encore qu’un projet-pilote au moment où le tableau a été envoyé. « Les milieux ne saisissaient pas les données de façon uniforme, ni provincialement. C’était encore beaucoup fait à la mitaine, donc c’est pour ça que les données, il faut les interpréter avec prudence », a-t-il souligné.

M. Dion a rappelé que 1300 médecins omnipraticiens travaillent en CHSLD en temps normal, et que ce nombre est « monté à près de 2100 » au printemps 2020. Selon lui, le travail de certains médecins déjà formés pour travailler en CHSLD n’a pas « nécessairement été considéré comme une réaffectation » et donc, n’a pas été comptabilisé dans le tableau du 27 avril. Pour certains médecins, un passage en zone chaude impliquait aussi de délaisser un Groupe de médecine de famille pendant « un mois », selon M. Dion, vu les risques liés au fait de passer d’un « milieu chaud » à un « milieu froid ».

« À la Fédération et dans les associations, il n’y a jamais eu de mot d’ordre de refuser une réaffectation », a-t-il attesté. Une série d’associations de médecins omnipraticiens ont écrit la même chose dans des réponses envoyées au Devoir.

M. Dion a par ailleurs rappelé que le Centre national de réaffectation des effectifs nationaux (CNREM) a découragé « les réaffectations de type humanitaire » en CHSLD, RPA et ressources intermédiaires dans une directive envoyée le 21 mai. Cette directive n’était pas en vigueur le 27 avril, quand le tableau des réaffectations a été partagé.

Le CNREM a été mis sur pied le 3 avril 2020 afin que « tous les médecins omnipraticiens ou spécialistes » soient mobilisés « là où les besoins seront démontrés de façon prioritaire ». Sa directive envoyée le 21 mai visait à concentrer les efforts sur « la couverture médicale ». « On était sur la corde raide », s’est souvenu M. Dion. « Si on prenait des médecins pour aller faire des tâches humanitaires dans un CHSLD à Mirabel, mais qu’on rendait la résidence pour personnes âgées de 2000 portes sans couverture médicale », ce n’était pas mieux, a-t-il fait valoir.

Avec Dave Noël

À voir en vidéo