La longue lutte des orthophonistes québécoises pour l’équité salariale

Plus de 95% des orthophonistes et audiologistes au Québec sont des femmes. Sur la photo, les orthophonistes José Pouliot (à gauche) et Anne-Laure Gille.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plus de 95% des orthophonistes et audiologistes au Québec sont des femmes. Sur la photo, les orthophonistes José Pouliot (à gauche) et Anne-Laure Gille.

Un dialogue de sourds s’est installé depuis 11 ans entre les orthophonistes et audiologistes québécois et les représentants du gouvernement. Les uns réclament l’équité salariale tandis que les autres ne veulent rien entendre. Or, le Conseil du trésor tend l’oreille depuis peu aux plaintes formulées en 2010.

Les requêtes s’accumulaient sans bruit sur les bureaux du gouvernement. Les orthophonistes et audiologistes québécois — dont 96 % sont des femmes — se plaignaient pour une première fois en 2010 du non-respect de la loi sur l’équité salariale. La bonification des salaires exigée par les plaintes de 2010 se chiffre à plus de 8000 $ par année pour les travailleuses au dernier échelon. Ces doléances laissées lettre morte ont été renouvelées depuis tous les cinq ans. La loi impose cette vérification périodique des injustices entre les employés de l’État.

« Il y a eu un revirement de situation dans les derniers jours, et le gouvernement semble avoir une volonté de régler le chapitre de 2010 », confirme au Devoir Carl Larocque, de l’Association québécoise des orthophonistes et audiologistes.

On a un ordre professionnel. Nos compétences doivent être démontrées. On accepte les responsabilités. […] Pourquoi on accepterait de travailler à moindre coût que les enseignants, par exemple ?

Le gouvernement et des représentants syndicaux ont en effet tenté cette fin de semaine de clore ces litiges, mais sans succès. Les « intenses » négociations entrent « dans les derniers milles », assure Maxime Clément, des communications du syndicat de l’APTS, mais « le chemin à faire reste considérable ».

Les échos de la table de négociation laissent entendre que le règlement de ces plaintes s’enchâssera dans le texte des nouvelles conventions collectives. Québec tente depuis ce printemps de s’entendre avec l’ensemble de sa fonction publique sur de nouvelles conditions de travail.

« Le feu aux poudres »

Le Conseil du trésor n’a pas voulu commenter la teneur des négociations, mais le gouvernement semble déterminer à en finir avec ces vieilles réclamations. Québec a conclu un arrangement au début du mois de juin avec des syndicats pour tourner la page sur les plaintes formulées en 2010 par 5200 employées de l’État. Les secrétaires d’école et les techniciennes en service de garde scolaire toucheront des milliers de dollars grâce à cet accord. Leur salaire augmentera et une importante rétroactivité leur sera versée.

Ce compromis a cependant « mis le feu aux poudres » chez les orthophonistes, rapporte José Pouliot, qui cumule 30 ans de métier. Non sans applaudir cette première conciliation, elle « explique mal » pourquoi une profession qui comporte presque uniquement des femmes n’obtient pas, elle aussi, sa part d’équité. En guise de protestation, elle a signé la semaine dernière avec une centaine de ses collègues du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) une lettre collective pour dénoncer ce qu’elle appelle « ajouter l’insulte à l’injure ».

« Le ton monte, nos voix s’élèvent et on dirait qu’à l’autre bout du fil, il n’y a personne qui veut entendre », souligne-t-elle au Devoir, arguant que le métier d’orthophoniste demeure mal compris. « Ce sont principalement des madames, un peu comme les infirmières, qui ont une vocation », caricature-t-elle.

Démissions

« En désespoir de cause », le président de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes est sorti de son devoir de réserve la semaine dernière pour dénoncer la lenteur des négociations. Paul-André Gallant a envoyé une lettre aux dirigeants québécois, car il craint un « départ massif » des orthophonistes du réseau public. « Je crains vraiment que ça ait un impact sur l’accessibilité aux soins », dit-il.

« Il y a des gens qui démissionnent chaque semaine », atteste pour sa part Anne-Laure Gille, orthophoniste au CSSDM. Cette érosion de la fonction publique mine la qualité des services, et les listes d’attente s’allongent, plaide-t-elle. En effet, une enquête du Devoir recense plus de 11 400 enfants québécois en attente d’un service en orthophonie. Les délais pour consulter dépassent souvent 12 mois. La pandémie explique une partie de ces retards.

Plus grave encore, de plus en plus de ces professionnelles changent de carrière. Les orthophonistes se réorientent ainsi souvent en enseignement, là où la demande de personnels est d’autant plus criante. « On ne reconnaît pas la scolarisation du personnel », explique José Pouliot, en précisant que les orthophonistes détiennent tous une maîtrise. « On a un ordre professionnel. Nos compétences doivent être démontrées. On accepte les responsabilités. […] Pourquoi on accepterait de travailler à moindre coût que les enseignants, par exemple ? »

Le nombre d’orthophonistes croît sans cesse au Québec. Les adhésions à l’Ordre des orthophonistes et audiologistes ont doublé en 15 ans. Cependant, la demande pour consulter une de ces 2000 professionnelles du langage augmente aussi, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Pendant ce temps, les enfants aux prises avec des retards de langages et les survivants d’AVC voient leurs soins écourtés. « C’est triste », déplore Anne-Laure Gille. « Est-ce qu’on va laisser quelqu’un sortir de l’hôpital en boitant en lui disant : “on a fait ce qu’on pouvait, marchez un peu et ça va s’améliorer” ? Je reste sans voix devant tout ça. »

 

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