La qualité de l’air intérieur est-elle en train de devenir un aspect incontournable de la santé publique?

En plus des masques, la ventilation des espaces intérieurs joue un rôle essentiel pour le contrôle des maladies infectieuses respiratoires.
Photo: iStock En plus des masques, la ventilation des espaces intérieurs joue un rôle essentiel pour le contrôle des maladies infectieuses respiratoires.

En 2003, le microbiologiste Raymond Tellier était aux premières loges de l’épidémie de SRAS. Son laboratoire, à l’hôpital pédiatrique de Toronto, fut le premier au pays à développer un test de détection pour ce coronavirus émergent. Puisque l’infection se logeait au creux des poumons des patients, les spécimens récoltés au fond de leur nez ne permettaient toutefois pas d’établir un diagnostic probant. Ses tests moléculaires, laborieux à utiliser, ont donc peu servi en pratique.

Néanmoins, l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), qui circulait avant tout en milieu hospitalier, a permis au Dr Tellier de constater un phénomène qui allait changer le cours de sa carrière. « Quand il y a eu un déploiement systématique des protections de type aérosol, comme le port de masques N95, la transmission de la maladie s’est arrêtée », raconte-t-il, près de deux décennies plus tard. De toute évidence, le virus se propageait par la voie des airs. Des études allaient plus tard le confirmer.

Si on avait admis qu’il y a des infections respiratoires ayant le potentiel de causer des pandémies qui peuvent se transmettre, entre autres, par des aérosols, on aurait commencé à faire des préparatifs en conséquence. On aurait été mieux préparés au genre de pandémie qu’on connaît maintenant

 

Après le SRAS, la communauté médicale est retournée à sa table à dessin. Elle voulait préparer des protocoles en vue d’une éventuelle pandémie de grippe. « Et la question s’est très vite posée : est-ce que la grippe se transmet par aérosols ? » rapporte le Dr Tellier. Plongeant dans la littérature scientifique, il trouve rapidement des éléments le convaincant que la grippe peut effectivement se propager de manière aérienne. « Malheureusement, ce n’était pas un problème reconnu », déplore-t-il.

L’odyssée scientifique du Dr Tellier

Commençait alors l’odyssée scientifique du microbiologiste, aujourd’hui médecin-chercheur au Centre universitaire de santé McGill, pour faire reconnaître la transmissibilité aérienne de la grippe. En 2006, le Dr Raymond Tellier publiait un article en faisant la démonstration dans le très influent Emerging Infectious Diseases. Ce n’était toutefois pas suffisant pour fissurer le paradigme dominant en santé publique voulant que les infections respiratoires se propagent d’abord et avant tout par l’intermédiaire de grosses gouttelettes et de surfaces contaminées.

« Si on avait admis qu’il y a des infections respiratoires ayant le potentiel de causer des pandémies qui peuvent se transmettre, entre autres, par des aérosols, on aurait commencé à faire des préparatifs en conséquence, comme établir des réserves de masques N95, réviser les systèmes de ventilation des hôpitaux et préparer un plus grand nombre de chambres à pression négative. On aurait été mieux préparés au genre de pandémie qu’on connaît maintenant », dit-il.

Au tout début de la pandémie de COVID-19, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), se voulant rassurante, déclarait que la maladie ne se transmettait pas de manière aérienne. Les principales agences de santé publique adoptaient une philosophie similaire. C’était les « grosses gouttelettes », disaient-elles, qui convoient le virus. Celles-ci tombent à l’intérieur d’un rayon de deux mètres. Sous le coup du confinement, la planète acceptait cet état des lieux. La désinfection des surfaces, le lavage des mains et le Plexiglas s’imposaient.

Cette approche, choisie dans l’urgence, tire son origine au début du XXe siècle. À l’époque, la théorie des « miasmes » — des émanations censées causer des maladies — était démontée par des spécialistes qui élaboraient de nouveaux protocoles (fructueux) pour réduire la transmission virale par contact direct. En réaction à la « science » des miasmes, certains médecins très influents adoptaient une posture « dédaigneuse » envers les aérosols, explique l’historienne Katherine Randall dans une publication récente.

Depuis lors, la communauté médicale pense a priori que les infections respiratoires ne se transmettent pas de manière aérienne. Pour se laisser convaincre du contraire, explique le Dr Tellier, elle exige des preuves solides. La tuberculose réussit le test en 1962, à la suite d’une longue expérience très sophistiquée, impliquant des cochons d’Inde et des lampes ultraviolettes. La variole y parvient en 1970, en Allemagne, quand un malade revenant de l’étranger infecte des personnes à un étage différent de l’hôpital, alors qu’il est la seule source possible de contamination.

La COVID-19 émerge dans ce contexte de forte suspicion envers les aérosols. Déterminer l’importance relative de chaque « voie de transmission » d’un virus est sans doute une tâche difficile quand une maladie circule abondamment. Dès le début de la pandémie, un fait était cependant certain (et l’est toujours) : la majorité de la transmission survient à courte distance. Cela ne prouve toutefois pas que les gouttelettes soient en cause. Les aérosols, comme la fumée de cigarette, sont également plus concentrés à courte distance de leur origine.

Dans la dernière année, des preuves ont, peu à peu, convaincu la communauté scientifique que le SRAS-CoV-2 se transmet dans l’air. Certains scientifiques pensent même que cette voie de transmission est dominante, notant que c’est la seule pouvant expliquer des événements « superpropagateurs ». Fin avril, l’OMS effaçait toute réserve sur les aérosols dans son résumé des modes de transmission de la COVID-19. Les « aérosols restent en suspension dans l’air ou se déplacent sur des distances supérieures à un mètre », indique-t-elle désormais.

Des masques pour intercepter les aérosols

La taille des particules infectieuse n’est pas qu’une considération théorique : elle influe sur le type de masque recommandé. Dans le contexte de la pénurie d’équipement de protection individuelle du printemps 2020, le gouvernement du Québec a d’abord demandé aux gens de porter des couvre-visages en tissu. « Mais c’était une notion extrêmement vague. Il n’y avait aucune prescription en matière de performance », observe l’ingénieur Antoine Palangié.

Il était en Russie quand la pandémie a éclaté. « Je suis rentré en catastrophe au Canada », raconte ce Français d’origine, qui vit au Québec depuis deux décennies. Sans emploi, ce docteur en génie environnemental reprend alors contact avec son amie Michelle Secours, la propriétaire de Frëtt Design, une entreprise de vêtements écologiques basée à Caplan, en Gaspésie, qui commence à fabriquer des masques anti-COVID à la demande des établissements de santé de la région.

On ne sera pas dans le wagon de tête de ceux qui vont améliorer les choses

 

S’ils bloquent les gouttelettes, les masques de tissu n’interceptent cependant pas les aérosols. M. Palangié et Mme Secours commencent donc des mois d’expérimentations pour comprendre comment superposer différents textiles afin de filtrer l’air, tout en permettant à l’utilisateur de bien respirer. En d’autres termes, ils tentaient de créer un masque réutilisable de qualité médicale, répondant aux exigences pour une utilisation en milieu de travail.

Le duo croit maintenant avoir trouvé la recette gagnante. Après avoir officiellement déposé une demande de brevet en avril 2021, Frëtt Design a commencé ces jours-ci le processus auprès du Bureau de normalisation du Québec (BNQ) pour faire agréer un premier lot de masques médicaux réutilisables. Aucune entreprise n’y est encore parvenue, mais le BNQ s’attend ces prochaines semaines à se voir soumettre de cinq à dix dossiers pour examen.

La nouvelle norme de BNQ pour les masques, publiée en décembre dernier, élargit le spectre de particules à bloquer. Alors que les masques médicaux traditionnels exigent d’attraper les aérosols de 100 nanomètres (0,0000001 mètre), la norme BNQ 1922-900 requiert de bloquer 80 % des particules de 20 à 800 nanomètres. Les plus grosses particules doivent également être bloquées. Une nouvelle norme semblable (ASTM F3502-21) a été adoptée aux États-Unis en février pour les couvre-visages.

« C’est quelque chose de nouveau », explique Alberto Morales, un professionnel scientifique de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), qui est chargé de tester les masques pour le compte du BNQ. Il explique que les nouvelles normes, tant québécoises qu’américaines, se rapprochent un peu des fameux masques N95, qui filtrent les très fines particules avec une grande efficacité. Et le tout, grâce à un masque lavable des dizaines de fois.

« Un masque lavable 100 fois, ça équivaut à cinq mois, cinq jours par semaine », fait valoir Michelle Secours, citant l’objectif qu’affirme atteindre Frëtt Design. Le lavage, surtout à l’eau chaude, dégrade les textiles filtrants. Le défi consiste à trouver les bons matériaux. « Si les gens ont un masque de qualité à la maison, dit-elle, même quand la COVID-19 va être terminée, ils pourront l’utiliser dans certaines situations — pollution, allergies, rhume, etc. En plus, si une autre crise pointe son nez, comme on a vécu, les gens vont être prêts. »

Prendre au sérieux la qualité de l’air

En plus des masques, la ventilation des espaces intérieurs joue un rôle essentiel pour le contrôle des maladies infectieuses respiratoires. À la mi-mai, 39 scientifiques qualifiés en la matière, dont le Dr Tellier, ont signé dans la revue Science un article intitulé « Un changement de paradigme pour combattre les infections respiratoires à l’intérieur ». La pierre d’assise de leur stratégie concerne la qualité de l’air.

D’abord, soutiennent les 39 experts, les exigences concernant les débits de changement d’air par heure et par occupant doivent être repensées en fonction des virus aériens. Des dosimètres de CO2, qui informent de la concentration de ce gaz émis lors de la respiration, sont des outils utiles pour estimer en direct ces débits. Là où accroître la ventilation sera impossible — notamment en raison de contraintes énergétiques, en hiver ou en été —, ils appellent à finement filtrer ou à désinfecter l’air grâce à de la lumière ultraviolette.

« Rien de tout cela ne veut dire que tous les espaces intérieurs doivent devenir des installations de biosécurité », écrivent-ils pour rassurer. Cependant, croient-ils, une transition doit débuter.

L’ingénieur Stéphane Bilodeau ne saurait être plus d’accord. Ce spécialiste de la qualité de l’air, qui est chef d’une équipe au sein du collectif d’experts EndCoronavirus basé aux États-Unis, n’a toujours pas trouvé de lieu de travail au Québec qui ait modifié son système de ventilation pour mieux protéger ses occupants des virus aéroportés. « Puisque les directives venant d’en haut ne sont pas encore claires, dit-il, ces investissements-là sont parfois plus durs à justifier pour le secteur privé. »

Le Royaume-Uni et la Californie, entre autres, ont instauré des normes de ventilation plus strictes ces derniers temps, souligne-t-il. Au Québec, rien de tel n’a été fait : seules les exigences habituelles du Code du bâtiment s’appliquent dans la plupart des milieux. « On ne sera pas dans le wagon de tête de ceux qui vont améliorer les choses », déplore l’ingénieur, qui fait également partie du collectif québécois COVID-STOP.

Certaines solutions peuvent être mises en place immédiatement. Adapter le logiciel qui contrôle le débit d’air d’un système de ventilation mécanique peut suffire pour augmenter le débit. Dans ces mêmes systèmes centralisés, dit M. Bilodeau, on peut installer des filtres suffisamment fins (MERV 13 ou 14) pour attraper les aérosols.

La salubrité des aliments, l’hygiène des surfaces et la qualité de l’eau potable ont fait l’objet, depuis des décennies, de lois, de règlements et d’investissements de la part des gouvernements afin de protéger la santé publique. La COVID-19 a-t-elle fait mûrir ces réflexions pour l’air des espaces intérieurs ?

« Je pense que beaucoup de chemin a été fait, répond le Dr Tellier. Plusieurs organisations de santé publique reconnaissent maintenant de manière explicite que le virus de la COVID-19 peut se transmettre par aérosols. Cela rend acceptable de considérer la transmission par aérosols pour d’autres virus. Cependant, il est encore très clair que certains intervenants dans cette histoire-là ne sont toujours pas convaincus. Ils pensent que ce sont des dépenses inutiles, futiles ou même nuisibles. Je soupçonne que le débat va continuer. »

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