Entre découragement et résilience

Dans la dernière année, l’état de choc et le sentiment d’incertitude ont fait place à la fatigue et au découragement. 
Photo: Ricardo Arduengo Agence France-Presse Dans la dernière année, l’état de choc et le sentiment d’incertitude ont fait place à la fatigue et au découragement. 

#ParlerPourVrai, c’est le thème de la 70e édition de la Semaine de la santé mentale, qui se déroule du 3 au 9 mai. L’Association canadienne pour la santé mentale (ACSM) veut encourager la population à explorer ses émotions plus douloureuses pour mieux les surmonter, spécialement en contexte de pandémie.

La crise sanitaire aura eu des effets néfastes sur l’état mental des Canadiens. Selon les résultats du troisième tour de l’Évaluation des conséquences de la COVID-19 sur la santé mentale publiés le 3 mai, 77 % des adultes sondés à travers le pays ont répondu avoir éprouvé des émotions qualifiées de négatives. L’enquête a été menée par l’ACSM, en collaboration avec des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique.

Anxiété, ennui, solitude, stress, tristesse… la pandémie devrait être un moment pour s’autoriser à ressentir ces émotions, invite Marc-André Dufour, porte-parole de la Semaine de la santé mentale et psychologue clinicien spécialiste en prévention du suicide. Il met d’ailleurs en garde contre le risque de transformation de ces sentiments en colère. « Si on prend vraiment le temps de s’arrêter, et d’entrer en contact avec notre monde intérieur, ça se peut qu’on se rende compte qu’au fond, on a peur, on est inquiet, on se sent triste », dit celui qui est également l’auteur du livre Se donner le droit d’être malheureux (Éditions Trécarré).

     

Une pandémie qui s’étire

La pandémie fait ressurgir des émotions liées à d’anciens souvenirs, qu’il s’agisse d’une catastrophe naturelle, d’une séparation ou d’un deuil, par exemple, constate Frédérick Philippe, professeur au Département de psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire d’une chaire de recherche pour étudier les effets des événements aversifs sur le bien-être mental.

Et la façon dont quelqu’un a vécu une situation passée et a identifié, ou pas, ses émotions, influencera sa manière de réagir à la crise sanitaire, continue-t-il. Ainsi, quelqu’un qui prendrait le temps de cerner ce qu’il éprouve pourrait par la suite se doter d’outils pour mieux les gérer, illustre M. Philippe. « En mettant un sens sur un événement, tu développes tes ressources psychologiques. Tu vas être déjà équipé pour faire face à cette autre situation », dit-il.

L’état de choc et le sentiment d’incertitude ont fait place à la fatigue et au découragement au fil des mois, note M. Dufour. Si le psychologue observe de l’espoir avec la campagne de vaccination, il constate aussi que les gens sont « vraiment fatigués » de ne pas voir leurs proches. « Heureusement, on s’adapte, mais le vide est là, le manque est là. Il est temps que ça finisse », croit-il.

La crise sanitaire a entraîné deux discours, analyse de son côté M. Philippe. Il remarque que les effets négatifs sur la santé mentale ont été abordés, tout en soulignant de l’autre la résilience de la population. « Dans le fond, c’est un peu les deux qui sont vrais. Mais ceux qui souffrent le plus sont ceux qui allaient déjà moins bien avant la pandémie », résume-t-il.

Plus d’accès aux psychologues

La pandémie a aussi entraîné une hausse du nombre de personnes ayant des idées noires. En 2019, avant la crise sanitaire, 2,5 % de Canadiens avaient reconnu avoir eu des pensées suicidaires, selon l’Agence de la santé publique du Canada. En mai 2020, durant la première vague épidémique, cette proportion avait grimpé à 6 %, pour se situer en décembre à 10 %. « Bien sûr, c’est inquiétant », observe M. Dufour.

Il souligne d’ailleurs l’importance de mettre en place des mesures et de déployer des ressources afin que le moral de la population ne se détériore pas davantage. « Et espérons que la troisième vague soit la dernière », lance-t-il.

M. Philippe croit que la pandémie a fait en sorte que la santé mentale des Canadiens fait plus partie des discussions qu’avant, mais précise qu’il « n’y a pas vraiment plus d’actions » faites en ce sens. « Est-ce que ça va avoir amorcé réellement des réflexions qui vont venir après, à savoir si les citoyens devraient pouvoir avoir accès à des psychologues [plus facilement] ? questionne-t-il. Ce qu’on voit la plupart du temps, c’est qu’une fois que la crise se termine, on pousse ça en dessous du tapis. »

Il estime que le retour à la vie normale n’entraînera pas du même coup le rétablissement des gens à la santé mentale déjà vulnérable. « On va récupérer les pots cassés. On va subir les conséquences de ça encore pendant plusieurs années », prédit d’ailleurs le chercheur.

Le fait que la pandémie soit un malheur collectif a fait en sorte que la discussion sur la santé mentale a pu évoluer, observe également M. Dufour. « Ça crée un sentiment dans lequel on n’est pas seul et qui facilite la conversation », note-t-il. Il espère toutefois que l’accessibilité aux psychologues s’améliorera. « Si ça peut au moins permettre ça, il y aura eu du positif. » 

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