Les vaccins seuls ne pourront vaincre les variants

La lenteur actuelle à vacciner les populations, dans un nombre limité de pays, rend de plus en plus incertaine la guerre livrée contre le virus et ces nombreuses souches mutantes sur la planète, selon le Dr Ben Amor.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La lenteur actuelle à vacciner les populations, dans un nombre limité de pays, rend de plus en plus incertaine la guerre livrée contre le virus et ces nombreuses souches mutantes sur la planète, selon le Dr Ben Amor.

La victoire contre les variants est de plus en plus improbable à court terme avec les vaccins actuels. Seules des solutions non pharmaceutiques laissent espérer une sortie de crise rapide dans la plupart des pays, affirme un expert du groupe de travail sur la COVID-19 de la prestigieuse revue médicale The Lancet.

« En décembre, on pensait que les vaccins feraient de la COVID-19 une chose du passé. Or, avec l’arrivée de variants plus dangereux et plus mortels, dont certains peuvent réinfecter des personnes guéries, et l’accès limité de plusieurs pays aux vaccins, il est possible que l’on ne s’en sorte pas avec ça », affirme le Dr Yanis Ben Amor, directeur exécutif du Centre du développement durable de l’Earth Institute de l’Université Columbia à New York.

Des propos qui reprennent la déclaration faite par les autres membres de ce groupe de travail, et qui ne sont pas très populaires auprès des chefs de gouvernement, qui font reluire l’espoir d’un retour à la vie normale grâce à la vaccination. Parmi eux, le premier ministre François Legault, qui a soutenu mardi pouvoir espérer « un retour à la normale » autour du 24 juin, après la vaccination de toute la population.

Or la lenteur actuelle à vacciner les populations, dans un nombre limité de pays, rend de plus en plus incertaine la guerre livrée contre le virus et ces nombreuses souches mutantes sur la planète, affirme le Dr Ben Amor.

« Ne pensez pas que la vaccination va régler le problème. Ne faites surtout pas l’erreur de lever les mesures avant d’avoir complété la vaccination. La seule option efficace à court terme est l’adoption de mesures non pharmaceutiques », martèle-t-il.

La stratégie de la suppression a un meilleur effet sur la transmission. C’est la clé de la sortie de crise.

Par « mesures non pharmaceutiques »,cet expert entend notamment le maintien de mesures de confinement, l’isolement, le dépistage précoce des cas infectieux et de leurs contacts et les restrictions sur les déplacements entre régions et pays. Autant de mesures qu’ont failli à instaurer ou à maintenir de nombreux pays occidentaux qui peinent aujourd’hui à faire face à une troisième vague féroce, dopée par les variants.

L’état de la pandémie dans plusieurs États amène ce groupe de huit experts internationaux créé l’été dernier à conclure que la méthode de la « mitigation », qui cherche à « faire avec le virus » et à tolérer un certain niveau de transmission, tout en maintenant la poursuite d’activités sociales et économiques, ne tient plus la route avec les variants.

« Si tout continue, que c’est business as usual, cela a un effet trop mitigé sur la transmission. Cela laisse place à une transmission continue qui précipite aujourd’hui plusieurs pays dans un cul-de-sac, où les systèmes de santé sont dépassés et où les lits sont monopolisés par les seuls patients COVID », affirme le Dr Ben Amor.

Ce dernier compare le cas de la France à celui du Royaume-Uni, où le confinement strict imposé aux Britanniques en janvier dernier a permis d’étouffer une troisième vague meurtrière, malgré l’émergence du variant B.1.1.7., surnommé variant britannique.

En France, un confinement plus souple, ponctué de relâchements réguliers, a entraîné l’explosion de variants sur le point de faire craquer le système de santé français. « Toutes les trois semaines, M. Macron a dû rectifier le tir. Même le masque et la distanciation sociale ne suffisent plus à endiguer la transmission là-bas », affirme cet expert, d’avis que les couvre-feux ne sont que des versions « douces », plus acceptables politiquement, des confinements.

« La stratégie de la suppression a un meilleur effet sur la transmission. C’est la clé de la sortie de crise », dit-il.

Le remède choc

La Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud et Taïwan ont notamment réussi à retrouver une vie sociale et commerciale quasi normale grâce à la méthode de suppression du virus. Un remède choc et draconien, mais temporaire, dont l’impact contraste avec le lourd tribut payé en pertes de vies humaines et financières qu’entraîne un taux de transmission continue rendue possible par l’imposition de demi-mesures continues et peu efficaces, avance le Groupe de travail du Lancet.

Dans ces pays, confinements stricts et isolements immédiats des cas sont instaurés lors de la moindre éclosion. « Certains pays offrent même les repas et Netflix pour que l’isolement dans des lieux surveillés par l’État soit mieux toléré », dit-il. À son avis, ces États de l’Asie et de la région du Pacifique ont réussi là où l’Amérique et plusieurs pays d’Europe ont failli, et cela, sans grande capacité vaccinale.

Personne ne sera en sécurité avant qu’on le soit tous

Avec près du tiers de la population mondiale, la région du Pacifique et de l’Asie de l’Est ne comptaient au début de 2021 que pour 3,6 % des cas de COVID-19 dans le monde. En comparaison, l’Europe et l’Amérique du Nord, avec 15 % de la population totale, représentent 66 % du bilan mondial. Et ce, malgré un accès facilité aux vaccins.

L’inconnu par rapport à l’efficacité future des vaccins contre les variants, notamment ceux qui pourraient émerger dans des pays aux capacités de détection limitées, fait dire au Dr Ben Amor que la vigilance sera de mise encore longtemps.

« Personne ne sera en sécurité avant qu’on le soit tous », lance-t-il, d’avis que l’immunité collective devra être planétaire pour barrer la route aux mutations inquiétantes. Si 20 % des Canadiens sont vaccinés et 36 % des Américains, moins de 15 % des Européens le sont, et la couverture vaccinale en Asie et en Afrique ne devrait être atteinte qu’en 2023.

« C’est dans la nature humaine de penser qu’on peut se passer des gestes barrières, dit l’expert en santé publique. Que la même chose arrive en même temps, à l’échelle de la planète, c’est rare. Il est normal de penser qu’on peut baisser les bras. »

Les leçons de la pandémie de 1918

Selon une recherche de l’Université de Michigan, les données tirées de la pandémie de 1918 montrent que la plus forte vague d’infections est survenue 18 mois après la première vague du printemps 1918. Des confinements et interdictions de rassemblement public ont été imposés en 1918, puis relâchés après une chute importante des cas. La pandémie mondiale de 1918 a fait 50 millions de victimes, alors qu’aucun vaccin n’était disponible. Comme des centaines de millions de personnes dans le monde ne seront toujours pas immunisées d’ici deux ans, les chercheurs signalent que les leçons de la grippe de 1918 doivent nous rappeler qu’une quatrième vague de COVID-19, encore plus meurtrière, est toujours possible dans les années à venir. Et ce, malgré les vaccins.


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