130 jours pour vaincre la COVID

Suzy Makengo Ndelo a été intubée pendant 78 jours aux soins intensifs de l’Hôpital général juif.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Suzy Makengo Ndelo a été intubée pendant 78 jours aux soins intensifs de l’Hôpital général juif.

Suzy Makengo Ndelo est revenue d’où peu reviennent.

Accrochée au fil ténu de la vie, elle a été intubée pendant 78 jours aux soins intensifs de l’Hôpital général juif, une éternité où elle a frôlé la mort plusieurs fois. Trois saisons ont passé avant qu’elle n’échappe aux griffes de la COVID-19.

Pommettes rieuses, sourire immaculé : difficile de croire que cette Québécoise d’origine congolaise revient d’outre-tombe. « La preuve est là ! » dit-elle, pointant l’index vers la cicatrice laissée dans le creux de son cou par la trachéotomie. « Ceux qui ne croient pas à la COVID, je leur montre ça. Si j’en parle aujourd’hui, c’est pour que les gens qui pensent que ça n’arrive qu’aux autres arrêtent de prendre ça à la légère », martèle la mère de famille.

Une spirale sans fin

Le 20 mars 2020, un sale temps enveloppe la métropole, tout juste confinée. Suzy, 53 ans et en pleine santé, commence à éprouver fatigue et malaises au retour d’un court voyage à Drummondville, où elle a assisté à un cours de théologie avec quinze autres personnes.

Ni vu ni connu, le virus ronge lentement les poumons de la cinquantenaire, qui décline à vue d’œil. Le 23 mars, elle est au plus mal. Son mari fonce vers l’urgence de l’Hôpital général juif, où un escadron de soignants les attend déjà de pied ferme.

On lui confirme qu’elle est atteinte de la COVID-19. Stupéfaite, à bout de souffle, elle ignore qu’elle ne reverra pas son mari avant trois mois. Qu’il sera un inconnu à son réveil. Qu’elle oubliera son nom, et même le visage de ses trois fils.

Soignée en zone COVID, Mme Makengo voit pourtant son état se dégrader. Le 25 mars, elle est intubée d’urgence et plongée dans un coma artificiel pour insuffler de l’oxygène à haute dose dans ses poumons défaillants. La curarisation permet de paralyser tous les muscles de son corps pour procéder à cette manœuvre très intrusive et parfois traumatique pour les patients.

S’engage alors une chute vertigineuse dans la gueule béante d’une bête sans merci. « Le 1er avril, on a appelé mon mari, car on ne me donnait que quelques heures à vivre », raconte-t-elle. « Il paraît que mon époux me répétait : “Suzy, les enfants t’attendent à la maison !”» Et, puis ? Et puis rien.

Malgré des signes vitaux en alerte, la malade survit à cette nuit funeste. Fervente croyante, elle loue l’expertise de ses médecins, mais demeure convaincue que sa foi l’a aidée à défier les pires pronostics.

Après trois semaines entre vie et trépas, elle subit une trachéotomie, car l’intubation prolongée risque d’endommager de façon permanente ses cordes vocales. La COVID-19 lui inflige coup sur coup deux embolies pulmonaires, et l’hémorragie emplira à la vitesse grand V sa cavité abdominale. « Par deux ou trois fois, on a cru qu’elle ne passerait pas la nuit. Les six premières semaines de ses onze semaines aux soins intensifs, sa vie était en danger chaque jour ! » souligne le Dr Paul Warshawsky, chef de l’unité des soins intensifs de l’Hôpital général juif.

Un champignon contamine ensuite le sang de la patiente, puis une bactérie, conséquences d’un système immunitaire assommé par les doses massives de stéroïdes injectées pour combattre la tempête inflammatoire que déclenche le virus. On craint pour son foie, puis pour ses reins.

Après plusieurs semaines de combat, elle remonte timidement la pente et sort lentement du coma. Grâce à la trachéotomie, sa bouche est enfin libre, mais elle peine à articuler un seul mot. Elle ne reconnaît ni son mari ni ses enfants. « On me montrait des photos, et ça ne me disait rien ! » dit-elle. « Je n’avais même pas la force d’écrire un mot. »

Le 7 juin, l’été se profile et, pour certains, la COVID-19 est déjà presque oubliée. Mais pour Suzy, c’est toute une partie de son passé qui est encore dans les limbes. Chaque jour, on lui montrera des photos de ses proches pour raviver sa mémoire. Toujours intubée, elle commence à balbutier quelques mots, en activant le bouton qui scelle le tube qui traverse toujours sa trachée.

Le 23 juin, la mère pleine d’espoir quitte les soins intensifs pour la zone COVID, malgré tous les tubes qui la relient encore au ventilateur. « Je ne pouvais ni m’asseoir ni bouger. Mes jambes étaient devenues maigres comme des bâtons », raconte-t-elle. S’amorce une interminable rééducation pour retrouver la force de respirer seule. « Les patients intubés développent une très grande faiblesse musculaire, y compris des muscles activant les poumons. C’est une réadaptation très difficile », explique le Dr Warshawsky.

Mi-juillet, la battante fait un premier pas et rêve déjà de retrouver sa maison. Mais le lendemain, elle contracte la bactérie C. difficile, et retombe gravement malade. Le 23 juillet, la survivante est suffisamment remise pour qu’on lui retire sa trachéotomie. La seule option envisageable pour quitter l’hôpital est un transfert en centre de réadaptation. Mais pour Suzy, revoir ses enfants, son mari, c’est ce qui la tient en vie. « Là, j’étais en train de disjoncter ! Je me suis dit : “Tu dois pouvoir monter des marches pour rentrer à la maison d’ici la fin de la semaine.” »

Le 30 juillet, 130 jours et des siècles après le début de la pandémie, Mme Makengo réussit son pari et quitte l’hôpital en fauteuil roulant, sous les salves d’applaudissements de dizaines de soignants, de membres de sa famille et d’amis. « Survivre à un aussi long séjour aux soins intensifs, c’est rare. Son cas nous rappelle l’essence même de ce pour quoi les soins intensifs existent », affirme le Dr Warshawsky. Le parcours de Mme Makengo illustre aussi comment l’admission de quelques dizaines de patients de plus aux soins intensifs peut faire vaciller tout un hôpital, compte tenu de la quantité de ressources humaines et matérielles mobilisées pour assurer la survie d’un seul patient.

Pendant son interminable combat, des amis de Suzy ont été emportés par la COVID-19. « Nous étions 15 dans le cours que j’ai suivi à Drummondville, et une grande partie ont été infectés ! Nous avions tous lavé nos mains et respecté nos distances. Mais il y a un an, on ne parlait pas des masques », déplore-t-elle.

La survivante n’ose imaginer ce qui serait arrivé si elle avait été infectée par un des variants qui rôdent aujourd’hui. « Les gens doivent comprendre que les dommages de la COVID, c’est plus que la maladie. Ce sont des milliers de gens encore isolés, en dépression, des mariages bousillés. Est-ce qu’on peut continuer à faire fi de cela ? Il va falloir apprendre à vivre autrement. »

Accès essentiel aux soins intensifs

Le nombre de patients admis aux soins intensifs est déterminant dans la capacité du réseau de la santé à faire face à la pandémie. En théorie, le Québec dispose de plus d’un millier de lits de soins intensifs, tous types de patients confondus. Mais pour la COVID-19, on estime plutôt la capacité entre 400 et 450 lits, compte tenu du personnel disponible. Environ 8 % des cas d’infection dus à la souche d’origine du SRAS-CoV-2 ont nécessité une hospitalisation et, de ce nombre, 18 % ont été admis aux soins intensifs, selon l’Agence de la santé du Canada. Toutefois, un groupe d’experts ontarien a signalé la semaine dernière que la présence du variant britannique avait fait doubler le risque d’admission aux soins intensifs et accru de 60 % le risque de décès dans cette province.



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