L’empire des huiles essentielles doTERRA s’étend au Québec

Chef de file dans l’univers des huiles essentielles, la multinationale américaine doTERRA se développe au Québec depuis 2016. Ses conseillères promettent un remède à tout, ainsi qu’une exceptionnelle possibilité d’affaires. Les experts consultés par Le Devoir soulèvent des questions sur les arguments thérapeutiques ou y voient un système de ventes pyramidales.

« Avec les huiles essentielles, on va être capable de soulager environ 85 % des différentes situations du quotidien. On va beaucoup beaucoup les utiliser en prévention ou [à l’occasion] des premiers symptômes », affirme Nicole, qui se consacre à temps plein à la vente d’huiles essentielles doTERRA depuis trois ans.

La mère de famille offre une panoplie de formations en ligne dans le but, dit-elle, de partager le potentiel « illimité » des huiles essentielles. Le Devoir a assisté à un de ses webinaires en groupe.

Elle est loin d’être la seule à vanter les vertus des huiles essentielles. Sur Facebook, les ateliers en ligne de conseillères doTERRA abondent. Et pour cause. La multinationale, créée en 2008 aux États-Unis, compte près de 56 000 « représentants du bien-être » et plus de 226 000 clients « Premium » au Canada.

Le Devoir a suivi de nombreuses représentantes bien-être québécoises de doTERRA sur les réseaux sociaux et visionné des dizaines de vidéos et de webinaires où elles utilisent presque toutes le même genre de discours. Nos reporters ont contacté trois conseillères très actives sur Facebook et Instagram, c’est d’ailleurs de cette façon qu’elles ont pu entrer en contact avec elles en se faisant passer pour des clientes. Nous avons choisi de préserver leur identité et d’utiliser des pseudonymes pour chacune, nos recherches ayant démontré que les représentantes se basent sur de la documentation fournie par la multinationale pour conseiller leurs clientes, sans aucun contrôle de qualité.

Ancienne inhalothérapeute et comptable, Karine ne jure que par les huiles essentielles et les présente comme un remède à de nombreux maux. Au plus fort de la pandémie, la représentante bien-être publie des vidéos pour vanter les vertus des huiles essentielles pour stimuler le système immunitaire et respiratoire, n’hésitant pas à mettre de l’avant ses 10 années dans le monde de la santé pour se donner plus de crédibilité. Au plus grand désespoir de l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec (OPIQ). « L’utilisation d’huiles essentielles ne fait pas partie de l’arsenal thérapeutique utilisé par les inhalothérapeutes », précise le président de l’OPIQ.

« Ma mission première est d’amener les huiles essentielles dans les familles. D’initier les gens et d’enlever la légende que les huiles, c’est placébo », fait valoir la conseillère. « Si 95 % des huiles, c’est placébo, c’est parce qu’elles ne sont pas de grade thérapeutique », explique-t-elle.

Le langage doTERRA

Le « grade » et la « qualité » thérapeutiques des huiles essentielles doTERRA constituent un des principaux arguments de vente des conseillères.

« Leur but est d’amener l’aromathérapie à un grade médical. Aux États-Unis, à South Lake, ils ont une clinique médicale où les médecins traitent uniquement avec les huiles. C’est à la fine pointe de la technologie », fait valoir Karine, fascinée à propos de la clinique uniquement accessible aux membres doTERRA.

La force des entreprises comme doTERRA est de jouer sur les mots afin de convaincre les consommateurs que leurs produits font une différence, notent les experts consultés par Le Devoir. Le « grade » et la « qualité » thérapeutiques des huiles essentielles abondamment vantés n’ont toutefois aucune valeur scientifique, souligne Normand Voyer, chimiste et professeur chercheur au Département de chimie de l’Université Laval. « Le mot thérapeutique veut dire qu’un produit a une réponse, qu’il a été testé dans des études cliniques rigoureuses en double aveugle et qui ont démontré son efficacité qui répondent aux standards les plus élevés des organismes règlementaires. Ici, on joue avec des mots comme “certification”, “grade” et “qualité” seulement pour utiliser le mot “thérapeutique” à profusion alors qu’il n’y a pas d’efficacité démontrée », explique celui dont les recherches portent notamment sur la caractérisation d’huiles essentielles et de nouveaux produits naturels issus de la nordicité.

Quant à la certification Pure Therapeutic Grade mise de l’avant par doTERRA pour crédibiliser ses produits, il ne s’agit que d’une marque de commerce, fait remarquer M. Voyer. « Ce n’est aucunement une norme ISO, ce n’est pas une norme règlementaire, c’est seulement une marque de commerce qu’ils ont protégée et ils ont pris un copyright là-dessus pour être les seuls à l’utiliser », indique le chimiste.

Ayant longtemps travaillé dans l’industrie médicale et pharmaceutique, Nicole fait valoir qu’il est important pour elle que les produits utilisés soient « backés par la science ».

Elle suggère le réputé site PubMed sur lequel 22 000 études sur les huiles essentielles sont disponibles aux plus sceptiques en matière d’huiles essentielles. Or, elle n’aborde jamais les conclusions de ces études, bien souvent discutables, selon des experts consultés.

Ici, on joue avec des mots comme “certification”, “grade” et “qualité” seulement pour utiliser le mot “thérapeutique” à profusion alors qu’il n’y a pas d’efficacité démontrée.
 

Tout en vantant les bienfaits des huiles essentielles et d’une trousse de « bobologie » contre les bobos du quotidien, elle demeure la seule à avoir rappelé que cela ne remplace pas l’avis d’un professionnel de la santé. Ce qui n’empêche pas Nicole d’avancer qu’il est possible de remplacer « une bonne partie de sa pharmacie traditionnelle » avec six huiles essentielles. On y retrouve notamment le produit phare des conseillères sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie : OnGuard, un mélange « protecteur » composé entre autres de cannelle, de clou de girofle, d’eucalyptus, de romarin et d’orange sauvage est réputé pour être « très très efficace » et permet d’assainir l’air et ainsi éviter d’être en contact avec des particules ou des microbes.

« Nos propres médicaments »

Le Devoir s’est procuré la « pharmacopée de base », un ensemble de 10 huiles essentielles en format 5 ml vendu pour la somme de 200 $, en promotion. Avec taxes et livraison, la facture s’est élevée à 220,69 $. Cet achat nous a ouvert les portes à tout un univers de recettes maison pour remplacer notamment le Purell, le Canesten et même le Voltaren selon les dires des conseillères.

Karine partage sa recette de désinfectant « très puissant » pour les mains à base de OnGuard où l’alcool à friction est « par conséquent optionnel et reste à votre discrétion ». Elle nous indique ensuite comment faire « nos propres médicaments » en utilisant des capsules végétales qu’on doit remplir d’huile de coco et d’huiles essentielles comme l’arbre à thé en cas de vaginite. « Tu fais ça matin et soir. Parfois juste une capsule est efficace », affirme-t-elle.

Le Centre antipoison du Québec a enregistré 455 cas d’empoisonnement aux huiles essentielles en 2020. La majorité sont des cas accidentels chez des enfants âgés de moins de 5 ans. « On parle d’exposition orale dans 334 cas sur 455. Là-dessus, 155 étaient symptomatiques et 69 envoyés en centre hospitalier. Heureusement, la majorité ont eu des effets mineurs », précise la docteure Maude St-Onge, présidente du Centre antipoison du Québec.

« On sait qu’il y a des huiles essentielles qui peuvent avoir une toxicité neurologique, qui peuvent même faire convulser ou halluciner. Certaines ont une toxicité au niveau du foie avec une attaque hépatique. Je ne veux pas être trop spécifique pour ne pas donner d’idées aux gens. Il y en a qui contiennent une substance qui ressemble beaucoup à l’aspirine, mais en formulation très concentrée qui peuvent être extrêmement toxiques. C’est certain que l’ingestion nous préoccupe », explique la Dre St-Onge.

Santé Canada a refusé notre demande d’entrevue, mais a tout de même précisé par courriel que « ces produits ne sont pas destinés à un usage oral et comportent des mises en garde, notamment : « En cas d’ingestion accidentelle, demander des soins médicaux d’urgence ou appeler un Centre antipoison ». Le ministère rappelle également que toute allégation trompeuse doit être signalée.

« On n’invente rien »

Au terme de l’enquête, Le Devoir a contacté les conseillères afin de les informer des conclusions de l’enquête et de leur donner l’occasion de préciser leurs propos, au besoin. « Je suis surprise d’avoir dit que ça peut remplacer une pharmacie traditionnelle, je ne dis jamais ça, c’est peut-être le stress, moi je parle plutôt d’une trousse de “bobologie” […] », insiste Nicole.

Quant aux termes « prévention » et « effets » qu’elle a employés en parlant des produits, elle assure suivre les guides fournis par doTERRA. « Tous ces aspects-là, c’est vraiment de se référer aux Guidelines de doTERRA, ils sont hyper hyper stricts […]. Je marche toujours sur des œufs, je fais super attention sur tout ce que j’essaie de dire, donc si jamais il y a quelque chose qui est mal sorti ou qui aurait pu être mal interprété, je vais vraiment être super vigilante par rapport à ça », indique-t-elle.

Karine se défend d’abord d’avoir comparé les gélules végétales d’huiles essentielles à des médicaments. « Je n’ai pas dit ça, n’exagérez pas, ça voulait dire nos propres posologies […]. Des fois, c’est plus facile de dire ça comme ça, mais ce n’est pas ce que je voulais dire », assure-t-elle.

Quant aux recettes maison qu’elles ont partagées pour les migraines, allergies, vaginites, otites et du Purell maison, certaines sont documentées par doTERRA, tandis que d’autres sont issues d’expériences personnelles, indiquent les deux conseillères. « La recette de Purell est dans le livre, ce n’est pas compliqué, on n’invente rien. »

Interrogé par Le Devoir quant aux formations suivies par ses représentants, doTERRA a précisé qu’il s’agissait d’une priorité. « Des formations sont régulièrement dispensées lors d’évènements et doTERRA a récemment publié un impressionnant programme de certification en ligne par une grande université américaine qui enseigne à nos précieux membres comment utiliser les huiles essentielles de manière sûre et efficace », explique la multinationale.

doTERRA assure également ne jamais prétendre que ses produits traitent, guérissent ou préviennent des maladies, dont le coronavirus. La multinationale rappelle que les représentantes bien-être sont toutes des travailleuses autonomes. « Il arrive parfois que des propriétaires d’entreprise fassent des allégations qui ne sont malheureusement pas exactes ou autorisées », convient l’entreprise dans une déclaration écrite transmise au Devoir. « On s’efforce de prévenir ces allégations de manière proactive et, lorsqu’on en prend connaissance, nous faisons tout en notre possible pour les faire supprimer […] en particulier pour empêcher toute mention de nos produits et du coronavirus. »

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