Le plan de match du gouvernement pour la santé mentale

Les psychiatres sont particulièrement préoccupés par les jeunes qui font  des psychoses toxiques liées  à la consommation de drogues. Ces personnes, disent-ils,  doivent être  suivies prioritairement.
Marie-France Coallier Le Devoir Les psychiatres sont particulièrement préoccupés par les jeunes qui font des psychoses toxiques liées à la consommation de drogues. Ces personnes, disent-ils, doivent être suivies prioritairement.

Pour comprendre le plan de match du gouvernement en matière de santé mentale, il faut s’attarder à un événement survenu dans le Vieux-Québec il y a un an et demi, à quelques mètres du lieu de l’attaque meurtrière de la fin de semaine dernière.

Les ministres Danielle McCann et Lionel Carmant animaient alors le Forum sur la santé mentale et les jeunes au Petit Séminaire de Québec, tout près de la rue des Remparts. Quelques semaines plus tôt, le Québec avait été ébranlé par le suicide d’une jeune infirmière, Émilie Houle, qui avait dénoncé dans sa lettre d’adieu le manque de ressources en santé mentale.

Le forum visait à lancer un « grand projet de transformation et d’amélioration des services de santé mentale avec le déploiement d’un modèle de soins par étapes ». Six mois plus tard, un second forum — cette fois sur la santé mentale des adultes et des aînés — se tenait au Centre des congrès.

D’après le directeur national des services de santé mentale et de psychiatrie légale au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Pierre Bleau, c’est en bonne partie sur le contenu de ces forums que se base le plan d’action que mijote le gouvernement. « Quand le maire Régis Labeaume dit qu’on a besoin d’un débat de société sur la santé mentale, bien c’est ce qu’on fait », dit-il.

Psychiatre spécialisé dans la gestion du stress, le Dr Pierre Bleau a été nommé par l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann, en remplacement d’Alain Delorme, à l’été 2019.

Au téléphone, il dit qu’il est là pour que ça change et n’a pas la langue de bois. C’est lui qui avait témoigné pour la Couronne lors du procès de Guy Turcotte en 2015. Questionné sur le trouble de l’adaptation dont souffrait l’accusé, il avait dit que c’était comme « le rhume de la psychiatrie ».

Aider les familles,mais comment ?

Les deux forums ont permis de consulter différents intervenants du milieu de la santé. Il restait à lancer des consultations régionales auprès des organismes communautaires, mais la COVID-19 est arrivée.

« Pendant six mois, on a été un peu en suspens », précise le Dr Bleau. «Mais depuis, on a appris à vivre avec la COVID, dit-il. On fait avancer les trains sur les autres rails qui sont importants », possiblement en tenant des consultations virtuelles. Chose certaine, on parle de « mois » avant que cela aboutisse.

On a su peu de choses du contenu des forums, dont une bonne partie s’est tenue à huis clos, sans médias présents. Mais Le Devoir a parlé à certains des groupes qui y ont participé.

Déjà des incontournables s’imposent, dont le soutien aux familles de gens qui souffrent de problèmes de santé mentale sévères, la schizophrénie par exemple.

À l’Association des médecins psychiatres, on préconise la création d’une « voie rapide » pour les familles lorsque les premières crises surviennent. « La crise, quand elle survient, c’est maintenant qu’il faut agir », résume l’un de ses porte-parole, le psychiatre Olivier Farmer. À ses yeux, il faudrait déployer des « équipes d’intervention rapide sur le territoire », et ce, « le jour même ».

Les psychiatres sont particulièrement préoccupés par les jeunes qui font des psychoses toxiques liées à la consommation de drogues. Ces personnes, disent-ils, doivent être suivies prioritairement.

« Pour les troubles psychotiques, ça barde les premières années. C’est le moment où les gens refusent les soins, où ils consomment et où l’impulsivité est à son maximum », explique le psychiatre Marc-André Roy, un spécialiste du traitement des psychoses et de la schizophrénie. « Quand une famille appelle, quand il y a une fenêtre d’opportunité, il faut intervenir tout de suite. »

Les associations de famille comme le réseau « Avant de craquer » réclament quant à eux des services dans la communauté, notamment à domicile, pour éviter les hospitalisations.

Mais la question la plus délicate est ailleurs : comment collaborer avec les familles lorsque les patients refusent ? Après tout, le secret professionnel est protégé par la Charte des droits et libertés.

Christiane Trudel fait partie de ces « familles » qui réclament des changements. Elle dit s’être battue « pendant 15 ans » pour faire soigner son fils qui présentait des symptômes de schizophrénie jusqu’à ce qu’on lui diagnostique plutôt un trouble de stress post-traumatique à la suite d’une agression.

« Quand mon fils rentrait à l’hôpital, je n’étais même pas au courant. C’est lui qui m’appelait quand il sortait. » Selon elle, il faudrait absolument assouplir les règles et reconnaître quand les gens sont « inaptes » à prendre une décision.

Des hypothèses que le ministre Lionel Carmant n’écarte pas. « La problématique, c’est vraiment comment on implique la famille dans les soins. Jusqu’à présent, quand le patient refuse, on ne peut rien faire, et pourtant, on a besoin de la famille pour nous aider, pour faire le suivi. On a besoin de la famille pour nous alerter s’il y a des changements. »

Quand mon fils rentrait à l’hôpital, je n’étais même pas au courant. C’est lui qui m’appelait quand il sortait.

 

La question revient d’ailleurs régulièrement dans l’actualité. Elle avait été aussi soulevée, la semaine dernière, dans le cadre de l’enquête spéciale du Bureau de la coroner sur les suicides. Depuis l’intérieur de l’État, le Dr Bleau se dit résolu à « régler » le problème. Le ministère de la Sécurité publique et celui de la Justice feront partie des discussions à ce sujet, dit-il.

Les ordonnances de traitement

Autre sujet délicat et non le moindre : la sécurité. Dans la foulée de l’attaque de Québec, plusieurs psychiatres se sont dits impuissants face aux patients qui refusent d’être traités. Pour retenir un malade contre son gré à l’hôpital, il faut que la personne présente un danger immédiat pour elle ou autrui en vertu du Code civil. C’est ce qu’on appelle la garde provisoire, une mesure valide pour 72 heures.

Au-delà de cela, les médecins doivent obtenir l’accord d’un juge. Dans certaines circonstances, ils peuvent aussi obtenir des ordonnances de traitement auprès des tribunaux.

Or, le processus est « très lourd », selon le psychiatre Marc-André Roy. Au moment où on passe devant le juge, le patient peut ne pas présenter les signes justifiant une ordonnance, note-t-il. « Mais cette situation peut évoluer et si la personne n’est pas suivie à ce moment-là, qu’est-ce qu’on fait ? » En même temps, il ne faut pas non plus « infantiliser » ces personnes, dit-il. « C’est un équilibre fragile. »

Certains groupes de défense des droits en santé mentale sont par ailleurs vertement opposés à l’ajout de mesures de contrôle, tout comme à la violation du secret professionnel. « Si vous et moi, on a un dossier médical sur notre santé physique, est-ce qu’on serait favorables à ce que notre famille soit mise au courant ? » demande Jean-François Plouffe de l’organisme montréalais Action Autonomie. « Il faut établir une véritable relation égalitaire avec le patient. À ce moment-là, ça se passe mieux. »

Le conférencier Luc Vigneault, qui a été traité pendant des années pour la schizophrénie, en pense autrement. « Quand tu es en psychose, tu as déjà perdu ta liberté, tu es prisonnier de la maladie et tu as perdu ton jugement, dit-il. Mon épouse possède des renseignements précieux sur moi si ça m’arrive. »

Plusieurs disent que plus on investira dans les services sur le terrain, moins on aura à se poser de questions déchirantes sur la confidentialité et les ordonnances de traitement.

Mais tout ça va coûter très cher. Beaucoup plus que les 100 millions de dollars d’investissements annoncés cette semaine. Or, ça vaut la peine, plaide Alain Lesage, psychiatre et chercheur à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSSM). « Pour chaque dollar investi en santé mentale, on en économise deux au niveau sociétal, dit-il. Et là, on ne parle même pas de la souffrance et de la petite misère qu’on peut réduire : que les gens puissent faire face à la vie avec plus de sérénité et d’harmonie. »

C’est le cas du fils de Mme Trudel, aujourd’hui dans la fin trentaine, qui « va très bien ». « Il a un bon suivi et ça va très bien, dit sa mère. Il a même une famille et des enfants. Il est extraordinaire. »

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2 commentaires
  • Richard Desjardins - Inscrit 8 novembre 2020 09 h 01

    MERVEILLEUX

    Merci Mme Porter pour ce recueil de témoignages. Il est grand temps que l'on réalise que l'incapacité à répondre immédiatement aux besoins en santé mentale amplifie les problèmes et met à risque la survie des personnes, en plus d'ajouter aux coûts supplémentaires pour être intervenu trop tard.
    Des témoignages de psychiâtres qui ont tout compris, et qui peinent à faire changer "le système" pour répondre aux besoins. Nous vivons dans un réseau de santé qui offre des services où les patients doivent s'intégrer, plutôt que de mettre les personnes au centre et d'adapter les services à leurs besoins. Ce n'est pas une utopie, je l'ai déjà constaté dans un CHSLD entre autres.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 novembre 2020 13 h 17

    Pourquoi et comment ?

    « Il faut établir une véritable relation égalitaire avec le patient. À ce moment-là, ça se passe mieux. » (Jean-François Plouffe, Action Autonomie, Mtl)

    Bien sûr que certes, mais comment et pourquoi établir une relation dite « égalitaire » entre un « patient » et son interlocuteur qui, depuis plusieurs siècles, est comme conditionné à exercer une profession d’aide ou d’accompagnement en matière de soulagement voire d’une quelconque guérison du « psyché » ?

    Pourquoi et comment ? - 8 nov 2020 -