Des psychologues du réseau public réaffectés

Une dizaine d’employés qui offraient des services de soutien psychologique dans Chaudière-Appalaches ont été réaffectés à des tâches d’aide de service auprès de patients atteints de la COVID-19. Une situation qui serait sur le point de se produire dans d’autres régions.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Une dizaine d’employés qui offraient des services de soutien psychologique dans Chaudière-Appalaches ont été réaffectés à des tâches d’aide de service auprès de patients atteints de la COVID-19. Une situation qui serait sur le point de se produire dans d’autres régions.

Au moment où l’effet de la pandémie se fait sentir sur la santé mentale des Québécois, une dizaine d’employés qui offraient des services de soutien psychologique dans Chaudière-Appalaches ont été réaffectés à des tâches d’aide de service auprès de patients atteints de la COVID-19. Une situation qui serait sur le point de se produire dans d’autres régions, selon la Coalition des psychologues du réseau public québécois.

Ce regroupement a récemment recueilli des témoignages de membres qui se préparent à changer de tâche. « Pour l’instant, j’ai une dizaine de psychologues dont le milieu sera délesté — donc ça peut être un ou plusieurs psychologues [par milieu] — et j’en ai deux qui sont réaffectés dès maintenant », a affirmé la porte-parole de la Coalition, Catherine Serra Poirier.

Les cliniques externes de psychiatrie auxquelles ces deux psychologues participaient, dans Chaudière-Appalaches, ont été fermées il y a quelques semaines, selon l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS). Le personnel de soutien — travailleuses sociales, techniciennes en éducation spécialisée, ergothérapeutes spécialisées en santé mentale — a également été réquisitionné pour aider les préposés aux bénéficiaires dans des sites réservés aux patients atteints de la COVID-19.

Ils s’occupaient de groupes de soutien et d’autres thérapies de groupes devenus difficiles à tenir depuis que certains territoires sont en zone rouge. Les locaux ne permettaient pas une distanciation physique adéquate et le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) n’en a pas trouvé de nouveaux, a indiqué le syndicat.

C’est comme si on disait que les besoins en santé mentale sont moins importants que les besoins en santé physique

 

« Quand on ne donne pas de services aux usagers en santé mentale, évidemment, le risque, en arrière de tout ça, c’est de se retrouver avec un retour des choses à l’urgence psychiatrique, à Info-Social, en Urgence-Détresse, puis, s’ils reviennent finalement par les hôpitaux de jour et la clinique externe de psychiatrie, on reprend souvent les suivis à la case départ avec d’autres nouveaux problèmes », a déploré le représentant national de l’APTS dans Chaudière-Appalaches, Jean-François Travers.

Le CISSS affirme maintenir le délestage des équipes de services sociaux au minimum. Il confirme seulement la réaffectation d’une « psychologue qui fait de l’évaluation et non de la psychothérapie ». La porte-parole Maryse Rodrigue indique que ce délestage est survenu à la suite de « la fermeture de l’hôpital de jour en santé mentale » et que cette psychologue effectue maintenant des tâches comme la distribution des cabarets et le remplissage de chariots pour aider les préposés aux bénéficiaires.

Besoins criants

À Montréal, une psychologue qui travaille en milieu hospitalier craint aussi d’être réaffectée à des tâches d’aide de service, comme elle l’a déjà vécu durant la première vague de la pandémie. Elle avait alors mis de côté la thérapie de ses patients pour en aider d’autres à se nourrir, en CHSLD. Le Devoir a accepté de ne pas révéler son nom ni celui de l’établissement pour lequel elle travaille parce qu’elle craint des représailles. Ses supérieurs lui ont récemment signifié de se tenir prête pour la deuxième vague. « S’il y a des patients contaminés chez nous, il y a de fortes chances qu’on soit appelés à l’aide, a-t-elle confié. Je pense même qu’on pourrait nous rediriger ailleurs. »

Le Devoir rapportait mercredi que le nombre de nouveaux patients vus pour des troubles alimentaires a doublé entre la mi-juin et la fin août au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine. De plus, un adulte québécois sur cinq aurait eu dessymptômes compatibles avec un trouble d’anxiété généralisée ou une dépression majeure, selon une enquête de l’Université de Sherbrooke, dévoilée en septembre, sur l’impact psychosocial de la pandémie.

« On n’a pas les moyens de demander aux gens qui travaillent avec des personnes en santé mentale d’être réaffectés à d’autres types de tâches, a affirmé Mme Serra Poirier. C’est sûr qu’on comprend qu’il y a des besoins, mais c’est comme si on disait que les besoins en santé mentale sont moins importants que les besoins en santé physique. » Les problèmes de santé mentale qui ne sont pas pris en charge peuvent mener à du décrochage scolaire, à de l’absentéisme au travail, à des hospitalisations, à de la criminalité ou à des maladies, a-t-elle fait valoir.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) n’a pas répondu à la demande d’information du Devoir sur la réaffectation de psychologues. Au cabinet du ministre Christian Dubé, on a indiqué qu’il n’y avait pas de cas de psychologues réaffectés et que, s’il y en avait, il s’agirait de cas exceptionnels. Plusieurs CIUSSS contactés dans les régions de Québec et Montréal, donc en zone rouge, ont indiqué qu’ils n’avaient pas de plan de délestage.

Des psychologues volontaires pourraient toutefois être appelés à participer à la campagne de vaccination contre la grippe cet automne, à la demande du MSSS. Une situation contre laquelle l’Ordre des psychologues éprouve des réserves puisqu’il estime que l’accessibilité des services psychologiques doit être maintenue. « En ce sens, le ministère nous a assuré qu’aucun plan de délestage n’était envisagé dans le cadre de cette campagne de vaccination » et que leur participation se ferait en dehors de leurs heures habituelles de travail, a indiqué l’Ordre dans une lettre à ses membres.

Québec solidaire, qui talonne le gouvernement Legault sur les soins en santé mentale, y voit la preuve que le discours du gouvernement ne correspond pas à la réalité sur le terrain. « Le gouvernement n’est pas clair sur cette question-là », a affirmé le co-porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, qui exige d’avoir l’heure juste. Il a rappelé que 450 psychologues avaient quitté le réseau public entre 2008 et 2018. « Il y a la pandémie, il y a la santé mentale, il y a les chirurgies urgentes, a-t-il énuméré. Il faut s’assurer minimalement de ne pas perdre des vies dans les prochains mois. C’est de ça qu’il s’agit. »

Le gouvernement, qui s’était donné pour objectif d’embaucher 300 « ressources supplémentaires », en a trouvé 254, selon les échanges tenus lors de la période des questions la semaine dernière.

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3 commentaires
  • Gloriane Blais - Abonnée 19 octobre 2020 06 h 31

    Merci pour cet article

    Une bonne santé mentale c'est essentiel à notre santé mentale.
    Les soins en santé mentale ne doivent pas être vus comme de 2e importance. Il y a trop de drame actuellement.

    La santé publique est de tenter de trouver l'équilibre entre tous les besoins, ce n'est certainement pas de focuser sur un seul besoin, car cela constituerait de la négligence pour tous les autres besoins en santé publique.

  • Robert Monaco - Abonné 19 octobre 2020 07 h 58

    Belle gestion

    Quelle belle gestion de la part du gouvernement Legault. Wow comme amateur difficle de trouver mieux

  • Helene St-Jacques - Abonnée 19 octobre 2020 19 h 58

    Scandaleux

    Scandaleux de sabrer dans des services professionnels en santé mentale déjà trop peu disponibles dans toutes les régions. Avec dans 2 grandes villes le transfert de départements de psychiatrie des hôpitaux généraux vers l'hôpital psychiatrique, sous couvert d'expertise. À Montréal au CIUSSS Est- de Montréal, à Québec au CIUSSS Capitale Nationale...la psychiatrie est de venue la santé mentale, les psychiatres semblent des médecins de 2 ème ordre,... le sous-financement de ce secteur majeur perdure! Et on constate que la détresse psychologique augmente! Les auto-soins et la limite d'entrevues en première ligne (au CLSC) est aussi une réalité de pénurie chronique.
    A quand des protestations publiques pour réclamer une organisation financée a hauteur des besoins, avec les professionnels de toutes les disciplines requises, pour offrir la gamme des soins nécessaires en santé mentale!