Des employés de CHSLD en attente de dépistage sont tenus de travailler

Des employés œuvrant en CHSLD ou en résidence pour aînés en attente d’un résultat de test de dépistage à la COVID-19 ne sont pas retirés du travail de manière préventive, ce que dénoncent leurs représentants syndicaux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des employés œuvrant en CHSLD ou en résidence pour aînés en attente d’un résultat de test de dépistage à la COVID-19 ne sont pas retirés du travail de manière préventive, ce que dénoncent leurs représentants syndicaux.

Au moment où les opérations de dépistage de la COVID-19 se multiplient dans les CHSLD et les résidences pour aînés, les employés en contact avec des patients infectés continuent de travailler sur le terrain. Une situation inacceptable, aux yeux des syndicats. Un risque calculé, estiment des experts.

« On dit aux gens en attente de test et qui sont asymptomatiques “tu peux venir travailler, lave tes mains et mets ton masque”. Je trouve ça assez pathétique », dit Sonia Mancier, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, secteur privé, dont les membres travaillent dans des établissements privés ou privés conventionnés.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) fournit un algorithme d’évaluation aux établissements de santé pour déterminer si un employé doit être retiré de son milieu de travail, notamment lorsque survient une éclosion dans une unité ou un milieu de vie.

Selon cet outil, un travailleur asymptomatique qui a donné des soins à un patient atteint de la COVID-19 peut demeurer en poste même s’il a été en contact étroit (moins de deux mètres) et prolongé (10 minutes et plus) avec celui-ci, à condition qu’il ait porté « adéquatement » son masque de type chirurgical. Pendant 14 jours, l’employé doit surveiller ses symptômes (prise de température deux fois par jour, entre autres).

L’INSPQ souligne également que l’employé doit porter un masque au travail et ne pas « prendre ses pauses et repas dans un lieu partagé avec d’autres travailleurs de la santé à moins de 2 mètres ». Il doit également « travailler idéalement dans une seule installation, selon les modalités locales de l’employeur ».

Qu’est-ce qui est le mieux : la réduction des soins aux patients COVID et non COVID ou limiter à zéro la transmission secondaire ?

« On prend un risque »

Sonia Mancier croit que cette directive de l’INSPQ de maintenir en poste les travailleurs asymptomatiques dans l’attente d’un résultat « pose problème ». Elle cite en exemple le cas d’une employée d’agence, en attente d’un résultat de test, qui a travaillé dans un CHSLD privé il y a trois semaines. « Elle s’est avérée positive », dit Sonia Mancier.

Le même scénario s’est répété, dit-elle, une dizaine de jours plus tard, avec une infirmière auxiliaire d’une agence. « On veut éviter le bris de service, mais est-ce qu’on ne doit pas prendre le maximum de précautions [pour éviter la transmission de COVID-19] ? » demande-t-elle.

Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS–CSN), croit qu’il ne faut prendre aucun risque. « Ça ne prend pas grand-chose pour que ça parte en fou, dit-il. Une fois rentré, c’est trop tard. »

Pour le Dr Quoc Dinh Nguyen, gériatre et pilote du comité d’experts qui a conseillé Québec pour limiter la propagation de la COVID-19 dans les CHSLD et résidences privées pour aînés, « c’est toujours une question de gestion de risque, dit-il. L’idéal, c’est le risque zéro. Mais on ne veut pas que les travailleurs de la santé passent leur temps en isolement. » Surtout avec la pénurie de travailleurs actuelle, précise-t-il.

 

« Clairement, on prend une chance, dit Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Mais d’un autre côté, il manque de personnel. Qu’est-ce qui est le mieux : réduire les soins aux patients COVID et non COVID ou limiter à zéro la transmission secondaire ? »

Des cas bien concrets

Au CHSLD de Lambton, en Estrie, des employés sont à la source d’une éclosion fulgurante, rapportait Le Devoir plus tôt cette semaine. La quasi-totalité des résidents ont été infectés (22 sur 29 en date de vendredi) ainsi que la moitié des employés (19 sur 40). 4 résidents sont morts et 4 autres sont rétablis.

La responsable des communications du CIUSSS de l’Estrie, Geneviève Lemay, n’a pas été en mesure d’expliquer comment des employés qui se protègent peuvent contaminer des résidents, mais elle affirme qu’ils ont été retirés dès l’apparition de symptômes.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, le nombre de cas augmente rapidement dans les CHSLD et les résidences privées. Vendredi, on comptait dans ces milieux de vie près de 200 personnes infectées et 9 décès.

La directrice adjointe Nancy Drouin reconnaît que les employés peuvent encore être des vecteurs de transmission. « Oui, ce sont des choses qui arrivent. C’est un virus traître et, malgré les mesures de prévention, le port du masque, l’équipement, les visites de vigie et le lavage des mains, si l’employé vient travailler et qu’il n’a pas de symptômes, ça arrive », répond Mme Drouin.

 

Mais comment expliquer que les employés puissent contaminer les résidents s’ils portent le masque et suivent le protocole ? « Je suis preneuse pour le premier qui va trouver la recette », lance Nancy Drouin au téléphone. « On fait des désinfections régulièrement sur tous les sites, on a appliqué des mesures draconiennes pour que les employés restent toujours à distance l’un de l’autre. Le port de l’équipement, la surveillance, la vigie, le lavage des mains… Parfois, il y a des situations où, effectivement, on ne s’explique pas comment le virus a pu s’infiltrer. »

Chaudière-Appalaches

Le CISSS de Chaudière-Appalaches a été épargné lors de la première vague de COVID-19 au printemps dernier, mais la deuxième vague l’a vite rattrapé, étant donné que des éclosions sont survenues simultanément dans cinq résidences pour personnes âgées au début du mois de septembre. On se rappellera notamment la résidence Crystal, à Thetford Mines, qui a été submergée par les cas de COVID à la suite de la visite d’une coiffeuse qui était déclarée positive.

Ces derniers jours, c’est la résidence La Seigneurie de Lévy qui mobilise les troupes de la Santé publique, au moment où le nombre de cas continue d’augmenter de jour en jour.

Pourtant, on avait eu le temps de se préparer à la deuxième vague, explique Stéphanie Simoneau du CISSS de Chaudière-Appalaches. On a formé des équipes d’employés de réserve, qui sont à l’œuvre depuis plusieurs semaines, mis sur pied un comité de coordination, ajouté des mesures sanitaires pour limiter l’entrée du virus et stabilisé les postes pour éviter le va-et-vient de personnel d’un établissement à l’autre. Or, tout cela n’était vraisemblablement pas suffisant. « Je ne suis pas une experte, mais je pense que c’est la transmission communautaire [qui explique qu’il y ait des cas malgré toutes ces mesures]. »

Elle non plus n’arrive pas à expliquer comment une personne de l’extérieur ou un employé peut contaminer des résidents s’il porte son masque et suit tous les protocoles. « Je ne suis pas capable de répondre à cette question, mais on a vu l’inverse, c’est-à-dire des situations où on avait un ou deux employés positifs dans un milieu. Et là, on se disait : ça y est, c’est parti. Mais lors du dépistage, tous les résidents sortaient négatifs. On a vécu cette situation quelques fois dans les dernières semaines. Ça nous a rassurés parce que ça démontre que lorsqu’on porte bien le masque, les mesures de protection fonctionnent. »

Jeff Begley, lui, croise les doigts. « J’ose espérer que ça ne se passera pas comme au printemps. La première fois, on pouvait comprendre, c’était nouveau pour tout le monde. Mais six mois plus tard, il n’y a plus d’excuses… »

À voir en vidéo

2 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 26 septembre 2020 08 h 35

    Allo? Kafka?

    Rien à ajouter.

  • Benoit Samson - Abonné 26 septembre 2020 08 h 59

    Distraction dangereuse

    Pendant que tous les yeux se tournent vers la transmission communautaire inquiétante autour du proverbial BBQ familial et dans les CHSLD, le virus est en train de faire des ravages dans les écoles du Québec de façon beaucoup plus importante qu’en Ontario. Et personne n’en parle, ni semble agit pour arrêter cette poussée.
    En aout dernier, l’Ontario et le Québec décidaient d’ouvrir les écoles en septembre avec des mesures de prévention de la contagion connues sauf pour le port du couvre-visage en classe imposé en Ontario et non au Québec.
    Après trois semaines d’essai, les résultats entre ces deux cohortes montrent une différence inquiétante :
    Nombre de cas dans les écoles : Québec, 1163. Ontario, 238.
    Nombre d’écoles affectées : Québec, 489 sur 3,260 écoles. Ontario, 198 sur 4,828 écoles.
    Écoles fermées : Québec, aucune. Ontario, 2
    Classes fermées : Québec, 428. Ontario, Inconnu (moins de 238)
    Sauf erreur (souhaitable) sur les données publiées et utilisées ci-haut, il est grand temps pour la santé publique d’évaluer si le nombre beaucoup plus élevé de cas dans les écoles du Québec comparé à celles de l’Ontario est le résultat du port du couvre-visage obligatoire en Ontario et non au Québec. Le cas échéant il serait prudent de l’imposer aussi dans les écoles du Québec avant que l’on soit obligé de refermer les écoles de la province si cette tendance de contagion élevée se poursuit.