Tout n’ira pas mieux dans le réseau de la santé

Marie-Anne Goupil est revenue à ses premières amours en suivant la formation rapide de préposée aux bénéficiaires. Heureuse de réintégrer le réseau de la santé, elle n’éprouve pas moins des appréhensions quant à la suite des choses si une deuxième vague survient. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à entretenir des craintes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Anne Goupil est revenue à ses premières amours en suivant la formation rapide de préposée aux bénéficiaires. Heureuse de réintégrer le réseau de la santé, elle n’éprouve pas moins des appréhensions quant à la suite des choses si une deuxième vague survient. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à entretenir des craintes.

Malgré les nouvelles mesures du gouvernement Legault, dont l’ajout de 10 000 préposés aux bénéficiaires, pour faire face à la deuxième vague de COVID-19 dans les CHSLD, des travailleurs de la santé craignent d’être de nouveau confrontés à un manque de personnel sur le terrain. Une situation qui ouvrirait la porte, selon eux, à des mouvements de personnel, un vecteur important de la propagation du virus lors de la première vague.

« Ça paraît bien de dire que 10 000 préposés aux bénéficiaires s’en viennent pour donner un coup de main. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’on est davantage là pour remplacer ceux qui sont partis, plutôt que d’être là en renfort pour diminuer les ratios et améliorer la qualité des soins des résidents », déplore Marie-Anne Goupil, présentement en stage dans un CHSLD de la Montérégie-Ouest.

À l’âge de 51 ans, Mme Goupil a décidé de laisser tomber le milieu de la vente pour retourner à ses premières amours : les soins de santé. C’est la proposition de Québec, d’offrir une formation rémunérée de trois mois pour devenir préposé aux bénéficiaires (PAB) en CHSLD, qui l’a convaincue. « J’avais déjà un diplôme obtenu au Nouveau-Brunswick, mais qui n’avait pas d’équivalence au Québec. J’aurais dû recommencer mes études pour être PAB et, jusqu’alors, je n’en avais pas eu le courage. La pandémie m’a rappelé que ça en valait la peine », raconte-t-elle.

Sélectionnée parmi les milliers de candidats, elle a commencé sa formation le 17 juin dernier et doit la finir le 17 septembre. Après ça ? Diplôme en poche, elle est assurée d’avoir un emploi à temps plein à 26 $ l’heure, pendant un an du moins.

Chose certaine, Marie-Anne Goupil est retournée dans le milieu, déterminée à « faire une différence », mais elle a vite déchanté. « Je suis arrivée avec mes lunettes roses, mais on va se le dire, ce n’est pas si rose à l’intérieur. J’ai compris que je n’étais pas là pour gonfler les rangs, mais plutôt pour boucher un trou laissé par un autre PAB parti en congé parental, en vacances, en burn-out ou parti définitivement », confie-t-elle, déçue.

Encore étudiante, elle s’estime chanceuse de s’occuper de seulement cinq ou six résidents pour le moment, ce qui lui permet de leur accorder du temps pour les soins de base, mais aussi pour les distraire et les écouter. « Je sais qu’à la minute où la job commencera pour vrai, on va m’en donner 15 d’un coup et je n’aurai plus de temps pour eux. Ai-je vraiment signé pour ça ? »

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Car les besoins sont criants, dit-elle. Lorsque les employés ne sont pas absents, ils sont surmenés et semblent tenir le coup uniquement dans le but de former la relève qui les remplacera quand ils tomberont à leur tour en congé de maladie. « Ça ne promet rien de bon pour la deuxième vague », s’inquiète Mme Goupil.

Mouvements de personnel

PAB dans un CHSLD de l’est de l’île de Montréal, Michael fait le même constat. « C’est sûr qu’on est mieux préparés. On a appris de la première vague, on sait comment réagir et se protéger du virus. On a également l’équipement nécessaire pour le faire comparativement au début de la pandémie. Mais on n’est pas à l’abri de répéter certaines erreurs », souligne celui qui pratique le métier depuis plus de 18 ans.

En tête de liste : les mouvements de personnel. Devant le nombre de PAB qui lui paraît en réalité limité, ainsi que le manque d’infirmières, le risque qu’un gestionnaire demande à un employé de prêter main-forte dans une autre unité, voire un autre établissement, est plus grand, selon lui.

Pierre-David Gagné abonde dans ce sens, soulignant que le manque de personnel ne se fait pas juste ressentir dans les CHSLD. Infirmier au bloc opératoire à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, celui qui s’est occupé des patients aux soins intensifs pendant la première vague a vu nombre de ses collègues partir en congé de maladie ou même quitter le milieu ces derniers mois. « La volonté du gouvernement de stopper la mobilité de personnel est louable, mais est-elle vraiment réalisable ? » se demande-t-il, inquiet.

Je suis arrivée avec mes lunettes roses, mais on va se le dire, ce n’est pas si rose à l’intérieur

 

Rappelons que le ministre de la Santé, Christian Dubé, a présenté mardi son « Plan d’action pour une deuxième vague », qui prévoit notamment d’interdire la mobilité du personnel, qui avait contribué à la propagation du virus lors de la première vague. Il a même promis que les dirigeants qui encourageront cette pratique s’exposeront à des conséquences.

L’arrivée de 10 000 préposés aux bénéficiaires, dont 8000 dès septembre, doit justement aider à contourner ce problème, d’après lui. « Là où on a un enjeu, c’est du côté des infirmières et des auxiliaires », a-t-il cependant reconnu mardi.

Questionné par Le Devoir, son cabinet a précisé mercredi que, si des employés doivent ainsi être déplacés, il faudra que cette décision soit solidement justifiée par les gestionnaires.

« Le risque d’un bris de service, n’est-ce pas une raison justifiée ? » commente Michael, qui s’attend à ce que les mouvements de personnel continuent malgré tout.

À ses yeux, il suffirait pourtant d’améliorer les conditions de travail des travailleurs de la santé pour les maintenir en poste et éviter de créer une pénurie de main-d’œuvre. « Des heures et un salaire convenables, une plus grande reconnaissance du métier, des formations de mise à jour, davantage d’écoute et de consultation aussi, c’est tout ce qu’on demande », dit-il.

« Si le gouvernement applique à la lettre son plan, ça devrait bien aller. Mais l’histoire nous a montré qu’il y a une différence entre le discours politique et ce qui se passe sur le terrain, souligne de son côté Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux. Depuis le début de la pandémie, on dit qu’il faut limiter les déplacements de personnels, ça n’a pas empêché qu’il y en ait. »

« Encore hier, des travailleurs se sont fait dire que leur horaire pourrait changer à la dernière minute en septembre et qu’ils pourraient être affectés à un autre département en renfort », renchérit la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Nancy Bédard, qui compte bien surveiller la situation de près dans les prochaines semaines, constatant déjà que « le moral des troupes n’y est pas », avant même l’arrivée d’une deuxième vague.

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