Employées et familles dénoncent la désorganisation de la Maison Wilfrid-Grignon

Des arcs-en-ciel coiffés de la maxime « Ça va bien aller » décorent les fenêtres de la Maison Wilfrid-Grignon à Sainte-Adèle. À l’intérieur de cette ressource intermédiaire (RI) se joue toutefois un drame qui ne cesse de s’amplifier depuis le 18 avril, date où le premier cas de COVID-19 a été confirmé entre ses murs. Quatre semaines plus tard, plusieurs sources ont rapporté au Devoir que près de 100 % des résidents ont été infectés par le coronavirus, une information que nie le CISSS des Laurentides.

De nombreux témoignages recueillis révèlent que tous les ingrédients étaient réunis pour que le feu s’embrase : roulement de personnel, confinement peu respecté, manque de transparence des gestionnaires et même contamination du matériel de protection. Un récit qui jette un éclairage percutant sur un drame qui s’est déroulé dans plusieurs autres résidences de la province.

Comme toutes les autres RI de la province, la Maison Wilfrid-Grignon, qui accueille 75 résidents, est gérée conjointement par le public et le privé. Le promoteur privé — le Groupe Santé Arbec — gère les soins d’assistance (préposés), le gîte et le couvert, tandis que le CISSS — ici celui des Laurentides — s’occupe des soins cliniques (infirmières, nutritionnistes, travailleuses sociales, etc.)

En septembre 2016 — un peu plus d’un an après l’ouverture de la RI —, Jean-François Bernard fait entrer sa mère dans la résidence de deux étages aux volets orangés. La nourriture est bonne, les soins sont de qualité et le personnel est avenant. L’infirmier de profession visite sa mère tous les jours ou presque. Mais en l’espace de quelques mois, la situation périclite. Les sonnettes des résidents commencent à fonctionner de manière aléatoire, les repas se résument essentiellement à du poulet et parfois même à des sandwichs, le personnel est complètement débordé et le ménage laisse à désirer. « J’ai vu beaucoup d’employés quitter cet endroit en deux ans. À la fin, il n’y avait plus que du personnel d’agence. » Jean-François Bernard embauche, à un certain moment, une infirmière en soins de pieds pour fournir des soins particuliers à sa mère. « Elle m’a dit : sors ta mère de là, c’est dangereux. » Ce qu’il fit en janvier dernier, quelques semaines avant que n’éclate la crise de la COVID-19.

C’était juste une question de temps avant que ça pète. J’ai honte d’avoir travaillé là.

 

Lorsque le coronavirus commence à circuler au Québec au début de mars, la Maison Wilfrid-Grignon est déjà en sous-effectif et la résidence est désorganisée. En novembre dernier, Monica Poulin travaille brièvement comme préposée dans la RI — qui accueille des patients en perte d’autonomie. « C’était l’enfer », témoigne-t-elle. Il n’y avait aucun dossier pour les patients, aucune information sur leurs diètes. « Ce n’est pas du tout [un endroit] sécuritaire, s’indigne-t-elle. Il n’y a pas de défibrillateur, pas de trousse de premiers soins. » Des informations que contestent le CISSS des Laurentides et le Groupe Santé Arbec, bien que plusieurs employées nous ont confirmé qu’elles n’ont aucune idée de l’endroit où se trouvent le défibrillateur et les informations sur les diètes des résidents.

Une autre préposée aux bénéficiaires, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, rend aussi compte d’une situation déjà chaotique avant l’apparition de la COVID-19. « C’était juste une question de temps avant que ça pète. J’ai honte d’avoir travaillé là. » Le personnel d’agence est omniprésent dans la résidence, rapporte-t-elle. « Et le moins elles en font [les employées d’agences], le mieux elles se portent. Souvent, j’avais l’impression de travailler seule. »

Paul Arbec, président et chef de la direction du Groupe Santé Arbec, indique qu’à la fin de l’année 2019, 22 postes de préposé sur 60 étaient non pourvus. Un exode du personnel qu’il attribue notamment aux salaires plus élevés offerts dans le réseau public. « J’ai bon espoir que la COVID a mis la lumière sur les écarts salariaux entre les réseaux public et privé et la nécessité d’être à parité », affirme-t-il.

Pour combler la pénurie de personnel, des agences ont donc été appelées en renfort. « Mais ce n’est pas la même qualité avec des gens qui sont parachutés, le cœur n’est pas tout le temps à l’ouvrage et ce n’est pas le même lien avec les résidents », convient Paul Arbec. La résidence était en train de « remonter la pente » lorsque la crise de la COVID-19 a éclaté, assure-t-il. Un investissement de 60 000 $ avait en outre été consenti pour changer le système des sonnettes d’appel et le personnel était en voie d’être stabilisé.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Daniel Lefrançois a perdu sa mère, résidente de la Maison Wilfrid-Grignon, morte de la COVID-19. M. Lefrançois affirme que la direction de la ressource intermédiaire lui a demandé de ne souffler mot à personne des causes du décès.

Premiers décès

Le 7 février, Ghislaine Murray fait son entrée comme résidente à Wilfrid-Grignon. Son fils, Daniel Lefrançois, lui rend visite tous les soirs. « Je ne pensais pas que ça pouvait exister, un endroit pas humain comme ça », dit-il. Sa mère l’appelle parfois en pleurs. Elle ose à peine solliciter le personnel, qui la rabroue régulièrement. Selon son fils, elle attend un soir plus d’une heure et demie avant d’être conduite aux toilettes. Une employée la retrouve dans ses selles, rapporte-t-il. Aucune activité n’est organisée pour les aînés. « Ils sont laissés à eux-mêmes dans leurs chambres. C’est comme si on leur disait : ta mort va venir, assieds-toi et attends. »

À la fin de mars, Bernard Vandal fait à son tour son entrée à Wilfrid-Grignon. Sa petite-fille, Josianne St-Jacques, en a également gros sur le cœur. « Il ne soupait jamais, car il trouvait que la nourriture était exécrable. Il disait qu’il n’en donnerait même pas à son chien. » Selon Paul Arbec, la détérioration de la qualité des repas est attribuable au départ du chef cuisinier et à l’absence d’activités à la réaffectation de la responsable des loisirs à la prestation de soins des patients.

Ils sont laissés à eux-mêmes dans leurs chambres. C’est comme si on leur disait : ta mort va venir, assieds-toi et attends.

Lorsque le confinement est décrété, celui-ci ne résonne qu’avec peu d’écho entre les murs de la résidence de Sainte-Adèle. Des employés affirment qu’on leur demandait de circuler entre les zones chaude et froide, et les résidents continuaient de manger à la cafétéria. Josianne St-Jacques discutait régulièrement au téléphone avec son grand-père Bernard Vandal. « Il nous disait qu’aucune mesure de confinement n’était en vigueur, que les gens se promenaient dans la résidence, et ce, même après la confirmation de cas positifs. »

À la mi-avril, le coronavirus s’immisce dans la résidence. Le soir du 16 avril, Ghislaine Murray est fiévreuse et n’arrive plus à parler. Son fils, Daniel Lefrançois, doit insister à maintes reprises pour que la direction de la résidence accepte d’appeler une ambulance pour qu’elle soit conduite à l’hôpital. Le verdict tombe le 19 avril : Ghislaine Murray a contracté la COVID-19. Dès qu’ils apprennent la nouvelle, Daniel Lefrançois et sa conjointe appellent la direction de la résidence pour les informer de la situation. « La seule affaire qu’on me dit, c’est : je vous demande de ne pas en parler à personne. » Le matin du 21 avril — sans que son fils ait pu la revoir une dernière fois —, Ghislaine Murray s’éteint à l’hôpital de Saint-Jérôme.

Deux jours plus tard, la famille de Bernard Vandal doit aussi se débattre avec la direction de la RI pour que celui-ci soit conduit à l’hôpital. L’homme reçoit également un diagnostic positif à la COVID-19. Il en meurt le 27 avril. « C’est déplorable de constater qu’un endroit où l’on met notre confiance, mais surtout la vie de nos aînés, en croyant qu’ils y sont en sécurité, soit aussi négligent », s’indigne Josianne St-Jacques. Selon Paul Arbec, il revient au CISSS de prendre la décision d’envoyer ou non un résident à l’hôpital. Le CISSS n’a pas été en mesure de réagir à ces informations au moment où ces lignes étaient écrites.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une photo sur laquelle apparaît la mère de Daniel Lefrançois, Ghislaine Murray, qui avait fait son entrée à la Maison Wilfrid-Grignon le 7 février. Elle est décédée le 21 avril.

Manque de transparence

Pendant que le virus gagne du terrain dans la résidence, sept employés démissionnent, confirme Paul Arbec. Plusieurs autres tombent en congé de maladie ou encore restent à la maison par crainte de contracter le virus. Face à l’hécatombe, le CISSS des Laurentides est appelé en renfort. Une vingtaine de ses employés — dont des infirmières et du personnel de gestion — sont déployés d’urgence dans la résidence.

Inquiète de la situation, Nadine Brière, mairesse de Sainte-Adèle, tente d’obtenir l’heure juste sur ce qui se déroule derrière les portes closes de Wilfrid-Grignon. Mais le CISSS des Laurentides offre — tant à la mairesse qu’aux médias qui s’intéressent à la situation — une fin de non-recevoir. Impossible d’obtenir un bilan du nombre de cas et du nombre de décès comme cela se fait pour les CHSLD et les résidences pour aînés (RPA), sous prétexte qu’il s’agit ici d’une RI. Le 6 mai, le CISSS fait volte-face et accepte de publier un premier bilan officiel : 27 résidents et 14 employés ont été déclarés positifs et quatre décès sont déplorés.

Or, plusieurs sources affirment au Devoir que le bilan des résidents infectés est bien supérieur. Le 12 mai, le CISSS fait une nouvelle fois volte-face en affirmant qu’à partir du lendemain, le bilan fera état « de tous les cas confirmés, incluant ceux par lien épidémiologique ». Malgré cela, le bilan de Wilfrid-Grignon oscille peu.

 

Du matériel infecté

Pendant ce temps, d’autres travailleuses de la santé continuent à entrer à Wilfrid-Grignon. À la mi-mai, Alyssa Rake-Brazeau, une préposée, reçoit un appel le vendredi après-midi. Elle doit se rendre dès le lendemain à Wilfrid-Grignon, malgré le fait qu’elle réside avec son père souffrant de problèmes cardiaques et pulmonaires. Depuis que le CISSS est présent dans la résidence, la situation est meilleure, mais la désorganisation est toujours présente. « C’est traumatisant. Ça se voit que les patients ne sont pas bien. » Et le désespoir s’empare désormais de plusieurs aînés. « Une dame m’a dit que les repas étaient tellement infects qu’elle se laissait mourir de faim. » Avant le retour des proches aidants, plusieurs résidents tenaient des propos suicidaires, confie également une infirmière auxiliaire ayant requis l’anonymat par crainte de représailles.

À la mi-mai, des membres du personnel se rendent compte que des patients déclarés positifs à la COVID-19 souffrant d’errance se déplacent au poste infirmier et touchent le matériel de protection, y compris les masques que les employés posent sur leurs visages. « L’équipement qui servait à nous protéger se trouvait contaminé. […] C’est nous, les vecteurs », s’attriste cette infirmière auxiliaire.

Depuis quelques jours, des résidents infectés ayant été hospitalisés commencent à revenir dans la résidence. Bien que plusieurs sources indiquent que presque tous les résidents ont contracté la COVID-19, le CISSS des Laurentides affirme qu’en date de mercredi 39 % des résidents sont infectés. Douze résidents sont décédés.

Paul Arbec se dit aujourd’hui déterminé à restaurer la réputation et la qualité des soins de l’établissement. « On s’en allait dans la bonne direction. Mais la COVID nous est rentrée dedans au moment où on sortait d’une période de vulnérabilité. C’est pas facile. »

 

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6 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 mai 2020 06 h 14

    Merci

    Merci Mme Boutros. Vous êtes la preuve que les journalistes occupent une fonction essentielle en démocratie.

  • Sammy Dalva - Inscrit 28 mai 2020 06 h 33

    Encore le "Privé"!!!

    Tant et aussi longtemps que le "privé" sera présent de loin ou de près dans le système de soins, conjugué avec la lourdeur administrative de la reforme Barrette, ce genre de situation va exister.

    • André Labelle - Abonné 28 mai 2020 12 h 00

      Savez-vous pourquoi le privé (les agences) est si présent dans le réseau de la santé ? La raison est simple et scandaleuse. Parce que les SIIS, les CLSC, les CHSLD les RI etc. ont trouvé ce moyen pour réduire au maximum le coût de la main d'œuvre. Quand une agence fournit du personnel à ces organisations, il y a un montant maximum qui peut être facturé et toutes ces organisations font continuellement pression pour que la facture soit le plus bas possible. Ces organisations imposent également une charge de travail, un horaire, souvent de quelques heures par quart de travail (2 heures, 3 heures). Ces employé(e)s, majoritairement des femmes sont considérées par les directions comme des bouche-trous de troisième ou de quatrième classe qui vont d'un endroit à l'autre pour se faire une paie décente qui se rapproche beaucoup du salaire minimum avec aucun avantage marginaux.

      Les agences privées ne sont pas la cause du problème dont on parle. Les agences sont le résultat des politiques gouvernementales qui depuis trente ans et même plus n'ont qu'un seul objectif : réduire au maximum les dépenses gouvernementales afin de ne pas accroître les taxes et les impôts et ainsi pouvoir favoriser leurs élections au gouvernement.

      Demander à n'importe quel propriétaire d'agence privée s'il ne souhaiterait pouvoir payer ses employé(e)s, encore une fois très majoritairement des femmes, à un salaire égal à ce que gagnerait son employé(e) dans le publique.

      Nous devrions relire la fable de la Fontaine, ".Les animaux malade de la peste" où on crie rapidement et énergiquement «haro sur le baudet»

  • Samuel Prévert - Inscrit 28 mai 2020 07 h 31

    Les frontières ouvertes

    On ne mentionne pas les frontières ouvertes et l'entrée du virus chez nous, comme s'il avait fait son apparition tout seul dans les CHSLD.

    Pourquoi Trudeau se tire si bien d'affaire? Pourquoi lui donne-t-on une image de sauveur?

  • Pierre Labelle - Abonné 28 mai 2020 07 h 39

    Ça va bien aller!!!

    Oh que oui ça va bien aller, entrez dans nos mourroir, vous en ressortirez pour aller dans "un monde meilleur". Quand je pense que l'année dernière je faisais part à mes proches de mon désir d'aller dans un de ces "mourroir".

  • Claire Goguen - Abonnée 28 mai 2020 11 h 57

    Relevé quotidien des infections dans les RI

    Comment se fait-il qu'aucune statistique ne soit disponible dans les relevés du Ministère de la santé du Québec quant aux Ressources intermédiaires (RI) infectées avec la Covid? Pourtant la clientèle de ces résidences, comme ma mère de 88 ans qui a toute sa tête, est davantage vulnérable que les résidents en RPA.