Le chaos vécu au CHSLD Herron

Des employés témoignent de leur quotidien dans leur établissement aujourd’hui sous tutelle.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Des employés témoignent de leur quotidien dans leur établissement aujourd’hui sous tutelle.

Les employés du CHSLD privé Herron de Dorval réfutent en bloc l’accusation du premier ministre François Legault, qui a déclaré samedi qu’ils avaient « abandonné » leurs patients. Les 13 préposées et infirmières avec qui Le Devoir a discuté mercredi ont surtout reproché à leurs gestionnaires de les avoir mis en danger en cachant l’avancée de la COVID-19 à l’intérieur de leur lieu de travail — et elles ont montré du doigt l’insensibilité du gouvernement face à leurs conditions de travail exécrables.

Le Devoir a tenté d’entrer en contact avec plus de 40 employés du CHSLD Herron. Treize personnes — toutes des femmes, pour la plupart issues des communautés culturelles — ont accepté de raconter leurs expériences de travail dans le détail. Elles ont toutes exigé l’anonymat, par crainte de représailles de la part de leur employeur.

Ces infirmières et préposées aux bénéficiaires, aux premières loges des événements qui auraient mené à la mort de 31 des 150 résidents du CHSLD Herron depuis le 13 mars, ont presque toutes raconté avoir été privées de ressources humaines et matérielles suffisantes pour offrir des soins et des services de qualité aux résidents.

Marilyn*, préposée aux bénéficiaires, pleurait mercredi le décès d’au moins trois de « [ses] résidents » depuis que le nouveau coronavirus a semé le « chaos » au CHSLD Herron. « Je prenais soin d’eux. C’est très dur. Je suis encore sous le choc. Que s’est-il passé ? », demande la femme, qui se décrit comme une « préposée qui n’a pas peur de travailler ».

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Or, Marilyn ignore aujourd’hui si elle remettra les pieds à l’intérieur du CHSLD Herron. Elle accuse la direction de l’avoir « trahie » en la maintenant « dans le noir » au sujet de la propagation de la COVID-19 dans l’établissement, l’empêchant de se préparer et de s’équiper en conséquence. « Pourrais-je leur faire confiance à nouveau ? À ce moment-ci, je l’ignore », dit-elle, précisant au passage avoir été déclarée positive au coronavirus.

Lucy*, une infirmière qui travaille encore à la résidence Herron, fait la liste des éléments qui ont mené à la catastrophe qui se joue actuellement dans le CHSLD. Des employés avec une seule blouse pour la journée, qui mangeaient encore ensemble — sans retirer cette blouse — jusqu’à ce qu’un premier cas soit déclaré le 27 mars.

Sans équipement adéquat

Comme plusieurs de ses collègues, Patricia a aussi été infectée à la COVID-19 et s’est placée en isolement, chez elle. « Toute cette situation aurait pu être évitée avec l’équipement adéquat, avec le personnel adéquat », fait valoir l’infirmière au Devoir. Fin mars, elle travaillait de longues heures sans équipement de protection individuelle. Pourtant, des résidents présentaient des symptômes de la COVID-19 et attendaient les résultats de leur test de dépistage.

Maya*, préposée aux bénéficiaires, travaillait elle aussi comme si de rien n’était durant la semaine du 22 mars. Elle est retournée au travail à la fin du mois, et elle a constaté avec surprise que le personnel portait désormais de l’équipement de protection complet. Ce n’est qu’à la fin de son quart de travail qu’elle a appris de la direction avoir été exposée, la semaine précédente, à des patients atteints du nouveau coronavirus. Elle ne s’est donc pas présentée au travail le lendemain, le 29 mars, le jour où le CHSLD Herron a « sombré dans le chaos ».

Kim*, une préposée, a elle aussi eu un choc à son arrivée au travail le 27 mars. Une ambulance était sur place pour récupérer l’un de ses patients, un homme qu’elle avait aidé à se retourner dans son lit trois jours plus tôt. Elle raconte que ce patient l’a touchée trois jours plus tôt en la remerciant de son travail. Le lendemain, Kim s’est mise à tousser. Sans le savoir, elle avait été en contact avec le premier cas positif de COVID-19 de la résidence Herron, mais cela ne l’a pas empêché de retourner au travail. « [L’ambulance], ça m’a bouleversée, parce que je pensais qu’il avait juste une diarrhée », raconte-t-elle. Elle se dit renversée par les reportages qu’elle voit à la télévision. « Je ne comprends pas pourquoi. On ne laissait pas entrer les familles… »

Des « poules pas de tête »

Monique*, préposée aux bénéficiaires, était au travail le 29 mars, quand des employés du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal ont repris la gestion du CHSLD. « Tout était dispersé. Les bureaux étaient fermés. Les réceptionnistes avaient abandonné leur poste. Les ambulances faisaient des allers et retours. Nous étions comme des poules pas de tête. Nous avons vraiment essayé… Nous ne pouvions pas y arriver », insiste-t-elle à l’autre bout du fil. Elle se désole d’avoir été maintenue dans le noir. « Au moins, ils auraient pu nous dire ce qu’il se passait », lance-t-elle comme si elle cherchait l’approbation.

Depuis le début de la tutelle du CIUSSS, Lucy a dit avoir reçu de l’équipement : une visière, des blouses, des masques. « Mais j’entends aux nouvelles que les choses vont mieux depuis l’arrivée du gouvernement. C’est un mensonge », dit-elle. « Ils sont arrivés avant toutes les morts. » Entre-temps, elle a vu « plusieurs personnes mourir ». La situation est dramatique à ce point que certaines dépouilles peuvent rester dans des lits pendant des heures avant que les services funéraires ne passent récupérer les corps. « J’ai vu une personne qui était morte le matin : quand j’ai fini mon quart de travail à 23h, les services funéraires n’étaient toujours pas passés pour le récupérer », raconte-t-elle. « J’ai vu ça plusieurs fois. Trois fois. »

Lucy en veut aux propriétaires de la résidence, mais encore plus à la classe politique, à qui elle reproche d’être insensible aux conditions de travail des employés des CHSLD et des résidences privées. « On est moins payés [qu’au public]. On travaille plus. Est-ce que c’est juste ? On est tous des citoyens de ce pays ! », lance-t-elle.

 

Des signes avant-coureurs ?

Le personnel du CHSLD Herron dit avoir été déjà sous pression bien avant l’éclosion du nouveau coronavirus. Il n’était pas inhabituel qu’une infirmière doive surveiller près de 140 résidents avec l’aide d’infirmières auxiliaires. « Ce n’est pas normal », dit l’une d’elles.

« C’est difficile de donner des soins de base dans ces conditions », mentionne Sophie*. La préposée aux bénéficiaires avait souvent 14 ou 15 résidents à s’occuper durant un quart de travail, parfois 16 ou 17. Si elle déplore « une communication difficile avec les patrons », elle refuse de leur faire porter la responsabilité de la tragédie. « Ça peut arriver n’importe où. »

Pourtant, par miracle, le personnel est présent en nombre suffisant lors des visites annuelles des émissaires du ministère de la Santé, ironisent deux employées.

En réponse à une série de questions envoyées par Le Devoir, une agence de relations publiques embauchée par le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal a souligné que le CHSLD Herron « a notamment fait l’objet d’un rapport du coroner l’année dernière et [que] le CIUSSS a été en mesure de mettre en place toutes les recommandations qui lui étaient demandées », fait remarquer le CIUSSS. «Cependant, la crise de la COVID-19 a créé une nouvelle situation qui devait être prise en main », a écrit le représentant de TACT communications. Il n’a pas été possible de discuter avec les propriétaires du CHSLD Herron mercredi.

Manque de matériel de base

La vaste majorité des infirmières et préposées aux bénéficiaires interrogées par Le Devoir se sont plaintes d’un manque de matériel de base : de débarbouillettes, de serviettes, de draps, de piqués ou de chaises sur lesquelles peuvent s’asseoir les résidents durant leur douche ou juste avant ou après… Plus d’une toilette est défectueuse dans le bâtiment, a-t-on aussi fait remarquer au Devoir.

Selon Ariella*, « il n’y a jamais assez de couches ». Il est arrivé à la préposée de se présenter pour son quart de travail du soir pour y trouver des patients assis dans leur chaise depuis « un bon huit heures ». « Le matin, ils sont placés sur une chaise et that’s it », résume-t-elle.

Excédés, des employés disent apporter du savon et du shampoing de la maison. Des infirmières doivent se battre pour mettre la main sur des thermomètres. L’une d’elles a même raconté avoir apporté son propre thermomètre pour prouver à ses patrons qu’elle faisait de la fièvre et rentrer à la maison. Elle a reçu un diagnostic positif le lendemain.

*Les noms des personnes interrogées ont volontairement été changés.

9 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 16 avril 2020 07 h 52

    Deux angles morts de l'état québécois : les enfants et les aînés

    On a beaucoup parlé avant la pandémie du fiasco de la DPJ qui implique des histoires d'horreur pour les enfants. Maintenant, on fait face, encore une fois, aux histoires d'horreur des résidences pour aînés et des CHSLD. Dans les deux cas, ce n'est pas nouveau et tous les gouvernements successifs du Québec depuis des décennies ont été négligents. Pourquoi ces deux groupes sont-ils visés par une telle négligence crasse ?

    Pour les jeunes, peut-être que c'est parce qu'ils ne sont pas encore en âge de voter ! Pour les aînés, est-ce que c'est parce qu'ils sont une minorité souvent affligée de maux qui les rendent moins enclins à aller voter ? Mais, ce qui est évident c'est qu'en tant que société on ferme les yeux sur des abus et des négligences inacceptables dans une société développée comme la nôtre. Mais, en fait, ça rejoint aussi la manière qu'on traite les peuples autochtones et les minorités.

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 avril 2020 10 h 41

      À monsieur Pierre Rousseau: Nos gouvernements négligent les enfants et les ainés parce qu'ils travaillent essentiellement pour les riches et les entreprises qui ont les moyens de se procurer des lobbyistes pour faire pression sur nos élus.
      Les conditions désastreuses des ainés dans les CHSLD étaient connues depuis longtemps. Plusieurs reportages des médias ont fait état de ces atrocités contre les ainés. Mais d'une élection à l'autre, on nous promet que les choses vont changer, par contre, une fois élu, on oublie les promesses et on retourne du pareil au même.
      Il faut changer cette mentalité marchande qui met l'argent et l'enrichissement d'une poignée de personnes avant l'intérêt public et le bien commun.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 16 avril 2020 09 h 06

    Scandaleux

    Merci LeDevoir pour cette enquête. Ça va, j'espère, faire bouger les choses.

    Comme le répètent quotidiennement nos représentants étatiques : «Nos ainés... c'est important.» oui, mais encore il faudrait que les bottines suivent les babines.

    Il y a une dizaine d'années, quand mon frère et moi cherchions un endroit pour notre mère, les CHSLD que nous visitions sentaient tous l'urine à plein nez. À l'un de ceux-ci, privé à titre d'expérience pilote sur la rive sud de Montréal, le gérant nous faisait sa promotion jovialiste, en nous guidant dans les couloirs. Tout le long de notre promenade, une clochette n'arrêtait pas de sonner.

    Pendant que mon frère suivait le gérant-vendeur, j'ai demandé à une préposée ce qui se passait. Elle m'a répondu que c'était un bénéficiaire qui avait besoin de soin, mais qu'elle était la seule et débordée sur l'étage.

    Nous avons alors pris subtilement nos cliques et nos claques et sommes sortis dehors respirer l'air frais. Inutile de dire qu'on était en saint-simonak.
    Ce projet faisait alors partie des Partenariats Publics Privés (PPP) du PLQ de Charest.

  • Gilles Théberge - Abonné 16 avril 2020 09 h 32

    Les employés sont «mitigés» quant à la responsabilité des propriétaires de ...Herron.

    Est-ce que nous sommes en présence d'une manifestation, du syndrome de Stockholm...?

    • Hermel Cyr - Abonné 16 avril 2020 12 h 42


      Effectivement.
      Avec des pensions de 4000$ à 10 000$ par mois … et des employés payés 13$/h. qui doivent apporter savon et shampoing de chez eux, on est sans doute en présence de propriétaires profiteurs à un rare niveau. Il faudra enlever à de telles personnes le droit de détenir de tels établissements.

  • Richard Lupien - Abonné 16 avril 2020 11 h 39

    Vite vite,,,,,

    .......Construisons un troisième lien qui nous conduirait plus rapidement dans un CHSLD.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 avril 2020 17 h 25

    (1 de 3) La Pègre libérale du Québec (PLQ) a encensé ce grand homme qu'est le propriétaire du CHSLD Herron, Samir Chowieri

    Ainsi, en 2017, l’Assemblée nationale par la voie de la députée du PLQ, Maryse Gaudreault, a rendu hommage à ce grand défenseur de la démocratie pour ses généreuses contributions à la caisse du PLQ.

    Par ailleurs, il ne faut pas s'étonner si ce Chowieri n'avait jamais été sur la sellette jusqu'à maintenant.

    Curieux hasard, mais ces escrocs d'envergure qui contribuent aux caisses électorales des grands partis ne font à peu près jamais l'objet de reportages, d'articles de presse ou d'enquêtes journalistiques.

    Ainsi, n'eût été le nombre étonnant de décès dans son commerce de vieillards, ce profiteur aurait continué son exploitation en achetant le silence à coups de contributions aux caisses électorales.

    Par exemple, on songera que c'est son décès suite à une surdose de «speedball» qui a révélé au grand public l'existence de l'important collecteur de fonds du PLQ que fut Mark Bruneau, chez lequel l'ineffable ex-ministre pelquiste Jean-Marc Fournier avait ses entrées.

    De même, je connais un escroc notoire contributeur aux caisses électorales, dont on ne peut nommer le nom, qui a notamment sévi pendant des lustres dans la communauté philippine de Montréal et qui a notamment servi un terme de quatre ans de pénitencier pour avoir escroqué des petites épargnants par le biais des annonces classées de La Presse.

    À l'époque, cet escroc avait des entrées au PLC et il voulait parrainer des immigrés de Hong Kong.

    Par le biais d'un programme gouvernemental, cet escroc importait notamment des domestiques des Philippines; il en logeait dans un immeuble dont il prétendait qu'elles étaient les propriétaires en contrepartie de leurs gages, d'où son prétexte d'empocher l'essentiel de leur salaire. Le seul ennui étant l'inexistence de cet acte de propriété (cf. Conseil de presse, dossier D2002-02-045).

    [...]