La confusion alimente les difficultés causées par l'épidémie dans les CHSLD

«Ce que les travailleuses vivent sur le terrain, c’est totalement différent de ce qu’elles entendent à 13 h» lors de la conférence de presse quotidienne du gouvernement, affirme Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Ce que les travailleuses vivent sur le terrain, c’est totalement différent de ce qu’elles entendent à 13 h» lors de la conférence de presse quotidienne du gouvernement, affirme Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.

Le drame qui frappe le réseau des CHSLD au Québec s’accompagne de nombreuses distorsions dans la chaîne de commandement entre le ministère de la Santé, les CISSS-CIUSSS et les établissements eux-mêmes, dénoncent plusieurs intervenants aux premières loges de la crise.

« Il y a un gros décalage entre les directives du ministère — ou ce que le premier ministre annonce — et la façon dont les choses sont amenées sur le terrain », résume Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ, qui compte 76 000 membres).

« Ce que les travailleuses vivent sur le terrain, c’est totalement différent de ce qu’elles entendent à 13 h » lors de la conférence de presse quotidienne du gouvernement, dit-elle.

C’est qu’entre le ministère et les travailleuses de la santé, il y a les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS, ou CIUSSS), qui sont au cœur de l’acheminement du matériel ou de la gestion de la répartition du personnel. Il y a aussi les directions d’établissement.

Or, cette chaîne structurelle se heurte aux innombrables difficultés que pose la pandémie actuelle — notamment la rareté de l’équipement et la pénurie de personnel.

 

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Mais il y a plus, dit Nancy Bédard en parlant de « confusion ». Elle donne comme exemple les « directives pas claires du ministère » sur la question de la réanimation des patients en arrêt respiratoire, qui laissent, selon elle, « beaucoup de flou sur les épaules des professionnelles en soins ». Le Devoir rapportait samedi que, d’un CISSS à l’autre, les directives n’étaient pas interprétées de la même manière — un « protocole uniformisé » devait leur être acheminé.

Sonia Mancier, présidente de la FIQ-P (qui représente 1500 travailleuses dans les CHSLD privés conventionnés), évoque pour sa part le cas d’un employeur « qui continue de déplacer des travailleuses d’un site à l’autre, parce qu’il n’a pas vu un arrêté qui l’interdit ».

Infirmières enceintes

Vendredi dernier, le conseiller spécial du gouvernement pour la situation des aînés, Quoc Dinh Nguyen, disait pourtant vouloir « interdire le travail sur plus d’une unité ou plus d’un établissement » pour éviter que des travailleurs infectés propagent le virus. Mais pour le moment, l’arrêté ministériel demande « d’éviter » ce genre de transfert.

« C’est la même chose avec les tests de dépistage pour le personnel, dit Mme Mancier : à ce jour, plusieurs travailleuses n’ont pas été testées dans les établissements » où la FIQ-P est présente.

Pour certains CIUSSS, les processus sont très complexes, ça prend du temps pour entrer en contact avec la bonne personne et avoir les réponses que l’on cherche

Autre cas soulevé par Nancy Bédard : le retrait des infirmières enceintes. « Ce n’est pas normal que je doive intervenir [auprès des autorités] chaque jour sur l’application des directives par rapport aux infirmières enceintes. […] Moi, je peux parler à la ministre de la Santé. Mais il y a vraiment un manque de communication entre les gestionnaires d’établissement et les CISSS-CIUSSS, il y a un écart entre l’arrêté et ce que ça veut dire ou comment c’est appliqué. C’est un peu n’importe quoi. »

Géométrie variable

Directrice générale de l’Association des établissements privés conventionnés (AEPC), Annick Lavoie estime de son côté que le lien entre les 57 CHSLD membres de son regroupement et les CISSS ou les CIUSSS sont à « géométrie variable ».

« Pour certains CIUSSS, les processus sont très complexes, ça prend du temps pour entrer en contact avec la bonne personne et avoir les réponses que l’on cherche. Ailleurs, le lien se fait de façon rapide et bien organisé. Ces écarts-là, on les voit autant pour ce qui est de la transmission des communications du ministère qui doivent descendre que dans les réponses qu’on donne aux demandes pour obtenir des équipements de protection individuelle [EPI]. »

Président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS–CSN, qui représente notamment 30 000 travailleurs dans les CHSLD), Jeff Begley a remarqué les mêmes problèmes dans le réseau. Il parle d’une « situation très préoccupante » qu’il associe en partie au fait que les CHSLD sont « un grain de sable au sein des CISSS-CIUSSS ».

Le ministère de la Santé rappelle de son côté que les CISSS-CIUSSS travaillent dans des conditions difficiles. « Le contexte de rareté peut donner aux CHSLD ou à d’autres partenaires l’impression de ne pas être priorisés pour les approvisionnements. La même situation prévaut pour le soutien en ressources humaines : les besoins sont nombreux. »

Mardi, le premier ministre Legault n’a pas répondu directement à une question lui demandant ce qu’il pensait de la gestion des CISSS-CIUSSS par rapport aux CHSLD. Il a plutôt rappelé que le manque de personnel dans ces établissements est un problème connu depuis longtemps.