Pascal Gagner, le préposé devenu médecin

Le Dr Pascal Gagner se fait un point d’honneur d’adopter une «approche empathique» avec ses patients de l’hôpital Santa Cabrini ainsi qu’avec leur famille.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Pascal Gagner se fait un point d’honneur d’adopter une «approche empathique» avec ses patients de l’hôpital Santa Cabrini ainsi qu’avec leur famille.

Pascal Gagner est médecin. Mais il installe et change les bassins de ses malades. « Et quand je vois qu’un patient n’est plus capable de se retenir, ben oui, je vais le prendre, l’accompagner et l’emmener aux toilettes », dit-il. À moins, bien sûr, qu’il doive s’occuper de cas plus urgents.

Le Dr Gagner est un médecin d’exception. Il a travaillé comme préposé aux bénéficiaires, puis infirmier à l’hôpital Santa Cabrini, à Montréal, avant de pratiquer la médecine dans le même établissement. « Je connais 80 % du personnel », dit-il. Une grande famille aux accents italiens, dans l’arrondissement Saint-Léonard.

En ce petit matin de mars, l’urgence — la « pronto soccorso », comme c’est écrit en italien sur les affiches bilingues de l’hôpital — est calme. Le quart de nuit achève. Bientôt, les lumières tamisées du poste des infirmières et des médecins feront place à celles du jour.

Jeans, souliers de course et stéthoscope au cou, le Dr Gagner « fait son rapport » au personnel qui prendra le relais. Il décrit avec précision les cas qu’il a vus.

« Le Dr Gagner est un obsessif compulsif sur ses diagnostics, dit, en souriant, son collègue, le Dr Paul Tinawi, qui l’a connu alors qu’il était préposé. Il est très calé, très bon. »

Le Dr Gagner « exécute des algorithmes » — c’est lui qui le dit. « On nous apprend en médecine à être très algorithmiques, observe-t-il. On déroule des menus dans notre tête, puis, si je mets trois symptômes ensemble, ma liste de diagnostics différentiels part. »

L’homme de 38 ans est pourtant loin d’être un robot. Il a côtoyé la détresse humaine et la mort dès ses débuts comme préposé aux soins palliatifs à Santa Cabrini. « Je m’en souviens encore, dit-il. C’était ici au 5e étage. J’avais 19 ans. »

Pascal Gagner y a accompagné des femmes dans la quarantaine, en phase terminale de cancer du sein. Elles laissaient derrière elles des enfants…

« Ça te donne une vieille âme un peu jeune, dit-il. Je me sentais privilégié de pouvoir être un témoin et un accompagnant dans leur dernier moment. » Leur dernier bain, par exemple. « Avant que les familles arrivent, on les préparait et on les rendait beaux, les plus dignes possible. »

Un parcours du combattant

Pour être admis en médecine, Pascal Gagner a fait face à une véritable course à obstacles. Un peu par sa faute. Il a « bousillé », admet-il, sa première année en sciences pures au cégep. « J’abandonnais mes cours après la date limite », dit-il. Il s’est retrouvé avec des 10 % dans ses relevés de notes.

Pascal Gagner a alors décidé de s’inscrire en soins infirmiers. Il a travaillé comme préposé aux bénéficiaires tout en étudiant. Une fois infirmier, il a entrepris de devenir médecin.

Pour cette « dynamo » qui dort peu, les « j’aurais donc dû » n’existent pas. « Ça ne fait pas partie de mon vocabulaire », dit-il.

Toutefois, le défi d’entrer en médecine était de taille. Pour être admis à l’Université de Sherbrooke en 2008, il a d’abord dû finir ses sciences pures au cégep. Puis, étudier pendant deux ans à l’université, en biochimie et en sciences biomédicales.

Le Dr Gagner pratique à l’hôpital Santa Cabrini depuis environ cinq ans. « J’ai eu de l’appréhension quand j’ai fait le saut de médecin dans l’ancien endroit où j’étais infirmier, dit-il. On fait un travail de collaboration. Mais il y a quand même un certain volet hiérarchique où le médecin octroie les ordres et où le personnel infirmier va exécuter l’ordre. » Tout s’est finalement bien passé.

En tant que préposé, infirmier et médecin, il a toujours été près des gens. Il comprend notre travail. Il nous aide. Il n’est pas prétentieux.

Véronique Charbonneau peut en témoigner. La préposée aux bénéficiaires a travaillé avec Pascal Gagner lorsqu’ils portaient le même uniforme. « En tant que préposé, infirmier et médecin, il a toujours été près des gens, dit-elle. Il comprend notre travail. Il nous aide. Il n’est pas prétentieux. »

Le Dr Tinawi dit bénéficier de l’expérience d’infirmier du Dr Gagner. « Il a beaucoup de connaissances qui viennent [de son passage] aux soins intensifs », dit-il. Il connaît, cite-t-il en exemple, les bons dosages de médicaments utilisés dans des cas critiques.

Augmenter la valorisation

Dans le milieu hospitalier depuis près de 20 ans, le Dr Gagner constate que la tâche s’alourdit pour le personnel. Le gouvernement devrait bonifier la rémunération des préposés s’il veut valoriser ce métier « humain », croit-il.

« Personnellement, je trouve ça aberrant qu’un préposé gagne le même salaire qu’un commis de la SAQ [Société des alcools du Québec] », dit le Dr Gagner.

Selon lui, les futurs médecins auraient intérêt à faire un stage d’observation durant lequel ils suivraient une équipe de préposés aux bénéficiaires. Être préposé a « humanisé sa pratique », dit-il.

Personnellement, je trouve ça aberrant qu’un préposé gagne le même salaire qu’un commis de la SAQ

« Ça m’a octroyé une approche empathique avec la famille et les patients, remarque le Dr Gagner. On est formé comme médecin pour agir, intervenir. Des fois, probablement qu’on finit par rouler de manière machinale parce qu’on est formé pour sauver des vies, surtout en médecine d’urgence. »

Travailler en équipe est essentiel, insiste-t-il. « Je peux bien vouloir jouer au superhéros et au gros ego avec mon titre, mais si vous m’enlevez le commis en avant [qui prépare les dossiers des patients], je ne pourrai pas bien fonctionner rapidement. » Et bien soigner ses patients.