Condamnés à boire de l’eau embouteillée

Plus de 307 résidences de la communauté algonquine dépendent de la livraison de bouteilles et de bonbonnes d’eau chaque semaine.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Plus de 307 résidences de la communauté algonquine dépendent de la livraison de bouteilles et de bonbonnes d’eau chaque semaine.

À deux heures de la capitale nationale, des habitants de la communauté algonquine de Kitigan Zibi ne peuvent pas se servir un verre d’eau à même leur robinet, puisque près de 300 foyers dépendent toujours de l’eau embouteillée. Or, si l’on en croit les données du gouvernement fédéral, la situation concernant l’eau potable semblerait réglée, puisque les avis d’ébullition y ont été levés en 2017.

« Complété ». C’est ce qui est indiqué dans la colonne « Étape du projet » pour cette communauté située à la frontière de Maniwaki dans le répertoire du gouvernement du Canada. Ce dernier met régulièrement à jour les données concernant la situation de l’eau potable dans les communautés autochtones au pays, alors qu’il vise à lever tous les avis concernant l’eau potable d’ici mars 2021. Ces avis sont rédigés afin d’informer les habitants des communautés de ne pas boire l’eau, qui n’est pas ou pourrait ne pas être potable, selon les tests sur sa qualité. La Première Nation de Kitigan Zibi, elle, fait partie des 87 réserves catégorisées par un point vert sur la carte du pays, identifiant les communautés où les avis concernant l’eau potable ont été levés depuis 2015. Cette donnée peut porter à confusion, puisque certains habitants de la communauté sont toujours aux prises avec de l’eau contaminée due à la présence naturelle d’uranium dans le sol.

C’est la solution du gouvernement fédéral de livrer ces bouteilles d’eau. Ce n’est pas la nôtre. Notre solution est de brancher toute la communauté sur le système public.

A priori, les données gouvernementales ne mentent pas : parmi les 588 logements de la communauté, 281 ont été raccordés au système d’aqueduc public en 2011 et n’ont pas fait l’objet d’un avis sur la qualité de l’eau depuis. Les 307 résidences restantes sont approvisionnées par des puits individuels, dont certains contiennent de l’eau contaminée. Or, la liste des communautés pour les avis à long terme sur l’eau potable vise uniquement les systèmes publics d’eau potable, et exclut donc les puits individuels. Cette particularité est également mentionnée sur le répertoire.

Ce sont ainsi les habitants de plus de 307 résidences de la communauté algonquine qui dépendent de la livraison de bouteilles et de bonbonnes d’eau chaque semaine, considérant les risques de la présence d’uranium dans leurs puits. Et ils échappent aux données publiques. « J’ai appris tout récemment que [notre communauté] est verte dans le système, mais ce n’est pas le cas. C’est environ 40 % de la communauté qui est rattachée au système public, et 60 % qui sont servis par l’eau embouteillée », affirme fermement Paul McDougall, membre du conseil de bande de Kitigan Zibi.

Services aux Autochtones Canada n’avait pas commenté au moment où ces lignes étaient écrites.

L’eau embouteillée : une solution à long terme ?

À l’heure actuelle, Services aux Autochtones Canada finance la livraison des bonbonnes d’eau dans la communauté, des contenants en plastique de 18 litres livrés une fois par semaine, un coût que l’ancien chef du conseil de bande de Kitigan Zibi Jean-Guy Whiteduck estime à 70 000 $ par année.

« De ces 307 puits individuels, certains ont démontré la présence de traces naturelles d’uranium et de radium exigeant l’émission d’un avis sur la qualité de l’eau potable. Les résidences touchées par l’avis sur la qualité de l’eau potable reçoivent de l’eau embouteillée, laquelle est partiellement financée par Services aux Autochtones Canada », indique la porte-parole Rola Tfaili, par courriel au Devoir.

 

« De nouveaux projets d’agrandissement du système d’eau potable sont prévus dans la communauté afin de raccorder d’autres résidences », ajoute-t-elle.

Paul McDougall affirme pourtant le contraire. « Nous avons soumis des projets au gouvernement fédéral, environ entre cinq ou six, et nous n’avons toujours pas de nouvelles de leur part », déplore-t-il. Joint par Le Devoir le 12 décembre dernier, il s’apprêtait à envoyer à nouveau sa demande de projet d’agrandissement, faute de suivi.

Pour M. McDougall, la livraison d’eau embouteillée est loin d’être une solution envisageable à long terme. « C’est la solution du gouvernement fédéral de livrer ces bouteilles d’eau. Ce n’est pas la nôtre. Notre solution est de brancher toute la communauté sur le système public, indique-t-il. Cela fait maintenant vingt ans que nous [recevons] les bouteilles d’eau. Cela aurait dû être réglé il y a quinze ans. »

Rencontré en novembre dernier, Jean-Guy Whiteduck a été à la tête de la communauté de 1976 à 2006, puis a été réélu en 2015 jusqu’en décembre 2018, moment où il a démissionné en raison de problèmes de santé.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Selon un ancien chef du conseil de bande de Kitigan Zibi, le plan à long terme est de poursuivre la livraison des bouteilles d’eau aux résidents non desservis par le système d’aqueduc.

M. Whiteduck affirme également que le plan à long terme est de poursuivre la livraison des bouteilles d’eau aux résidents non desservis par le système d’aqueduc. Autrement dit, aucune date n’est fixée pour ceux qui attendent encore d’avoir accès à de l’eau potable directement de leurs robinets.

Services aux Autochtones Canada indique que, « comme la moitié des résidences de Kitigan Zibi sont dispersées sur un vaste territoire rural, le raccordement de toutes les résidences au système public serait prohibitif ».

Des risques pour la santé

Lors de son passage à Kitigan Zibi, Le Devoir a rencontré une résidente de longue date, qui souhaite rester anonyme. La dame, qui habite dans la communauté depuis plusieurs dizaines d’années, fait partie des habitants qui dépendent de l’eau embouteillée à des fins de consommation. En raison de son âge avancé et du poids important des bonbonnes d’eau, l’effort afin de les déplacer jusqu’à l’intérieur de sa résidence chaque semaine constitue un défi considérable.

« Le gouvernement dit qu’il ne sait pas quels sont les effets à long terme [sur la santé]. Eh bien, ça fait un bon bout de temps [que la situation perdure] », lance-t-elle en riant.

En effet, Santé Canada a découvert l’uranium dans l’eau au début des années 1990 en effectuant des analyses de routine. En 1999, l’organisme a recommandé aux habitants de ne pas boire l’eau de leurs puits.

« Ça fait au moins 20 ans qu’ils ont fait les tests. Avant ça, les gens buvaient quand même l’eau, c’est juste qu’ils ne savaient pas [qu’elle était contaminée]. Les membres de la communauté ont commencé à être inquiets lorsqu’une grande portion de la communauté a commencé à développer des cancers. Ils se demandaient s’il y avait un lien, et nous ne savons toujours pas », ajoute la dame.

Pour sa part, Santé Canada affirme que les preuves sont insuffisantes « pour conclure que l’exposition par voie orale à l’uranium naturel peut causer le cancer chez les humains ou les animaux ». L’organisme révèle aussi que, d’après les études réalisées sur des animaux, « le rein est le principal organe cible pour la toxicité, bien que d’autres organes cibles soient possibles [les os, par exemple] ».

Services aux Autochtones Canada prétend pour sa part qu’il assure le suivi quant aux puits individuels de manière à prévenir les risques sur la santé : « Les agents de santé environnementale travaillent en étroite collaboration avec le Kitigan Zibi Health and Social Services et aident les résidents et les propriétaires en leur fournissant des conseils et des recommandations en matière de santé publique sur la salubrité de l’eau potable afin de protéger leur santé. »

Un goût déplaisant

Si la moitié de la communauté attend encore d’être raccordée au système d’aqueduc public, certains habitants qui l’ont été en 2011 ne semblent pas totalement satisfaits. Des résidents rencontrés par Le Devoir lors de son passage dans la communauté affirment que plusieurs personnes ayant accès à l’eau potable achètent quand même des bouteilles d’eau. Le goût omniprésent du chlore de l’eau traitée serait dissuasif.

Paul McDougall remarque la même chose, même s’il assure que les employés des travaux publics, responsables d’entretenir les infrastructures de la communauté, surveillent le niveau de chlore dans l’eau tous les jours. « Si les gens n’ont pas bu de l’eau contenant du chlore pendant des années, et qu’ils commencent à boire cette eau traitée, le goût est définitivement différent », note-t-il.


 
2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 17 décembre 2019 07 h 45

    Solution mitoyenne ?

    Dans l'Arctique canadien la plupart des petites collectivités n'ont pas d'aqueducs à cause de la difficulté de les construire dans le pergélisol et les maisons sont approvisionnées en eau potable par camion avec des grosses citernes à l'intérieur des maisons. Si, comme le prétend le gouvernement fédérall, la distance entre les maisons qui restent à connecter au système d'aqueduc est trop grande et que ce serait prohibitif, pourquoi ces valeureux fonctionnaires n'ont pas au moins équipé ces maisons de citernes pour la livraison d'eau ? L'idée est pour un camion citerne qui transporte l'eau potable de s'approvisionner au système d'aqueduc et de faire la livraison de grandes quantités d'eau potable dans les citernes des maisons. Cela est moins dispendieux que construire un réseau d'aqueduc et beaucoup plus pratique pour les résidents qui n'ont pas à transporter des bouteilles d'eau qui peuvent être lourdes pour les gens qui ont moins de capacités physiques. C'est une solution qui existe aussi dans le sud du pays, dans certaines zones rurales où l'eau devient de plus en plus rare dans les puits.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 17 décembre 2019 12 h 07

    Qui est responsable?


    Le but (idéal), des médias, est de surveiller les pouvoirs, le Devoir avec ses discours sur sa propre indépendance semble y souscrire. Maintenant pragmatiquement, les médias ont d'autres fonctions, par exemple servir d'organe de relations publiques pour leur propriétaire. Ainsi, les médias rapportent aussi «ce qui se passe».

    Ce qui m'étonne, d'un journal comme le Devoir, c'est que l'on ne fasse pas de liens entre les éléments.
    Trudeau a envoyé une lettre à ses ministres et c'est toujours le même préambule : la lutte aux changements climatiques, la réconciliation avec les autochtones.

    Depuis 2015, l'argent est littéralement brûlé par le fédéral, mais les dépenses en éducation et en santé, à travers les transferts sont plafonnés, ce qui n'empêche pas le gouvernement fédéral de dépenser autrement, par exemple en finançant directement des logements sociaux, ce qui frustre évidemment Québec.

    On vient d'apprendre, dans le même journal, que le déficit sera plus gros que prévu, mais on peine à s'assurer que les citoyens, ici autochtones, aient de l'eau potable.

    A priori, c'est une question de taxes si c'est une municipalité, mais si c'est une réserve, alors c'est de responsabilité fédérale. Par contre, au Québec, bien des municipalités n'ont pas de service d'aqueduc et c'est au citoyen de payer pour l'eau, parfois avec un puits artésien.

    Ici, je comprends que le problème est l'uranium et le radium. Les puits individuels peuvent donc être utilisés pour tout sauf la consommation. La solution demeure alors d'une manière permanente la livraison d'eau, mais on peut trouver une solution pour régler le problème de l'achat d'eau embouteillée.

    Mais je n'arrive pas à comprendre la chaine de responsabilité d'un problème aussi simple.
    Qu'une autorité municipale règle le problème, accumule évidemment une dette, et ensuite négocie avec le fédéral pour l'éponger.