Des enfants en attente de soins

«La nutrition, c’est la base de la vie», souligne Paule Bernier, présidente de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec.
Photo: iStock «La nutrition, c’est la base de la vie», souligne Paule Bernier, présidente de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec.

En raison du manque de ressources, des enfants en bas âge requérant des services en nutrition attendent de longs mois sur des listes d’attente avant de pouvoir consulter une nutritionniste en CLSC, a appris Le Devoir, ce qui pourrait avoir des effets durables sur leur santé.

Au CLSC de Parc-Extension à Montréal, 50 enfants de moins de cinq ans se trouvent actuellement sur la liste d’attente. Certains y patientent depuis le mois de juin. 48 de ces cas sont classés priorité 1, ce qui signifie qu’ils devraient être vus à l’intérieur d’un délai de deux semaines.

« Je suis très inquiète, confie Josiane Cyr, nutritionniste au CLSC de Parc-Extension depuis dix ans. Avec tous les cas qu’on a en ce moment en attente, il y a peut-être d’autres cas graves comme celui de ce bébé [qui souffre de malnutrition sévère et de rachitisme]. » La Presse rapportait mardi matin le cas d’un bambin hospitalisé au printemps qui, à 15 mois, pesait 6 kilos, soit le poids moyen d’un bébé de deux mois et demi.

La situation au CLSC de Parc-Extension est loin d’être une exception. Au CLSC de Côte-des-Neiges, 48 jeunes patients se trouvent actuellement sur la liste d’attente pour un suivi en nutrition et 16 sont sur la liste d’attente du CLSC Métro.

[Pour] les enfants qui ont de l’anémie avant 24 mois, on sait qu’il y a un impact sur le cerveau et que les effets se répercutent jusqu’à l’âge adulte

 

En juillet dernier, Josiane Cyr, en collaboration avec la pédiatre Patricia Li, toutes deux chercheuses à l’Institut universitaire SHERPA, a publié un rapport sur les carences nutritionnelles des jeunes enfants issus de l’immigration et des milieux défavorisés — une population à risque pour les problèmes de nutrition.

On y apprend que les listes d’attente sont longues dans plusieurs autres secteurs de Montréal. En date du 5 juin, 97 enfants de moins de cinq ans et femmes enceintes (dont 20 bébés prématurés et de petit poids à la naissance) patientaient sur la liste d’attente du CLSC Jeanne-Mance et 48 enfants de moins de cinq ans, dont 12 de priorité 1, étaient en attente d’une consultation en nutrition au CLSC LaSalle. Au CLSC de la Pointe-de-l’Île, 70 cas étaient en attente ; les patients de priorité 2 et 3 peuvent patienter jusqu’à deux ans avant d’être vus par une nutritionniste.

« C’est extrêmement long quand on pense que, lorsqu’un enfant grandit, son cerveau et son corps sont en train de se développer », souligne Josiane Cyr.

Répercussions à long terme

Et le temps joue contre ces jeunes enfants. « Les enfants qui ont de l’anémie avant 24 mois, on sait qu’il y a un impact sur le cerveau et que les effets se répercutent jusqu’à l’âge adulte. Ça mène à des difficultés de scolarisation, à des difficultés à trouver un emploi, et même à des difficultés à trouver un conjoint », explique Paule Bernier, présidente de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec.

La nutrition, c’est la base de la vie, souligne-t-elle. « Une grande partie des problèmes cognitifs et des problèmes de développement sont liés à la nutrition. De la conception à la naissance, puis avec la croissance, tout le développement des organes se fait par la nutrition. »

Ni le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, ni l’Institut de la statistique du Québec, ni la Direction régionale de santé publique de Montréal ne détiennent de données quant à la prévalence de la malnutrition et du rachitisme (maladie due à une carence de vitamine D) chez les enfants québécois.

« Moi, je vois de plus en plus de cas d’anémie ferriprive [carence en fer], mentionne Josiane Cyr. Et des cas d’anémie de plus en plus sévères. » Dans certains cas, les conséquences sur le développement cognitif sont irréversibles. « Selon la littérature, les points de quotient intellectuel perdus seraient vraiment perdus. »

Besoins criants

Avec l’arrivée massive de demandeurs d’asile dans le quartier Parc-Extension, le nombre d’enfants de moins de cinq ans recommandés en nutrition a bondi de 61 % de 2017-2018 à 2018-2019 (de 135 à 218). En plus de Josiane Cyr, qui travaille quatre jours par semaine, une deuxième nutritionniste a été embauchée deux jours par semaine au printemps 2018.

Le manque de ressources en nutrition est criant, souligne-t-elle. Une quinzaine de professionnels de la santé forment l’équipe Enfance-famille du CLSC de Parc-Extension. Or, « les demandes en nutrition comptent pour près de 25 % de toutes les demandes de services de l’équipe », peut-on lire dans le rapport de Josiane Cyr et Patricia Li, dont une copie a été déposée au ministère de la Santé et des Services sociaux la semaine dernière. Une nouvelle nutritionniste, également à temps partiel, devrait se joindre à l’équipe du CLSC de Parc-Extension sous peu.

« Les besoins sont énormes en première ligne », affirme Paule Bernier. La présidente de l’Ordre se réjouit du lancement du programme Agir tôt. Annoncé en février par Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Agir tôt vise à dépister en bas âge les problèmes de développement chez les enfants pour ensuite mieux les accompagner.

Le programme prévoit l’embauche de quelque 800 professionnels à la grandeur de la province, dont des nutritionnistes. Paule Bernier déplore toutefois le fait que plusieurs de ces nouveaux postes de nutritionniste sont des postes à temps partiel. « On a besoin d’une directive ministérielle claire pour que suffisamment de nutritionnistes soient embauchés pour combler les besoins », clame-t-elle.

« On trouve ça préoccupant que les listes d’attente soient très longues, a dit Alexandre Lahaie, attaché de presse de la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. On va aller chercher plus d’informations et on va voir ce qui doit être fait pour que les services soient offerts, particulièrement aux populations vulnérables. »

1 commentaire
  • François Réal Gosselin - Abonné 21 novembre 2019 10 h 20

    Une hérésie !

    Enfants maltraités, enfants négligés ou oubliés, enfants pauvres, enfants mal nourris, enfants sur une liste d’attente, enfants de l’hérésie !
    Le Canada et le Québec cachent son enfer dans un nuage de mots et statistiques mensongères. Pauvreté infantile, maltraitance des citoyens en situation de vulnérabilité, le « maître » sait trouver la façon de faire pour amoindrir le faible… et ça se targue d’être les champions des droits de l’homme : du droit du dominant, en effet !
    Jamais! Cette situation ne devrait jamais exister. Aucun enfant ne devrait être ainsi traité et se retrouver dans un couloir de la mort que des crayons politiques ont créé.
    Rayer de votre vocabulaire cette expression, « Liste d’attente ». C’est une hérésie par apport au droit de l’enfant, au droit à la vie, au droit à une « vraie » vie. Aucune liste d’attente ne doit exister pour la personne en situation de vulnérabilité.
    Que m’importe vos « normes » bureaucratiques, peu m’importe vos restrictions budgétaires, aucun enfant (aucun être humain de fait) ne doit se retrouver sur une liste d’attente, une liste en attente de vivre !

    Se retrouver sur une liste d’attente s’est aller à l’encontre de tout ce qu’on croit, de la vie, c’est une hérésie!