«Iniquités» dans les places en CPE à Montréal

Le nombre de places en garderies privées non subventionnées a connu une hausse «fulgurante» de 554% dans l’île de Montréal entre les années 2009 et 2016.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nombre de places en garderies privées non subventionnées a connu une hausse «fulgurante» de 554% dans l’île de Montréal entre les années 2009 et 2016.

Les milieux défavorisés ont 2,5 fois moins de places en centres de la petite enfance (CPE) que les quartiers les mieux nantis. Cette offre « inéquitable » pénalise les enfants les plus vulnérables, qui ont pourtant le plus à gagner des services éducatifs offerts dans les CPE, prévient la Direction régionale de santé publique de Montréal.

Dans deux rapports obtenus par Le Devoir, la Santé publique sonne l’alarme : tandis que le nombre de places en CPE connaît une stagnation, la fréquentation des services de garde privés non subventionnés a explosé, notamment chez les enfants les plus défavorisés.

La proportion d’enfants démunis ayant fréquenté exclusivement un service de garde non subventionné a augmenté de 10 points de pourcentage en cinq ans, entre les années 2012 et 2017, à Montréal.

Cette hausse est jugée « préoccupante » et peu étonnante, compte tenu de la montée en flèche des places en services de garde privés non subventionnés, dont le nombre dépasse désormais celui des places en CPE dans l’île de Montréal.

Depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Charest en 2003, les gouvernements ont fait le choix politique de favoriser les garderies privées aux dépens des CPE. Les enfants de milieux défavorisés en ont payé le prix, selon la Direction régionale de santé publique de Montréal.

« Au cours des dernières années, la DRSP [Direction régionale de santé publique] a fait valoir dans différents contextes l’importance de développer le réseau des CPE en privilégiant l’accès aux enfants de milieux défavorisés […]. Malheureusement, malgré les nombreux messages portés en ce sens depuis presque 10 ans, force est de constater que les iniquités d’accès aux CPE pour les enfants de milieux défavorisés demeurent inchangées à Montréal », indique un des deux rapports qui seront dévoilés lundi.

Le privé d’abord

L’accès aux CPE fait du surplace à Montréal. Les deux tiers (66 %) des enfants démunis n’ont jamais fréquenté un CPE (comparé à 46 % des enfants mieux nantis). La proportion d’enfants en services de garde non subventionnés, elle, est désormais deux fois plus grande dans l’île de Montréal qu’ailleurs au Québec, indique la Santé publique.

Le nombre de places en garderies privées non subventionnées a connu une hausse « fulgurante » de 554 % dans l’île de Montréal entre les années 2009 et 2016. C’est un rythme de croissance presque huit fois plus rapide que celui des places en CPE.

Résultat : les garderies privées non subventionnées offrent désormais 33 % des places en services de garde éducatifs à Montréal, comparativement à 28 % pour les CPE. Ceux-ci offraient 38 % des places en 2009.

La Santé publique recommande au ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, de créer en priorité des places en CPE dans quatre quartiers montréalais — correspondant au territoire des CLSC de Montréal-Nord, Saint-Michel, Parc-Extension et LaSalle.

Ces quartiers les plus défavorisés ont 2,5 moins de places en CPE que les secteurs les mieux nantis (12,5 % des enfants de 0 à 4 ans dans le quintile le plus défavorisé, comparé à 29,5 % dans le quintile le plus favorisé). Ce sont pourtant les enfants les plus vulnérables qui ont le plus besoin des services des CPE, souligne la Santé publique.

« Les connaissances les plus à jour indiquent que c’est dans les CPE que l’on retrouve les niveaux de qualité de service les plus élevés. Les services y sont gratuits, notamment pour les enfants de familles prestataires de l’aide sociale. De plus, les CPE ont des liens privilégiés avec les professionnels du CLSC, notamment en vertu des protocoles d’entente entre les CLSC et les milieux de garde pour réserver des places aux enfants vulnérables sur le plan socioéconomique ou développemental », indique la Santé publique.

Manque de choix

Isabelle Laurin, chercheuse à la DRSP et coauteure des deux études, souligne que le but n’est pas de « faire peur aux parents » qui envoient leurs enfants en service de garde privés. « Des services de garde non subventionnés, il y en a d’excellente qualité, et des CPE de moins bonne qualité aussi », nuance-t-elle. La loi 143, entrée en vigueur au printemps 2019, risque d’augmenter la qualité de tous les services éducatifs, publics et privés, estime la Santé publique.

« La préférence des parents reste le CPE, mais on ne peut pas dire que les parents ont le choix dans certains territoires à Montréal », précise la Dre Catherine Dea, responsable du Service de développement des enfants à la DRSP de Montréal.

« Une proportion de 20 % des enfants de milieux défavorisés a une vulnérabilité développementale, et l’offre actuelle de CPE est déficiente et inéquitable. Ça nous préoccupe », précise-t-elle.

Avantage aux mieux nantis

Une série de politiques mises en place depuis une quinzaine d’années ont favorisé les garderies privées : levée du moratoire sur l’établissement de nouvelles garderies privées (2003), bonification du crédit d’impôt pour frais de garde (2009 et 2015) et modulation des tarifs de garde (2015). Par contre, le gouvernement Legault vient de rétablir le tarif unique, fixé à 8,25 $ par jour, ce qui est une bonne nouvelle pour les CPE.

 
66 %
À Montréal, les deux tiers des enfants démunis n’ont jamais fréquenté un CPE.

D’autres facteurs ont contribué à la hausse de fréquentation des garderies non subventionnées par les enfants des quartiers démunis, selon la DRSP de Montréal.

Les parents de quartiers mieux nantis sont plus susceptibles de se mobiliser pour avoir un CPE. En outre, les enfants de milieux aisés entrent plus tôt en service de garde, entre autres parce que la mère retourne travailler. Cela donne un avantage aux familles nanties, d’autant que la fratrie a la priorité pour une place en CPE.

Agir tôt

La Santé publique estime que le gouvernement devrait diriger vers les services de garde une partie du programme Agir tôt, mis en place par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

« Il est bien plus important d’avoir accès à un orthophoniste à l’âge de 2 ou 3 ans qu’à l’entrée à l’école. Plus on agit tôt, plus l’intervention est efficace », dit la Dre Catherine Dea.

La DRSP de Montréal recommande par ailleurs aux ministres de la Famille et de l’Éducation de « travailler en étroite collaboration » à l’implantation des maternelles 4 ans, dont les services sont aussi insuffisants dans les milieux défavorisés.

10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 18 novembre 2019 02 h 09

    Idéologie

    «Depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Charest en 2003, les gouvernements ont fait le choix politique de favoriser les garderies privées aux dépens des CPE. Les enfants de milieux défavorisés en ont payé le prix, selon la Direction régionale de santé publique de Montréal.»

    C'est à cela que mène l'idolatrie du privé par les idéologues néolibéraux.

    « Les connaissances les plus à jour indiquent que c’est dans les CPE que l’on retrouve les niveaux de qualité de service les plus élevés. Les services y sont gratuits, notamment pour les enfants de familles prestataires de l’aide sociale.»

    C'est gratuit dans les endroits où il y en a le moins...

  • Raynald Blais - Abonné 18 novembre 2019 05 h 29

    Les quartiers favorisés sont aussi favorisés en CPE

    Les quartiers défavorisés sont aussi défavorisés en CPE.
    Cette étude répertorie la disponibilité de CPE en regard des besoins des enfants. Plus les besoins des enfants sont grands, moins il y a de CPE. Mais cette étude n'est que partielle. Elle ne répond pas à la question: Comment le développement des CPE vs services de garde non-subventionnés en est arrivé à défavoriser les plus défavorisés des enfants de l'île de Montréal?
    La réponse indiquerait ce qu'il faut faire pour renverser la vapeur. Au lieu de cela, l'étude conclut qu'il faudrait améliorer la présence de CPE dans les quartiers défavorisés. Voilà ce qu'est une étude partielle: Améliorer la situation, sans empêcher qu'elle ne se reproduise. (Idem pour la pauvreté vs le capitalisme)

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 18 novembre 2019 09 h 12

    Les libéraux ont causés un préjudice irréparable à 2 générations d'enfant.
    Mon fils, sans aucune place en CPE n'a pas pu avoir les soins d'une orthophoniste et la garderie privée refuse de faire le pont entre l'ortophoniste et le milieu de garde. Je me suis endettée pour offrir un service à mon fils que d'autre recoivent, service qui sera utile un jour à toute la société.
    Je me demande si un recours collectif est possible et si oui, comment faire?
    Y a t'il quelqu'un sur ce fil qui aurait des notions de droit en la matière?

  • Suzanne Gravel - Abonnée 18 novembre 2019 09 h 18

    Mode de planication et de développement à questionner.

    Cela s'explique en grande partie par la stratégie de développement utilisée. Il fallait un groupe de parents qui constituait un groupe promoteur. Ce sont donc les parents qui en avaient le plus besoin et qui étaient organisés pour le faire qui ont porté les projets de CPE. Puis avec le gouvernement libéral, ce furent les propriétaires privés qui ont pris en partie le relai. Pour se sortir du problème d'accessibilité universelle, ce devrait être la communauté locale qui porte d'abord les projets, là où il y a un manque d'accès. Et que la réglementation favorise les petites installations qui se répartissent mieux sur le territoire, particulièrement en milieu rural.
    Suzanne Gravel, retraitée du département TÉE du Cégep de Jonquière.

  • Yvon Robert - Abonné 18 novembre 2019 09 h 48

    Les effets de la centralisation

    Un autre effet de la centralisation, la mise en place des CPE a fait du ministère de la Famille un autre monstre bureaucratique après les ministères de la Santé et de l'Éducation, même le gouvernement a perdu le contrôle sur ces ministères, imaginez la population. On a besoin d'une cure de décentralisation, au contraire on veut faire disparaître ce qui reste de contrôle local avec le projet de loi 40, l'abolition des commissions scolaires. De fait les CPE ont été développés sur le modèle des écoles privées, des parents du milieu se prenant en main pour les développer, parents ne provenant pas des milieu défavorisés.

    La santé, l'éducation, la garde des enfants autant de services qui méritent d'être contrôlés par les communautés locales, les villes, les municipalités et les commissions scolaires, il serait peut-être temps de voir comme ça se passe ailleurs dans d'autres pays, en CPE on engloutit des milliards tout en laissant de coté les plus défavorisés. La bataille des maternelles 4 ans ouvertes à tous à grand frais est une illustration que les effets de la centralisation nous conduisent dans cul de sac.

    • Yvon Robert - Abonné 18 novembre 2019 10 h 38

      Vous avez raison le Québec aurait pu s'inspirer des modèles développés dans d'autres pays et rapprocher les décisions de la population. Le Québec possède depuis 2006 une étude sur le sujet,

      https://www.mfa.gouv.qc.ca/fr/publication/Documents/SG_portrait_servicesdegarde_neuf_pays.pdf