Les malades invisibles du plomb

Imperceptible, le plomb dans l’eau a des effets sur la santé néfastes sur le long terme, mais ils restent méconnus.
Photo: Mackenzie Lad - Institut du journalisme d'enquête de l'Université Concordia Imperceptible, le plomb dans l’eau a des effets sur la santé néfastes sur le long terme, mais ils restent méconnus.

Au début des années 1990, les résidents de Sainte-Agathe-des-Monts ont vécu le pire épisode de contamination au plomb de l’histoire récente du Québec. Pourtant, les centaines de personnes intoxiquées ne s’en étaient jamais rendu compte.

« C’est insidieux, [le plomb]. Vous ne le voyez pas, vous n’y goûtez pas et ça ne conduit pas à une épidémie comme, par exemple, la salmonelle. À cause de ça, on ferme les yeux. [Mais] c’est clairement un problème de santé publique majeur », résume Bruce Lanphear, professeur en santé publique à l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, qui étudie les effets du plomb depuis des décennies.

 

Imperceptible, le plomb dans l’eau a des effets sur la santé néfastes sur le long terme, mais ils restent méconnus. Chez les adultes, même de faibles niveaux d’exposition peuvent provoquer de l’hypertension, un dysfonctionnement rénal ou encore une diminution des performances cognitives. Ils sont aussi associés à un plus grand nombre de fausses couches et de naissances prématurées. Chez les enfants, des niveaux de plomb très faibles peuvent affecter le développement du cerveau et avoir des effets sur le quotient intellectuel.

« Les conséquences du plomb se développent lentement dans les cas d’hypertension ou de décès par maladie coronarienne », indique M. Lanphear. Une récente étude à laquelle il a contribué révèle que le plomb est le principal facteur de risque de décès par maladie coronarienne aux États-Unis. Ce qui représente plus que les décès prématurés liés au tabagisme, au manque d’activité physique ou à la mauvaise alimentation.

« Mais personne ne parle de la contamination au plomb », déplore-t-il.

Au hasard d’une crise

C’est le hasard qui est à l’origine de la découverte de la contamination de l’eau potable de Sainte-Agathe-des-Monts dans les Laurentides.

Les prémices de la crise se font sentir en 1989, lorsqu’un couple qui vient d’emménager dans la ville consulte un naturopathe pour des problèmes digestifs et des signes de fatigue. Des échantillons capillaires envoyés dans un laboratoire américain révèlent des niveaux élevés de plomb dans leurs cheveux.

Le couple se rend à l’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme pour faire des prises de sang. « Les concentrations de plomb retrouvées dans leur sang, de 306 et 336 [microgrammes par décilitre], se comparent à celles qu’on retrouve habituellement chez certains travailleurs exposés au plomb », peut-on lire dans un rapport de 1992 sur la crise de Sainte-Agathe-des-Monts, signé par le Dr Michel Savard, médecin-conseil à la Direction de la santé publique du CISSS des Laurentides. À l’époque, le seuil jugé inquiétant est de 20 microgrammes par décilitre de plomb dans le sang. Il est maintenant à 10.

Le Dr Savard se souvient très bien de cet épisode, près de 30 ans plus tard. « Dans ma carrière, c’est un des gros dossiers ».

L’eau pointée du doigt

L’électrochoc suscité par la découverte pousse le médecin du couple, le Dr Reiner Banken, à mener une enquête à leur domicile. L’eau du robinet provenant du réseau municipal figure rapidement parmi les coupables potentiels. Le Dr Banken décide de la tester lui-même.

« Normalement, on fait un prélèvement après cinq minutes d’écoulement, mais comme il était médecin et n’avait jamais fait ça, il en a fait au temps zéro, à 10 secondes, à 20 secondes, à 30 secondes, à une minute, à deux minutes, à cinq minutes et 15 minutes », explique Dr Savard.

Les soupçons se confirment, ce qui conduit à d’autres tests à travers la ville. Dans son rapport de l’époque, le Dr Savard indique avoir testé 20 maisons reliées au réseau d’eau municipale par des tuyaux en plomb, et toutes affichent des dépassements, allant même jusqu’à 4900 ppb. La norme de l’époque était de 50 ppb.

Cette découverte conduit à un dépistage massif pour connaître le taux de plomb dans le sang des résidents de la ville. « On l’a perçu comme une menace à la santé de la population », se souvient le Dr Savard.

Au moment du dépistage, 476 résidents, dont 213 enfants âgés de 0 à 13 ans, étaient intoxiqués par le plomb. Parmi les personnes affectées, 12 % — soit 55 personnes — présentaient des taux de plomb dans le sang supérieurs à la norme, et 15 d’entre eux étaient des enfants de 0 à 6 ans, la population la plus vulnérable au plomb.

Michel Blanchette vivait à Sainte-Agathe-des-Monts depuis 1986 quand la crise a éclaté.

« On a tous passé des tests avec les enfants et mon épouse. Puis effectivement, notre taux de plomb était élevé. On nous avait dit que le plomb ne s’élimine pas vraiment, qu’on était pris avec ça », se souvient celui qui habite toujours la même maison. En 1992, ses deux enfants, âgés de trois ans et de quatre mois, avaient des niveaux de plomb sanguin de 18 et 12,5 microgrammes par décilitre, respectivement. Quant à M. Blanchette et sa femme, leurs taux s’élevaient à 20 et 13 microgrammes par décilitre. À sa connaissance, ils n’ont développé aucun problème de santé lié au plomb.

« Sainte-Agathe-des-Monts, c’est un cas exceptionnel au Québec, assure le Dr Savard. On a eu peur. On se disait : il y a-tu d’autres Sainte-Agathe ? On en a cherché, puis on n’en a pas trouvé ». La municipalité s’approvisionne en effet à une source d’eau particulièrement acide, et donc très corrosive.

Plus de plomb chez les Québécois

Avec le retrait du plomb de l’essence et de la peinture, les concentrations du métal dans le sang ont considérablement diminué en Amérique du Nord dans les cinquante dernières années.

« On n’est pas trop alarmé. Ce sont des problèmes résiduels, les principales sources de plomb ont été écartées. On est dans les derniers combats pour [éliminer] le plomb », estime Patrick Levallois, médecin spécialiste en santé publique et responsable du groupe scientifique sur l’eau à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Les Québécois sont cependant les plus touchés à travers le Canada. Les concentrations de plomb dans leur sang et leur urine sont en moyenne 25 % plus élevées que dans le reste du pays, d’après une étude réalisée en 2018 par l’INSPQ. La peinture au plomb et les tuyaux en plomb sont principalement montrés du doigt. La majorité des échantillons étudiés demeurent cependant sous les niveaux alarmants.

Les chercheurs à travers le monde observent néanmoins des effets nocifs même à des niveaux de plomb très bas dans l’organisme. « À des niveaux d’exposition plus faibles, qui n’entraînent pas de symptômes évidents et qui étaient auparavant considérés sans danger, on sait que le plomb altère de diverses manières de multiples systèmes organiques », indique l’OMS sur son site Internet.

Dans les 20 dernières années, les niveaux d’exposition au plomb acceptables ont d’ailleurs été considérablement revus à la baisse. La norme québécoise est passée de 50 ppb — la norme établie en 1984 — à 10 ppb en 2001, sous les recommandations de Santé Canada quelques années plus tôt.

En mars dernier, l’organisme fédéral a recommandé aux provinces de viser 5 ppb. « Tout doit être mis en oeuvre pour maintenir les concentrations de plomb dans l’eau potable au niveau le plus bas qu’il soit raisonnablement possible d’atteindre », prévient Santé Canada sur son site Internet.

Malgré ces avertissements, les Québécois demeurent peu informés sur les effets du plomb sur leur santé. Québec n’a pas changé ses méthodes d’échantillonnage et maintient pour le moment sa norme à 10 ppb.

« [Au Canada], les autorités n’agissent pas tant que les preuves ne sont pas claires et accablantes, au point qu’elles ne peuvent plus les ignorer », estime Bruce Lanphear.

Le ministère de la Santé a refusé d’accorder une entrevue à l’équipe d’enquête, estimant que cet enjeu relevait du ministère de l’Environnement. En entrevue, la directrice de l’eau potable et des eaux souterraines au ministère de l’Environnement, Caroline Robert, a toutefois renvoyé la balle au ministère de la Santé dès qu’il était question de l’impact du plomb sur la santé.

« L’aspect risque pour la santé humaine, c’est vraiment nos partenaires du ministère de la Santé qui ont l’expertise de ce côté-là », a-t-elle indiqué, précisant que la priorité était de détecter les entrées de service en plomb des résidences.

Crédits

Annabelle Caillou, Ameli Pineda, Brigitte Tousignant — Le Devoir
Michael Wrobel, Michael Bramadat-Willcock — Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia

Équipes de production :

Le Devoir :
Chef de projet : Véronique Chagnon
Stagiaire : Lea Sabbah

Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia :
Productrice et superviseure : Patti Sonntag
Coordonnateur de recherche : Michael Wrobel
Coordonnatrice du projet : Colleen Kimmett

Avec la collaboration de Global News

Produit par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia