Un médicament contaminé prescrit à des millions de Canadiens

Le valsartan est l’ingrédient actif de plusieurs médicaments destinés aux personnes atteintes de maladies cardiovasculaires.
Photo: Darwin Brandis Getty Images Le valsartan est l’ingrédient actif de plusieurs médicaments destinés aux personnes atteintes de maladies cardiovasculaires.

Le rappel de médicaments à base de valsartan est la goutte qui fait déborder le vase pour l’Ordre des pharmaciens du Québec. Ce médicament destiné aux patients cardiaques, qui a été prescrit à plus de quatre millions de Canadiens en 2017, a fait l’objet d’un rappel mondial le mois dernier et lève une fois de plus le voile sur les risques associés aux monopoles dans l’industrie pharmaceutique.

Du N-nitrosodiméthylamine (NDMA), une substance classée comme cancérogène probable par l’Organisation mondiale de la santé, a été retrouvée dans des médicaments à base de valsartan dont l’ingrédient actif, sous forme de poudre, a été produit par la pharmaceutique Zhejiang Huahai en Chine.

Le hic, c’est que le laboratoire pétrochimique de l’entreprise est l’unique fournisseur de cette poudre pour la plupart des grandes compagnies pharmaceutiques. Zhejiang Huahai a fait son mea culpa cet été en disant que la contamination était probablement due au fait qu’elle a modifié son processus manufacturier en 2012.

« Il faut vraiment se poser des questions sur la manière dont les médicaments sont produits », avise Patrick Boudreault, directeur des affaires externes de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Il déplore une fois de plus le fait que certains médicaments ont une source unique. « On veut travailler avec le gouvernement et l’industrie pharmaceutique pour analyser la chaîne de fabrication et de distribution des médicaments. Il faut vraiment analyser ce risque [d’avoir une pénurie ou une contamination], parce qu’il est bien réel. »

« C’est comme avec les auto-injecteurs d’épinéphrine. Pourquoi y a-t-il une seule compagnie qui en distribue ? » se questionne le directeur des affaires externes.

« Le pire a été évité »

La valsartan est l’ingrédient actif de plusieurs médicaments destinés aux personnes atteintes de maladies cardiovasculaires, comme l’insuffisance cardiaque et l’hypertension artérielle.

Les médicaments qui en contiennent sont donc très communs au pays. La Fondation des maladies du coeur et de l’AVC estime que 600 000 Canadiens seraient atteints d’insuffisance cardiaque et Santé Canada estimait en 2014 que 5,3 millions de Canadiens avaient déjà reçu un diagnostic d’hypertension artérielle. De plus, un total de 4 381 833 ordonnances ont été délivrées au Canada pour les médicaments connus sous le nom de Valsartan, selon l’IQVIA, une banque de données pharmacologiques mondiale.

« Le pire a été évité », mentionne toutefois Patrick Boudreault, car des médicaments similaires sont offerts sur le marché. « À ce que je sache, il n’y a pas eu de pénurie, mais on a été chanceux. Heureusement, il y a d’autres molécules pour remplacer le valsartan, mais ce n’est pas le cas de tous les médicaments », précise-t-il.

Des patients inquiets

Patrick Boudreault certifie que les médicaments visés par le rappel de Santé Canada ont tous été retirés des pharmacies au Québec.

Ainsi, les patients qui se sont déplacés en pharmacie pour renouveler leur prescription se sont fait proposer un autre médicament équivalent, mais ceux qui avaient déjà le médicament chez eux n’ont pas été avisés par leur pharmacien, puisque Santé Canada ne l’a pas recommandé dans son rappel.

Elle a simplement recommandé aux patients qui prenaient ce médicament de consulter leur médecin.

Or, le Collège des médecins du Québec n’a pas voulu émettre de commentaires sur le sujet. Il a été impossible de savoir si les médecins qui prescrivent ces médicaments vont faire un suivi avec les patients qui ont potentiellement avalé des comprimés contaminés.

D’ailleurs, certains patients « très inquiets » ont rapporté leur médicament, indique le directeur des affaires externes de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Les risques sont méconnus

La contamination pourrait être présente dans certains médicaments depuis 2012.

Après une évaluation préliminaire de ce rappel, l’Agence européenne des médicaments a estimé qu’il pourrait y avoir un cas supplémentaire de cancer pour 5000 patients prenant les médicaments infectés à la plus forte dose de valsartan (320 mg), et ce, chaque jour pendant sept ans. Cette estimation est basée sur des tests animaliers antérieurs, le risque général de recevoir un diagnostic de cancer en Europe (1 sur 3) et les autres sources de NDMA.

Aucune estimation de la sorte ne sera émise par Santé Canada. « La situation est différente au pays, car la santé est une compétence provinciale. Aussi, il serait difficile de faire une telle évaluation parce qu’un cancer peut être causé par un ensemble de facteurs », a indiqué une porte-parole de Santé Canada qui dit toutefois que les patients peuvent remplir un formulaire en ligne s’ils ont des symptômes particuliers après la prise des médicaments faisant l’objet du rappel.

De plus, Santé Canada dit ignorer combien de gens au pays sont touchés par ce rappel.

De la poudre au comprimé

Les compagnies pharmaceutiques achètent la poudre de Valsartan d’usines pétrochimiques, comme celle de Zhejiang Huahai. Puis, la poudre est acheminée dans les laboratoires des compagnies pharmaceutiques partout dans le monde pour la production du médicament. L’usine chinoise fournit la majorité des géants de l’industrie. C’est pourquoi on retrouve ces médicaments sous plusieurs noms dans les pharmacies, tels que Act-Valsartan, Teva-Valsartan, Sandoz Valsartan, Valsartan de Sanis, Valsartan de Pro Doc Limitée et Valsartan de Sivem produits pharmaceutiques.
8 commentaires
  • Pierre Chevrier - Inscrit 4 août 2018 05 h 44

    Savoir ce que l'on ingère

    J'ai été victime de ce médicament pendant des années. Mon pharmacien m'a avisé du rappel,en m'appelant avant même mon renouvellement. Il m'a proposé un médicament équivalent. Je m'était auparavant informé de la cause de la contamination. L'origine chinoise de la poudre utilisée par les fabricants, même québécois, me rend suspicieux. J'ai demandé à connaître l'origine des produits utilisés pour mon nouveau médicament. Impossible de savoir. J'avais en tête d'éviter tous médicaments dont une partie provenait de la Chine, où je soupçonne que les contrôles sanitaires sont déficients; plusieurs scandales à ce propos viennent régulièrement à notre connaissance. Nous avons le droit de savoir, non seulement la composition de nos médicaments mais aussi de leur provenance.

  • Nadia Alexan - Abonnée 4 août 2018 06 h 29

    Honte à nos gouvernements qui favorisent le bien-être des monopoles pharmaceutiques.

    Honte à Santé Canada qui ne réglemente pas les monopoles pharmaceutiques devenus plus fort que les états. Santé Canada veille au bien-être des compagnies pharmaceutiques plus que les citoyens/citoyennes. Le fait que les patients qui ont consommé ces pilules contaminées puissent avoir le cancer est un scandale. Pire encore, Santé Canada n'a pas vu nécessaire d’aviser les patients de ce danger.

  • Patrice Hildgen - Abonné 4 août 2018 07 h 41

    une conséquence bien prévisible

    La concentration en quasi-monopole de l'industrie chimique et pharmaceutique s'est produite assez rapidement. La démission des gouvernements pour protéger l'industrie locale conduit inévitablement à ce genre de situation. Pour diminué les couts on a laissé des pays aux normes plus élastiques (Indes et Chine en particulier) devenir les seuls producteurs alors que nous avions l'expertise et le personnel qualifié. D'autre part, ce fait sur le valsartan nous prouve aussi qu'une règle élémentaire de controle très rigoureux des matières premières avant la fabrication des comprimés n'est pas faite ou elle est mal faite. La encore pour diminuer les couts et augmenter le profit on se fit à la fiche analytique du fournisseur.

  • Michel Héroux - Abonné 4 août 2018 09 h 25

    Les génériques

    Je souffre d'insuffisance cardiaque (entre autres petits problèmes). Dans mes nombreux médicaments, on m'a prescrit du Telmisartan. Il y a deux ou trois mois, ce médicament a été remplacé par un générique, le Valsartan. J'ai eu la chance de lire la nouvelle sur son rappel le jour même où Santé Canada a annoncé ce rappel. Je suis allé dare-dare à la pharmacie et j'aui exigé que l'on me donne du Telmisartan, et non le générique cancérigène. Je veux bien prendre des médicaments génériques, mais après cette expérience, je me pose pas mal de questions...

  • Patrick Daganaud - Abonné 4 août 2018 12 h 17

    Étatisation requise

    Que ce soit pour contrecarrer les coûts faramineux ou pour contrôler la qualité, le seul moyen est d'étatiser la fabrication des médicaments.
    Pour faire des profits, l'industrie pharmaceutique est prête à tuer du monde.
    Elle falsifie ses recherches et cache ou minimise des effets secondaires dévastateurs.
    Elle amplifie la consommation.
    Elle achète les médecins.
    Elle n'a de souci que ses profits au détriment de la santé.
    L'étatisation est requise.