La pilule abortive sera plus accessible

Le Collège des médecins n’exigera pas des médecins qui veulent prescrire le Mifegymiso qu’ils soient également formés pour pratiquer des avortements chirurgicaux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Collège des médecins n’exigera pas des médecins qui veulent prescrire le Mifegymiso qu’ils soient également formés pour pratiquer des avortements chirurgicaux.

Pris à partie par des militantes, des féministes et des médecins au sujet de la pilule abortive, le Collège des médecins du Québec (CMQ) assouplit les exigences de formation nécessaires pour la prescrire. Le CMQ était accusé de ralentir l’accès à ce soin au Québec, alors que seulement quatorze cliniques l’offrent pour le moment, contre près de cinquante qui pratiquent l’avortement chirurgical.

L’ordre professionnel n’exigera pas des médecins qui veulent prescrire le Mifegymiso (ou avortement médical) qu’ils soient également formés pour pratiquer des avortements chirurgicaux, a confirmé au Devoir son secrétaire, le Dr Yves Robert. Les médecins seront tout de même soumis à une formation personnalisée de quelques jours. Il assure que le CMQ souhaite que l’accès à la pilule abortive se généralise.

Dans les dernières semaines, le CMQ a reçu un vent d’indignation sous forme de trois lettres très sévères à son endroit, dont Le Devoir a obtenu copie : une de la part de médecins, une deuxième de l’Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité et une dernière de la Fédération québécoise pour le planning des naissances (FQPN).

L’étincelle a été allumée par des précisions publiées en mars sur le site du CMQ. On y lisait entre autres qu’« une formation théorique et pratique couvrant l’ensemble des procédures pour les interruptions de grossesse est requise » pour qu’un médecin puisse prescrire le Mifegymiso, même s’il désire « limiter » ses interventions à la pilule abortive.

Dans une quatrième lettre adressée au ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, l’organisme Action Canada pour la santé et les droits sexuels rapporte le témoignage anonyme d’un médecin. Le CMQ lui aurait demandé de « faire une formation de plusieurs jours à l’extérieur de la région », de « faire [lui-même] plusieurs avortements chirurgicaux » […] « pour pouvoir finalement prescrire la pilule abortive ».

Trois lettres, une même indignation

La première lettre arrive fin avril et est signée par cinq médecins, dont la Dre Édith Guilbert, experte à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) en matière de santé reproductive des femmes.

Les exigences, notamment la formation théorique et pratique pour l’avortement chirurgical, ne sont pas soutenues par la science, arguent les médecins. L’approche du CMQ « crée une iniquité d’accès à l’avortement médical, en particulier pour les Québécoises des régions rurales et éloignées, comparativement aux Canadiennes », écrivent-ils.

Ils reprochent au CMQ de juger l’avortement médical comme « une pratique dangereuse » qui pourrait « banaliser l’avortement » alors que « l’accès à la pilule abortive n’augmente pas le recours à l’avortement » et « réduit le risque de complications ».

Ces médecins estiment que la formation en ligne devrait suffire. Au 31 décembre 2017, 3820 professionnels de la santé avaient terminé celle de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC).

Le 1er mai, l’Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité écrivait également au CMQ. Signaient sa directrice, la professeure Hélène Lee-Gosselin, ainsi que d’autres féministes universitaires : la Dre Donna Cherniak, Marie De Koninck, Édith Deleury, Guylaine Demers et Louise Langevin.

Pour elles, les balises imposées par le CMQ sont carrément « inconstitutionnelles », écrivent-elles. « Il y avait vraiment atteinte aux droits des femmes, explique Hélène Lee-Gosselin en entrevue. En droit du travail, on appelle ça des exigences déraisonnables ».

« Si on impose des restrictions qui ne se sont pas basées sur la science, c’est une atteinte à l’égalité et à la sécurité pour les femmes », ajoute Louise Langevin. « Ça fait plus de trente ans que le médicament est utilisé ailleurs, c’est quoi le problème ? » Selon des données qu’elle a colligées pour un ouvrage à paraître, en Suède, en Finlande et en Norvège, environ 90 % des avortements se font de manière médicamenteuse.

Début mai, le CMQ a répondu à ces critiques, par lettre également. « Nous ne partageons pas votre vision selon laquelle ces règles ont un caractère restrictif », écrivait son président, le Dr Charles Bernard. Il se disait à la recherche « d’équilibre entre la prudence et la sécurité pour les patientes et le souhait d’une augmentation graduelle » de l’accessibilité.

La FQPN s’est jointe au débat dans une missive suivante, reprochant au Collège de priver les personnes enceintes de la possibilité « d’avorter plus tôt dans la grossesse, dans leur milieu, avec le soutien de leur proche ou de leur communauté ».

L’organisme précise que contre quarante-neuf cliniques offrant l’avortement chirurgical, seulement treize pratiquent l’avortement médical. Une quatorzième viendrait de l’ajouter à son offre de service, et une vingtaine d’autres prévoient de faire de même. Le service n’est pas encore offert dans plusieurs régions, comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean, l’Abitibi-Témiscamingue ou la Gaspésie. Dans plusieurs régions, l’avortement chirurgical est offert une ou deux journées par mois seulement, selon la FQPN.

Le Collège réagit

Aujourd’hui, le Dr Yves Robert dit que les directives de mars ont été mal interprétées. « Il y avait peut-être une ambiguïté, mais ce n’était pas l’intention », dit-il, de restreindre la prescription de la pilule abortive aux seuls médecins qui font des avortements chirurgicaux. Le Collège a publié de nouvelles précisions sur son site Web, jeudi.

Les médecins qui veulent prescrire la pilule abortive, notamment les médecins de famille, devront faire des stages de un à trois jours, parfois jusqu’à dix jours, explique le Dr Robert en entrevue. Le counselling et l’échographie font partie des techniques qui doivent être maîtrisées. Toutefois, le Dr Robert confirme que la maîtrise de l’avortement chirurgical ne sera généralement pas exigée. Un « corridor de service » pour prendre en charge une femme qui vivrait par exemple un saignement excessif nécessitant un curetage (avortement chirurgical) devra cependant exister.

Le Dr Robert évoque toutefois que, pour des régions très éloignées comme le Grand Nord, « une formation pour le curetage » pourrait être « nécessaire » afin de « pallier toute éventualité ».

« Nous sommes très contentes des ouvertures qui sont faites. Nous allons continuer d’exercer une vigie, pour que l’accessibilité se traduise dans la réalité », indique Hélène Lee-Gosselin.

« Tant que l’accès à la pilule abortive ne sera pas réel partout au Québec, nous allons maintenir la pression », ajoute Cindy Petrieux, coordonnatrice à la FQPN.

5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 26 mai 2018 03 h 43

    Avant la formation du cerveau

    Il est évident et certain que d'arrêter le développement d'un foetus avant même la formation du cerveau (qui précède la formation du coeur) est préférable à tous points de vues. Si ça élimine les avortements chirurgicaux, beaucoup de petits ne soufriront plus de l'ultime rejet.
    C't'écoeurant quand même.

  • Denis Carrier - Abonné 26 mai 2018 09 h 19

    Le génocide tranquille

    Après la révolution tranquille, en sommes-nous rendu au génocide tranquille?
    La pilule abortive est un clou de plus à notre cercueil. Nous avons survécu à plus de deux siècles de domination grâce entre autre à nos familles nombreuses. Mathématiquement, nous somme maintenant en situation de génocide par non reproduction. Pourtant, la stérilité de la femme québécoise n’est pas d’origine pathologique mais culturelle

    • Serge Lamarche - Abonné 26 mai 2018 14 h 24

      C'est la revanche de la revanche des berceaux.

  • Liliana G Perez - Inscrite 26 mai 2018 09 h 48

    Soulagement pour les femmes pauvres

    Pour plusieurs femmes en état de fragilité c'est une très bonne décision.
    Pour les familles pauvres ou qui ne peuvent prendre à charge un enfant aussi.
    Une mère qui passe la misère a plus de chanses d'avoir un enfant avec troubles d'apprentissage.
    Si une mère est éduquée, et avec une bonne formation ses enfants auront plus de la chance dans l'avenir

    • Serge Lamarche - Abonné 26 mai 2018 14 h 25

      Les gens étaient tous beaucoup plus pauvres dans le temps des grosses familles.