Que cachent les poubelles des hôpitaux?

L’éventail des produits à usage unique utilisés dans les hôpitaux est très large, mais le ministère de la Santé ne peut fournir de portrait précis de la situation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’éventail des produits à usage unique utilisés dans les hôpitaux est très large, mais le ministère de la Santé ne peut fournir de portrait précis de la situation.

À la faveur d’un marché en pleine explosion, la tendance du tout jetable s’accroît dans le monde de la santé, où de plus en plus d’hôpitaux recourent aux instruments à usage unique. Même à des plateaux chirurgicaux entiers, préemballés, comportant scalpels, ciseaux, pinces en métal et une panoplie d’équipements sciemment jetés à la poubelle après une seule utilisation, pour épargner des coûts.

C’est que le marché des fournitures médicales à usage unique fait florès un peu partout dans le monde. Et ce, alors que les hôpitaux sous pression tentent par tous les moyens de réduire leurs coûts, notamment ceux liés à la stérilisation des équipements, à leur entreposage et à leur entretien.

Si le recours aux instruments médicaux en plastique jetables (cathéters, tubes, etc.) s’est généralisé lors de l’apparition du VIH, le recours aux instruments en plastique ou en métal jetables, lui, prend de l’ampleur. Au grand dam de certains chirurgiens qui déplorent la quantité astronomique de matériel qui finit aux rebuts, échappant à toute forme de recyclage.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le Dr Rosaire Vaillancourt s’interroge sur le bien-fondé de cette politique de l’usage unique.

« Le plafond a été atteint récemment quand j’ai eu à utiliser un ensemble complet de drain thoracique pour opérer un patient. Même la pompe de plastique utilisée pour gonfler un ballon était jetable après une seule fois, bien qu’elle n’entre jamais en contact avec le patient. Les brocheuses pour les sutures, de plastique et de métal, sont aussi jetées après un seul usage », déplore le Dr Rosaire Vaillancourt, chirurgien à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ).

Conscient que la réorganisation du réseau a obligé les hôpitaux à réduire les dépenses, le chirurgien s’inquiète de l’impact environnemental de cette pratique, qui prend le pas sur le recours aux instruments classiques, stérilisés à l’autoclaveuse. « Quelles que soient les raisons pour lesquelles on jette, on devrait au moins tenter de recycler ce qui peut l’être », allègue-t-il.

Des kits en vrac

Le Devoir a pu examiner un ensemble jetable de chirurgie thoracique vendu par un fournisseur spécialisé, contenant sept instruments de métal (pinces, scalpels, ciseaux opératoires) et une douzaine d’équipements de plastique, ainsi qu’une pompe, tous destinés à la poubelle. Sans compter les mètres de textiles jetables des champs opératoires, nappes de chariots, vestes, masques et coiffes maintenant utilisés en lieu et place des textiles lavables. Des ensembles d’instruments préemballés de soins, ou de chirurgies pour des dizaines d’opérations, sont proposés.

Selon le Dr Vaillancourt, même des sondes à 3000 $ l’unité, utilisées pour traiter des cancers de l’oesophage, sont jetables après un seul usage. « On ne peut blâmer les administrateurs. Depuis la réforme Barrette, ils tentent d’augmenter la productivité. En plus, rien n’est recyclé. Le plastique, c’est une goutte dans l’océan de ce qu’on jette en une journée. »

Des études économiques évaluent le seul « marché » américain des plateaux de chirurgie jetables à des centaines de millions de dollars par année, avec un potentiel annuel de croissance de 8,3 % d’ici 2026, dopé par le nombre accru de chirurgies projetées en raison du vieillissement de la population.

Des contrats, des cadeaux

Chose certaine, les fabricants d’instruments jetables multiplient les efforts pour encourager ici l’adoption de leurs produits. « C’est un marché en plein essor. En orthopédie, certaines compagnies garantissent des instruments gratuits, comme des appareils photo, si des contrats pour des instruments à usage unique sont conclus à long terme. C’est une forme d’obsolescence programmée. Les compagnies font plus d’argent ainsi qu’à vendre une seule fois. Il y a une pression de l’industrie pour faire rouler la machine, » soutient le Dr Robert Turcotte, président de l’Association des chirurgiens orthopédistes du Québec, qui travaille à l’Hôpital général de Montréal.

Difficile de dire si ce choix est plus rentable pour les hôpitaux, affirme ce dernier, mais cela accélère le rythme de travail, car les plateaux stériles préparés par les compagnies arrivent tout prêts avant chaque chirurgie. « On se casse moins la tête, tout va plus vite, c’est facile et rapide : un patient, un “kit”. Ce n’est pas juste pour le risque d’infection, car la plupart des hôpitaux font un bon travail de stérilisation, certains ont même des machines dernier cri. »

Les fabricants de ces produits, eux, brandissent le risque d’infection et de poursuites judiciaires pour promouvoir leurs produits jetables, ainsi que l’abandon du temps et des budgets dévolus à la stérilisation, la traçabilité et la réparation des équipements, et la réduction des chirurgies annulées pour cause de matériel défectueux ou mal stérilisé. Des arguments qui sonnent comme une musique aux oreilles de gestionnaires en manque de budgets.

Une trentaine de lobbyistes du géant mondial de fournitures médicales à usage unique, Cardinal Health, ont d’ailleurs été inscrits au Registre des lobbyistes du Québec depuis 2014, notamment « pour promouvoir des fournitures médicales [ex : produits aux blocs opératoires] auprès des acheteurs du réseau de la santé ». Parmi les institutions visées : la presque totalité des CIUSSS du Québec, l’IUCPQ et les hôpitaux universitaires.

Interrogé sur l’étendue du recours aux instruments jetables dans le réseau hospitalier, le ministère de la Santé n’a pu indiquer au Devoir ni le nombre ni les montants des contrats alloués à ces fournitures. « Dans certaines circonstances, l’achat de dispositifs médicaux (DM) à usage unique doit être privilégié. » Notamment pour ceux « ayant des composantes pointues ou tranchantes (aiguilles, lames) et [ceux] munis de lumières longues et étroites (cathéters, dispositifs munis de canules, etc.) », a indiqué la porte-parole du ministère.

Au CHUM, qui vient tout juste d’emménager dans des locaux à la fine pointe de la technologie, on dit n’avoir pas changé les pratiques en salle d’opération et recourir à des instruments standards, envoyés à la stérilisation, sauf pour les instruments invasifs. À l’IUCPQ, on indique que « les équipements de chirurgie sont utilisés selon les normes du fabricant (réutilisables ou jetables) » et que ces pratiques n’ont pas fait l’objet d’une « refonte » récemment.

8 commentaires
  • Daniel Caron - Abonné 24 mai 2018 06 h 29

    C'est la même chose pour les plateaux à manger (jus, céréale, lait...) des résidents et il est difficile de trouver le temps pour faire du recyclage.

  • Benoit Thibault - Abonné 24 mai 2018 06 h 55

    Une vision en silo

    A n'en pas douter, il y a des exigences de stérilisation a respecter et certains éléments sont difficile à nettoyer et stéiliser. La courte liste précisé par le MSSS l'illustre bien

    Par contre, pour une grande partie cela n'est pas le cas. La décision d'achat ce prend pour des raisons financiières d'abord. Le remplacement par les champs opératoires réutilisables par des jetables en est un exemple patent de plus èa ceux indiqués dans votre article.

    Ces décisions financières sont essentiellement des décisions en silo, basé sur le seul et unique budget de l'établissement. Qu'en est-il d,une analyse plus maco ? Une analyse qui tiendrait compte des coûts de production, transport, entreprosage, et disposition? Une analyse qui tiendrait compe que le coût de ces achats en fin de compte c'est de l'argent qui sort de la province. La décision en silo ne tient pas de ce qui resteraient dans l'économie des régions et au Québec avec les emplois liés à la stréilisation, les côut évités d'enfouissement, etc.

    Le gouvernement du Québec c'est doter d'une politique de développement durable qui tient compte de ces aspets. En pratique c'est peu appliqué. La centralisation des laboratoires en est un autre exemple.

    Aussi, puisqu'une prtie non néglegable de ces éléments disposables font partie des achats en commun, il est assez simple pur le MSSS d'obtenir ces informations. Pour les autres éléments disposables, ce ne seraient êre trop compliqué que le MSSS le demande aux.établissemnts. Ces données sont dans les systèmes informatiques d'achat.

    C'est un tràs bon article que vous avez fait et cela démontre que des compagnies s'organisent, par des approches stratégiquue, pour exploiterer des "faiblesses" structurelles du réseau.

  • Charles Rioux - Abonné 24 mai 2018 07 h 52

    Sans compté...

    Les stéthoscopes, enveloppes de savon non ouvertes, enveloppes de pansement non ouvrertes, thermomètre jetable, etc...

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 mai 2018 07 h 55

    Le dernier paragraphe de l'article..."que cachent les poubelles des hôpitaux"

    vient tout bonnement nous replacer dans l'opacité et la langue de bois de nos chers représentants politiques et de leurs mandarins.
    Merci quand même à Isabelle Paré..

  • Marc Davignon - Abonné 24 mai 2018 11 h 30

    L'art de l'optimisation des processus!?!?!

    Ou comment devenir obnubilé par des chiffres, par des résultats à court terme!

    Ou comment le discours d'une compagnie, est plus crédible que celui de ces propres employés ? Ça doit venir de là le malaise du manque de reconnaissance (ou est-ce l'attrait des cadeaux qui rend plus vraisemblable tout interlocuteur?).

    Quand les prix commenceront à augmenter y aura-t-il une réévaluation? Ben non! Comment s'assurer qu'ils sont bien tous stériles? Comment une compagnie, envers laquelle nous n'avons aucune emprise, peut-elle garantir une telle performance?

    Où est l'étude qui a démontré que cela revient moins cher?

    À toutes ces questions qui embêtent.