Optilab: une centralisation qui soulève des craintes

Cynthia Rivard Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Réseau de la santé

La réforme instaurée par le ministre Barrette créant les superstructures que sont les CISSS et les CIUSSS est à peine achevée que d’autres grands changements s’annoncent dans le monde de la santé. Cette fois, ce sont les laboratoires médicaux qui sont dans la mire du ministre, qui espère économiser des dizaines de millions de dollars avec le projet Optilab.

« Présentement, il y a un laboratoire médical dans tous les hôpitaux du Québec. Certaines analyses d’échantillon sont faites à l’externe, mais l’essentiel des analyses est réalisé dans les établissements », explique Carolle Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

« Optilab,poursuit-elle, est un projet de réorganisation qui vise à centraliser 70 % des analyses dans 11 établissements d’ici trois à cinq ans. » Suivant ce plan, les prélèvements du Nord-du-Québec et de l’Abitibi-Témiscamingue seront analysés à Montréal, alors que ceux de la Côte-Nord et de la Gaspésie le seront à Rimouski, par exemple.

« Il s’agit d’une réorganisation majeure, qui a été annoncée alors qu’il n’y a eu aucune consultation des gens sur le terrain. Nous ne sommes pas contre le changement. Ce que nous demandons, par contre, c’est que l’on prenne le temps de s’asseoir, d’étudier toutes les solutions, de mesurer les impacts, de répondre aux questions. On est incapables d’avoir des réponses à nos questions de la part des directions. Est-ce qu’Optilab va vraiment permettre d’économiser ? Même ça, on ne le sait pas vraiment », illustre-t-elle.

Beaucoup de questions sans réponses

 

Touchés au premier chef par la réorganisation, les membres de l’APTS sont inquiets. La réforme prévoit en effet jusqu’à 20 % de réduction des heures travaillées, ce qui se traduira, selon l’APTS, par des centaines de suppressions de postes partout au Québec. « Que va-t-il arriver au personnel ? Les gens seront-ils transférés ? On ne respecte pas les gens ; il ne semble pas y avoir de vision, de plan à cet égard », soutient Mme Dubé.

Sur le terrain, « les employés sont démoralisés », confirme Sylvain Sirois, répondant politique dans la région de la Côte-Nord à l’APTS. « Ils ont appris qu’à compter du 1er avril 2017, ils seront sous la responsabilité du CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ce sont des gestionnaires d’une autre région, qui ne connaissent pas la réalité de la Côte-Nord, qui en seront responsables. Les gens craignent la suite. Ils ont peur d’être déracinés. Ce n’est pas qu’eux que la réforme touche ; c’est leur conjoint, leurs enfants, leur famille. Que feront-ils s’ils perdent leur emploi dans un domaine aussi spécialisé ? Soit ils devront quitter la région, soit ils devront réorienter complètement leur carrière. »

Monsieur Sirois se montre également très inquiet des impacts qu’aura la réorganisation sur les usagers du système de santé. Selon le répondant régional, la proximité entre le médecin et le patient est compromise. Or, lorsqu’il est question de santé et de possibilité de diagnostic grave, la flexibilité et la rapidité d’analyse sont importantes : « Déjà, les technologistes reçoivent beaucoup de pression pour les analyses effectuées à l’extérieur. Les médecins veulent avoir rapidement les résultats pour les tests concernant les ganglions, par exemple, sauf que l’analyse se fait en Ontario, et on ne sait jamais quand ils seront traités. Cela va devenir la norme. » Un avis que partage sa collègue de Montréal, Josée Asselin, répondante politique pour le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île de Montréal : « Si on augmente le volume, on va créer un goulot d’étranglement. Le CUSM devra répondre à des milliers de médecins. »

Transport déficient

 

M. Sirois rapporte également d’importants ratés dans le transport des échantillons pour les analyses se réalisant déjà à l’extérieur de la région. « Il faut comprendre qu’ils n’ont pas de statut particulier ; ils sont traités comme tous les autres bagages », explique-t-il. Des colis imbibés d’une substance huileuse, une route fermée ou un avion pris au sol qui retarde le transport d’un échantillon, la glace sèche d’un colis qui s’évapore ; le représentant est régulièrement informé de situations qu’il juge inacceptables et reçoit, pour la seule région de la Côte-Nord, l’équivalent d’un rapport d’incident par mois.

Des constats qui trouvent également écho à Montréal, où Mme Asselin s’inquiète que des échantillons provenant de lavements pulmonaires, de ponctions de moelle osseuse et de biopsies puissent être perdus, altérés ou arriver périmés aux laboratoires. « Le transport se fait n’importe comment, par des gens qui n’ont pas la formation pour ça. On parle pourtant de la santé des gens », constate Mme Asselin.

« Je pense qu’on ne peut se permettre aucune erreur, renchérit M. Sirois. Pourtant, au lieu d’être optimal et de tirer par le haut, on cherche maintenant la norme acceptable. Il me semble que lorsqu’on parle de santé, on devrait toujours chercher à offrir le meilleur service à nos citoyens. »

Inquiétudes partagées

 

L’APTS n’est pas la seule à s’inquiéter du projet du ministre Barrette. De plus en plus de voix s’élèvent du monde municipal. C’est le cas au Bas-Saint-Laurent, où les élus demandent eux aussi un moratoire, après avoir demandé une rencontre avec le ministre, sans avoir même reçu un accusé de réception. « Comme administrateur, je sais que la règle d’or, c’est la transparence. Qu’on nous explique comment Optilab va améliorer le service aux citoyens, qu’on nous explique le plan. On nous avait dit qu’un comité d’experts étudierait la situation au Bas-Saint-Laurent et proposerait les meilleures solutions. Là, le comité est parti dans la brume, et on a l’impression qu’on va simplement fermer des services dans les hôpitaux », explique le préfet de la MRC de Rimouski-Neigette, Francis St-Pierre.

« Le ministre est très peu à l’écoute, résume la présidente de l’APTS, Mme Dubé. Il veut faire les choses très rapidement et dans un contexte de restriction budgétaire, alors qu’une telle réforme nécessite de l’investissement. Est-ce une façon de faire croire à la population que le public en est incapable, pour l’envoyer au privé ? Il y a de l’argent à faire là, ça, c’est sûr », conclut-elle.

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