«C’est inquiétant pour tout le monde»

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Dans l’esprit de Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec, la « réforme Barrette » repose essentiellement sur une analyse des coûts afin de niveler tout vers le bas. 
Photo: iStock Dans l’esprit de Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec, la « réforme Barrette » repose essentiellement sur une analyse des coûts afin de niveler tout vers le bas. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Réseau de la santé

La profonde transformation du système de santé que met en branle Gaétan Barrette « fait mal… très, très mal au personnel, aux patients et même aux gestionnaires », déclare Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

« Nous avons eu l’occasion de négocier avec le Dr Barrette, notamment au sujet de sa fameuse réforme, poursuit-elle. Et ce que je déplore le plus chez lui, c’est de voir si peu d’écoute de sa part et la négation des problèmes du milieu. Je déplore aussi le fait d’entendre dire qu’il n’y a pas de compressions budgétaires en santé et que sa réforme est là pour les citoyens — alors que, dans les faits, on assiste au démantèlement du réseau de la santé. »

Louise Chabot cite à l’appui de ses dires les récents propos de la protectrice du citoyen. Dans son rapport annuel, Raymonde Saint-Germain fait valoir que, « de plus en plus, les critères administratifs ont un poids plus important que les critères professionnels pour déterminer l’accès aux services et leur intensité. C’est le cas tant en matière de santé et de services sociaux que d’éducation ou de paiement de rentes et d’indemnités. C’est ainsi que des personnes sont privées de services dont elles ont pourtant cruellement besoin. Je constate que la performance de gestion a de plus en plus préséance sur la performance de service ».

De commenter la chef syndicale : « De dire avec des mots si justes que les politiques d’austérité ont fait mal — très mal — et qu’on s’attaque aux personnes les plus vulnérables, ç’a été du “bonbon” pour nous. C’est ce que nous dénonçons et c’est ce qu’on tente d’illustrer à propos de la réforme, tant du côté du personnel que du côté des gestionnaires. Et on observe maintenant de l’épuisement professionnel partout, partout dans le réseau. »

La présidente de la CSQ s’étonne même de ce que Philippe Couillard laisse agir à sa guise son ministre de la Santé. « J’imagine que, puisqu’il le laisse faire, c’est que la vision soutenue par le Dr Barrette doit bien lui convenir… », dit-elle.

Mégastructures et microgestion

 

La Centrale des syndicats du Québec représente quelque 10 000 syndiqués oeuvrant à tous les paliers du réseau de la santé et des services sociaux. Comme le relate la présidente, ses membres vivent au coeur de la réforme et des mégastructures imposées par Gaétan Barrette.

Songeons simplement aux centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux — les CIUSSS — créés par le ministre Barrette et qui, en région, couvrent d’immenses territoires. « À Montréal, ça peut toujours aller, indique Louise Chabot, mais pensez à de vastes régions comme la Côte-Nord ou la Mauricie… Ça n’a pas de bon sens, on crée des monstres ! »

Elle parle de « monstres bureaucratiques et administratifs » qui regroupent de vastes ensembles hétéroclites d’institutions — hôpitaux, centres de recherche et instituts spécialisés, centres d’hébergement, CLSC, centres jeunesse, centres de réadaptation, centres de désintoxication, etc. —, tout cela sous un même chapeau administratif. « Tous ces centres ont chacun leur mission particulière, mais on craint que certaines soient délaissées au profit d’autres », dit-elle.

En particulier, la chef syndicale redoute que les établissements à vocation sociale — dont les centres locaux de services communautaires (CLSC), les centres jeunesse, de réadaptation, etc. — se retrouvent défavorisés par rapport à la chirurgie et aux urgences.

Les impacts sur le personnel de ces mégastructures sont difficiles à cerner, ajoute Mme Chabot, mais on n’a qu’à penser qu’autrefois, l’employé d’un établissement pouvait être déployé dans un périmètre de cinquante kilomètres. « Mais qu’en sera-t-il maintenant avec les mégaétablissements couvrant une région entière ? » s’inquiète-t-elle. Cette crainte est d’autant plus accentuée que le ministre Barrette exige une flexibilité et une mobilité géographique pour tout le monde.

« J’avoue que ça bouscule énormément de monde, observe Mme Chabot. Dans ces grands ensembles, on s’y perd tous ! On observe déjà ça dans les relations de travail comme du point de vue des soins et des services… Et comment les patients, eux, vont-ils s’y retrouver ? ! »

Dérive du ministre

 

En outre, Louise Chabot s’inquiète de ce que Gaétan Barrette s’accorde trop de pouvoir en centralisant tout. « Le fait est que maintenant, le ministre de la Santé a le droit de vie et de mort sur la gestion du réseau, déclare-t-elle, comme on l’a vu au CHUM. Il peut imposer ses vues aux administrateurs des mégaétablissements. »

Autrefois, rappelle-t-elle, le ministre de la Santé et des Services sociaux établissait les grandes directives et les grands objectifs dont a besoin le réseau pour fonctionner. « Mais il y a une différence entre établir les objectifs et les besoins du réseau et sombrer dans la gestion administrative de tout le réseau, résume Mme Chabot. C’est là une dérive inquiétante rendue possible par la centralisation. »

Dans son esprit, la « réforme Barrette » repose essentiellement sur une analyse des coûts afin de niveler tout vers le bas. « Tout est pensé par rapport aux coûts, plutôt que de miser sur la qualité, et au risque de perdre de vue les besoins des patients, dit-elle, notamment au détriment des soins à domicile ou de la prévention, comme on l’observe déjà. »

« Pour nous, il ne fait aucun doute que la vision centralisée du Dr Barrette est avant tout une question de gestion, de bureaucratie et de performance qui n’a rien à voir avec le patient », insiste-t-elle.

Et de rappeler la syndicaliste : « On oublie souvent qu’il y a de la qualité dans notre réseau de santé et de services sociaux — une grande qualité ! — et que celle-ci est soutenue par le personnel en place, qui fournit plus que sa part d’efforts. Or, pour nous, la centralisation du Dr Barrette laisse peu d’espace à la mobilisation du milieu pour régler les problèmes. »

« Et les grands perdants, dans tout cela, ce seront bien sûr les patients, vous et moi ! » conclut-elle.

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