La FIQ prône un «syndicalisme de proposition»

Martine Letarte Collaboration spéciale
SABSA, située sur le boulevard Charest, dans la basse-ville de Québec, était d’abord active auprès de patients atteints du VIH et d’hépatites. Puis, grâce à une subvention de 150 000 $ de la FIQ en 2014 pour permettre l’arrivée de l’infirmière clinicienne, la clientèle s’est diversifiée.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir SABSA, située sur le boulevard Charest, dans la basse-ville de Québec, était d’abord active auprès de patients atteints du VIH et d’hépatites. Puis, grâce à une subvention de 150 000 $ de la FIQ en 2014 pour permettre l’arrivée de l’infirmière clinicienne, la clientèle s’est diversifiée.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Exaspérée de voir des problèmes perdurer en première ligne depuis de nombreuses années dans le milieu de la santé et des services sociaux, la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) a décidé d’agir. À partir d’idées issues du terrain, elle développe des projets pour tenter de mieux répondre aux besoins de la population. Elle a dans sa mire le suivi en santé mentale, l’hébergement pour personnes âgées, mais pour l’instant, elle lutte pour la survie de la première clinique sans médecin située dans la basse-ville de Québec.

Votre enfant a une otite ? Si vous êtes membre de la coopérative de solidarité SABSA, à Québec, vous pouvez le faire examiner par une infirmière clinicienne, obtenir un diagnostic, une prescription et avoir accès à du suivi. Tout ça, sans passer par un médecin. Vous trouverez aussi dans cette clinique toute une équipe multidisciplinaire : infirmière, technicienne en travail social, etc. Vous serez dirigé chez un médecin partenaire seulement si votre cas le nécessite. « Jusqu’à maintenant, moins de 5 % des cas ont besoin d’un médecin », indique Régine Laurent, présidente de la FIQ.

SABSA, située sur le boulevard Charest, dans la basse-ville de Québec, était d’abord active auprès de patients atteints du VIH et d’hépatites. Puis, grâce à une subvention de 150 000 $ de la FIQ en 2014 pour permettre l’arrivée de l’infirmière clinicienne, la clientèle s’est diversifiée. « La clinique accueille maintenant l’ensemble de la population du quartier, soit beaucoup de familles et de personnes âgées également, indique Régine Laurent. La population du Québec est prête pour des cliniques sans médecin, nous disent les sondages. »


Données probantes

La clinique donne aussi des résultats. Pour avoir sous la main des données probantes, elle travaille avec les équipes des chercheurs Bernard Roy de l’Université Laval et Damien Contandriopoulos de l’Université de Montréal.

« Ils regardent chaque acte posé ; c’est un travail de moine », affirme Régine Laurent.

En huit mois, 750 patients ont été vus dans plus de 1700 consultations. Cela a permis d’éviter que des médecins facturent 120 000 $ à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).

« Les chercheurs n’ont pas calculé là-dedans ce qu’on a économisé en évitant des visites aux urgences, précise Mme Laurent. Les cliniques sans médecin permettent des économies importantes et désengorgent les urgences. »

Pourtant, SABSA se bat pour assurer sa pérennité.  « Nous lui avons redonné 150 000 $ cette année pour lui permettre de continuer à offrir des soins, mais ce n’est pas notre mission première de financer des cliniques », indique la présidente de la FIQ qui représente plus de 65 000 professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires.

L’objectif de la centrale syndicale avec SABSA était de démontrer que placer des infirmières praticiennes en première ligne est une stratégie gagnante pour que, ensuite, le ministère de la Santé et des Services sociaux prenne le relais.

« Nous étions tannées de faire des propositions, mais de ne pas être écoutées, alors nous avons décidé de passer à l’action pour montrer que nous pouvons faire les choses autrement », explique Régine Laurent.

Or, le ministère de la Santé et le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) refusent de financer la clinique. Ils souhaitent plutôt l’intégration d’infirmières dans les groupes de médecine familiale (GMF).

« Le ministre ne souhaite pas voir de cliniques sans médecin ouvrir leurs portes près des GMF, indique Régine Laurent. Mais il n’a aucun problème avec les infirmières cliniciennes qui quittent un GMF parce qu’elles ne jouissent pas d’une pleine autonomie et qui ouvrent une clinique privée à côté ! Pour nous, la création de cette clinique sans médecin est une façon de défendre le réseau public de santé. »

Pour réaliser ce projet, la FIQ s’est inspirée de ce qui se fait en Ontario.

« On sait très bien que ce modèle fonctionne en Ontario et personne n’a remis en question les données produites par les chercheurs chez SABSA, indique Régine Laurent. Alors que les maladies chroniques sont de plus en plus fréquentes et que bien des gens n’ont toujours pas de médecin de famille, il faut aller vers ce genre de solution simple et moins coûteuse pour mieux répondre aux besoins. »

La FIQ miserait sur un financement semblable à celui des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), avec une part des coûts couverte par les résidents en fonction de leurs revenus.

« On créerait une coopérative, ou un organisme sans but lucratif », précise Mme Laurent.

La FIQ souhaite poursuivre le même genre de réflexion prochainement pour en arriver à développer un concept de prise en charge dans la communauté des gens atteints de problèmes de santé mentale.

« On a assisté à trois vagues de désinstitutionnalisation et il faut trouver une façon d’assurer un meilleur suivi dans la communauté, indique la présidente de la FIQ. On souhaite ici aussi une solution à échelle humaine. »


Hébergement pour personnes âgées

La FIQ souhaite mettre plusieurs autres projets sur les rails en suivant la voie du « syndicalisme de proposition ». Notamment dans le domaine de l’hébergement pour personnes âgées. « Dans les dernières années, on a vu les règles changer concernant les heures de soins nécessaires pour pouvoir entrer en CHSLD public, indique Régine Laurent. On a jeté les personnes âgées dans les bras du privé ! Puis on permet encore de séparer les gens contre leur gré : si monsieur et madame, qui ont passé leur vie ensemble, n’ont pas besoin du même nombre d’heures de soins, on les place dans des établissements différents. C’est inhumain ! Cela nous heurte au plus haut point. » La FIQ réfléchit actuellement à un nouveau concept d’habitations en collaboration avec le Chantier de l’économie sociale. « Nous souhaitons arriver avec des petites maisons où les soins s’adapteraient aux gens plutôt que le contraire, explique Mme Laurent. Les gens obtiendraient plus de soins lorsqu’ils en auraient besoin, puis pourraient même décider d’y passer leur fin de vie. On souhaite des habitations à échelle humaine, ouvertes sur la communauté, où les résidents auraient un pouvoir décisionnel. Ils pourraient décider de ce qu’ils mangent et cuisiner, décider de leurs loisirs, etc. »


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