À l’assaut de «l’omertà» dans le réseau de la santé

L’«omertà» s’est accentuée au cours des dernières années et semble s’être amplifiée encore davantage depuis le début de la mise en place de la réforme Barrette, selon Régine Laurent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’«omertà» s’est accentuée au cours des dernières années et semble s’être amplifiée encore davantage depuis le début de la mise en place de la réforme Barrette, selon Régine Laurent.

Régine Laurent n’en est pas à son premier combat, ni à son dernier. Après les négociations qu’elle mène présentement avec le ministère de la Santé pour ses 65 000 membres, la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) compte s’attaquer à « l’omertà » qui sévit depuis quelques années dans le réseau de la santé et qui risque de s’accentuer encore dans les nouvelles mégastructures créées par la réforme Barrette.

« On a de la difficulté à avoir de l’information parce qu’il y a une culture de menace dans le réseau. Chaque fois que quelqu’un dit qu’il se passe quelque chose dans son établissement, immédiatement, il y a des mesures disciplinaires et on lui fait des menaces en lui disant que ça rompt le lien de confiance avec l’employeur. Ils jouent sur le fait que nous sommes des salariés de l’établissement, ils disent que nous ternissons l’image de l’établissement. »

En entrevue au Devoir, Régine Laurent donne l’exemple d’une infirmière qui a reçu un avis disciplinaire pour avoir dénoncé publiquement les problèmes d’entretien d’un ascenseur qui a fait une chute, de même qu’une autre qui a été congédiée pour avoir participé à une enquête journalistique. « On ne peut pas avoir une omertà dans le réseau de la santé, c’est malsain. Si je juge comme infirmière que ça n’a pas de bon sens qu’on ne change pas la couche [d’un patient] la nuit, j’ai un devoir de le dire. Pourquoi est-ce qu’on m’empêcherait de parler ? »

Ce n’est pas d’hier que cette culture du silence s’est imposée dans le réseau de la santé, selon Mme Laurent. Mais l’omertà s’est accentuée au cours des cinq dernières années et semble s’être amplifiée encore davantage depuis le début de la mise en place de la réforme Barrette, qui donne le pouvoir au ministre de la Santé de nommer et de démettre tous les gestionnaires dans le réseau. « C’est une perception, avoue-t-elle d’emblée. Mais les gestionnaires ont tellement peur maintenant qu’ils en laissent de moins en moins passer. Ils font un exemple dans chaque établissement. Quand les employés apprennent qu’une telle a une lettre à son dossier et un avis disciplinaire, tout le monde reste tranquille… »

 

Protéger par la loi

Elle réclame une loi qui protégerait les employés du réseau de la santé, à l’image de celle qui existe au fédéral, soit la Loi sur la protection des fonctionnaires divulgateurs d’actes répréhensibles, adoptée en novembre 2005.

« Je veux partir de nos obligations déontologiques pour arriver à cette loi. Et je l’ai dit au ministre Gaétan Barrette que la prochaine affaire pour laquelle j’allais me battre, c’est qu’il y ait une loi pour protéger ce monde-là […] Ça va être encore plus important dans les nouvelles mégastructures [créées par la loi 10]. Parce que ce qui va se passer dans un CHSLD dans le fin fond, à 150 kilomètres du siège social, s’il n’y a personne pour dire que ce qui s’y passe n’a pas d’allure, qui va le dénoncer ? »

Mais Régine Laurent n’est pas encore rendue là. Pour l’instant, elle mène de front la négociation pour les quelque 65 000 membres de la FIQ, principalement des professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires oeuvrant dans les établissements publics québécois. Le processus a beau être entamé depuis plusieurs mois, elle dit qu’il ne se passe rien, au point qu’elle qualifie les rencontres avec les représentants du ministère de la Santé de « salons de thé ».

Faire autrement

Elle porte également à bout de bras le projet-pilote de clinique de quartier composée uniquement d’infirmières et d’intervenants psychosociaux. Implantée aux frontières des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur à Québec, en partenariat avec la coopérative de santé SABSA, la clinique offre des soins de première ligne en parallèle du réseau de la santé. Le projet est financé par la FIQ, et les résultats sont supervisés par une équipe de chercheurs de l’Université de Montréal et de l'Université Laval. « À la fin de cette expérience-là, on va être capable de prouver au ministère de la Santé que ça a coûté moins cher et qu’il y a eu un meilleur suivi pour les patients. »

Et ce n’est pas tout. Elle tente également de développer un nouveau modèle de « petites maisons pour personnes âgées », un établissement qui partirait des besoins des personnes âgées pour déterminer les soins à offrir. Elle s’indigne un peu du modèle actuel, où la personne âgée doit « rentrer dans une petite case » et être déplacée au fur et à mesure que ses besoins évoluent. « Il y a un problème quand la société permet de “divorcer” des personnes âgées, parce que si monsieur et madame ne sont plus dans la même case, ils sont séparés. Nous, on croit qu’il y a une autre façon de faire. »

Dans ces petites maisons, les soins — et le personnel — seraient changeants au fur et à mesure que les besoins des résidents évolueraient. On ferait participer les résidents aux menus et un représentant siégerait au conseil d’administration. « Je me projetais souvent dans ce dossier-là. Je me disais qu’avec le caractère de cochon que j’ai, à 70 ans, je ne voudrais pas que quelqu’un décide pour moi. Même si mes jambes ne marchent plus, je serai capable de prendre des décisions. »

Non, ce ne sont pas les projets qui manquent. Ni l’audace. Car pour Régine Laurent, si l’on veut faire bouger les choses, il ne faut surtout pas avoir peur de sortir des sentiers battus. « Je ne suis pas capable de rester à ne rien faire. Au lieu de me dire : on ne peut pas faire autrement, moi je suis prête à prendre un niveau de risque. Et il faut accepter ce niveau de risque. Oui, je vais à contre-courant, mais il n’y a pas d’autres façons de faire. »

Régine Laurent en cinq dates

9 octobre 1957 Naissance à Port-au-Prince, Haïti.

Juin 1968 Arrivée au Québec.

Février 1980 Elle commence comme infirmière de nuit à l’hôpital Santa Cabrini.

1er mai 1996 Elle rencontre Fidel Castro à Cuba.

3 juin 2009 Elle devient présidente de la FIQ.


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