Quand la sphère sociale avale l’intimité

On peut se douter qu’Hannah Arendt verrait d’un mauvais œil le partage de l’intimité de chacun sur ces réseaux, surtout à la lumière de l’utilisation  potentiellement préjudiciable qui en est faite. Elle y verrait peut-être même une consécration  de la faillite  du jugement, qu’elle reliait  au fait que  se brouille la  séparation entre les domaines privé et public.
Illustrations Tiffet On peut se douter qu’Hannah Arendt verrait d’un mauvais œil le partage de l’intimité de chacun sur ces réseaux, surtout à la lumière de l’utilisation potentiellement préjudiciable qui en est faite. Elle y verrait peut-être même une consécration de la faillite du jugement, qu’elle reliait au fait que se brouille la séparation entre les domaines privé et public.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Octobre 2021. Le groupe Facebook s’est empêtré dans un énième scandale, après que la lanceuse d’alerte Frances Haugen eut dévoilé au monde entier des milliers de documents internes de la société, maintenant nommés les Facebook Papers. Ainsi, le géant californien sait depuis longtemps que ses services nuisent à la santé mentale des adolescents, qu’ils contribuent à la désinformation, à la division et à la haine — entre autres choses —, et a choisi délibérément de privilégier ses profits au détriment de la sécurité de ses utilisateurs. Cette révélation est encore plus choquante lorsque nous constatons l’omniprésence des réseaux sociaux dans nos vies.

Ces réseaux, de prime abord publics, en regroupant de multiples abonnés qui s’échangent publiquement de l’information et des images, constituent également une fenêtre ouverte sur notre quotidien. Cela peut expliquer en partie pourquoi certains leur résistent toujours, ne voulant pas sacrifier leur vie privée sur cet autel à large portée publique. Il est vrai que la nature floue des réseaux sociaux, à mi-chemin entre sphère privée et publique, peut mener à de véritables écueils.

Cette double appartenance des réseaux sociaux trouve écho chez Hannah Arendt. Philosophe, politicologue et journaliste ayant marqué le XXe siècle, elle est notamment reconnue pour la distinction qu’elle a établie entre ce qu’elle nomme l’« espace public » et l’« espace privé ». L’autrice indique dans l’ouvrage Condition de l’homme moderne (1958) que la différenciation entre ces deux espaces révèle surtout que « certaines choses, tout simplement pour exister, ont besoin d’être cachées tandis que d’autres ont besoin d’être étalées en public ». Mais devant l’étalage public de la vie privée des utilisateurs des réseaux sociaux, quelles dérives Hannah Arendt entreverrait-elle ?

Illustration: Tiffet La philosophe et journaliste Hannah Arendt

Espace public et espace privé

 

À l’origine, le concept d’espace public était associé à la res publica romaine, ou encore à la polis grecque. Il s’agissait d’un lieu de rassemblement où prévalaient la parole et l’action politique. On pouvait alors accéder à la liberté, à l’honneur et à la pérennité garantis par la « publicité » de cet espace, soit la possibilité d’être vu et entendu par ses semblables. L’espace privé se concevait par opposition, en partie par la privation des aspects offerts par l’espace public, notamment le regard d’autrui. En l’absence de cette publicité, l’espace privé était considéré comme une face « sombre et cachée » de l’espace public. Cet endroit permettait de se dérober au regard extérieur afin de se protéger et de s’affairer aux nécessités de la vie et de la famille.

Le sens initial de ces deux espaces a depuis évolué en raison de l’avènement de la sphère sociale, qu’Arendt situe au début des temps modernes. Le domaine social, « propre à l’activité du travail, de la production et des échanges », a alors envahi les espaces public et privé (Jean-Claude Poizat, Hannah Arendt, une introduction, 2013). La sphère sociale a donc changé la simple relation antinomique existant entre le public et le privé. Dorénavant, le domaine privé ne se conçoit plus principalement que par son aspect privatif, ayant été « enrichi » par la montée de l’individualisme. Il renferme maintenant l’intimité, que la philosophe décrivait comme le refuge dans la subjectivité, soit la « propre expérience singulière » de chacun.

Triomphe du domaine social

 

C’est précisément dans cette dynamique que les réseaux sociaux se trouvent, renfermant un contenu intime, mais étalé aux yeux d’un vaste auditoire dans une optique de connexion sociale. D’où leur nature complexe, paradoxale et propice aux dérives.

En effet, la vocation de ces réseaux justement dits « sociaux » illustre le triomphe du domaine social, qui englobe désormais les deux autres espaces confondus. D’une part, les possibilités de diffusion et la visibilité qu’offrent les réseaux sociaux en font l’un des lieux modernes de prédilection pour la prise de parole et l’action politique. D’autre part, les informations divulguées sur ces réseaux sont en partie personnelles : photos de soi, de la famille, des proches, partages de goûts et d’histoires personnelles. C’est ainsi que la notion d’intimité s’immisce dans la réalité de ce phénomène virtuel.

Or, c’est cette intrusion dans l’intimité, propre à l’espace privé et désormais diffusée dans la sphère sociale dominant l’espace public, qui serait problématique, selon Arendt.

Amour et bonté

 

Pour la philosophe, toujours en fonction de sa conception selon laquelle certaines choses doivent demeurer cachées pour exister, l’amour et la bonté ne peuvent subsister que dans l’espace privé. À trop s’épandre publiquement sur l’amour, celui-ci s’éteindrait, étant plutôt « étranger au monde ». La bonté, quant à elle, ne se manifesterait que lorsqu’elle échappe à tout regard, même au sien. Sa nature reposant sur l’abnégation, toute « publicité » reviendrait à la détruire. Derrière ces considérations, il y a la réticence d’Arendt à mélanger les sentiments du domaine privé, de l’ordre de la morale, au domaine public, de l’ordre du politique, sous peine de provoquer une perte de repères.

Néanmoins, force est de constater que des allusions à l’amour et à la bonté se trouvent à profusion sur les réseaux sociaux. Il n’y a qu’à penser aux scènes magnifiées de la vie amoureuse ainsi qu’à la diffusion de messages publics à des proches se voulant en apparence bienveillants — remerciements, compliments, encouragements —, mais qui demeurent tout de même écrits en connaissance de leur caractère public.

Ces comportements sont aujourd’hui tellement répandus qu’ils en sont presque devenus une norme, où le mot d’ordre est la mise en scène de soi. Sans évacuer toute possibilité de sincérité derrière ces actions virtuelles effectuées en se sachant regardé, il est difficile de nier le malaise entourant celles-ci, si l’on se penche sur ce qui guide leur publication. Il reste que le partage public de ces évocations à l’amour et à la bonté tend à les priver de leur caractère propre et à flouter nos repères, comme Arendt le prévoyait pour les choses qui ont besoin d’être cachées.

Marchandisation des données personnelles

 

L’une des illustrations les plus évocatrices des dangers du partage de l’intimité sur les réseaux sociaux consiste en la marchandisation des données personnelles qui en est faite. Il ne faut pas se leurrer : la gratuité des plateformes comme Facebook et Instagram n’est possible que par la vente de ces données à l’industrie de la publicité. Un coup d’œil à la Politique d’utilisation des données de Facebook permet de constater que les informations recueillies par ce réseau social vont des conversations privées à tout ce que nous lui « fournissons », ce qui peut certainement englober une partie de notre intimité divulguée virtuellement.

Ces données perdent alors leur caractère privé aux yeux du roi de la Silicon Valley, qui y décèle un potentiel commercial inouï. Cette transformation met en lumière la gouverne de la sphère sociale, dont l’un des effets est d’instrumentaliser les rapports sociaux en assujettissant les individus à une valeur pécuniaire. À cet égard, l’effacement de la frontière entre espace privé et espace public est encore plus visible lorsque surgissent des scandales concernant la vente de données à des tiers. Cela n’est pas sans rappeler la fuite de données Facebook-Cambridge Analytica de 2018 qui a dévoilé qu’au-delà de l’utilisation commerciale de ces données, celles-ci pouvaient être utilisées à des fins politiques afin de manipuler l’opinion publique, avec succès.

On peut se douter qu’Hannah Arendt verrait d’un mauvais œil le partage de l’intimité de chacun sur ces réseaux, surtout à la lumière de l’utilisation potentiellement préjudiciable qui en est faite. Elle y verrait peut-être même une consécration de la faillite du jugement, qu’elle reliait au fait que se brouille la séparation entre les domaines privé et public. Cette réflexion se reflète d’ailleurs dans les propos du sénateur républicain Roger Wicker, qui a qualifié la conduite du groupe Facebook de « faillite morale », après sa mise sous les projecteurs dans le cadre des Facebook Papers.

Il apparaît donc qu’il existe plusieurs failles dans cette dynamique arrimant les réseaux sociaux aux trois sphères telles que définies par Hannah Arendt. Cette configuration permet à certains maux de s’exprimer avec davantage d’ampleur, et ce, par le partage de l’intimité de façon publique, sous un vernis social. Malgré toutes ces tensions et les plus récents scandales ayant éclaboussé le groupe Facebook, l’attrait pour les réseaux sociaux demeure incontestable, comme en témoignent leurs profits, qui ne cessent de grimper.

Peu après l’éclatement des Facebook Papers, le groupe californien s’est renommé « Meta » et a fait la promotion d’une toute récente innovation : le métavers. Grâce à des outils comme les casques de réalité virtuelle Oculus, ce cyberespace parallèle permettra de transcender la réalité physique afin d’interagir avec d’autres utilisateurs. Cet univers alternatif a été qualifié par Mark Zuckerberg de « nouvelle frontière » du numérique. Dès lors, l’idée selon laquelle certaines choses ont besoin d’être cachées ou étalées pour exister ne s’en trouvera que davantage menacée. Par ailleurs, il est difficile de ne pas voir derrière ce métavers la victoire ultime du domaine social qui, en détruisant les espaces public et privé originels, prive les êtres humains non seulement d’un monde commun permettant de tisser des relations fécondes avec autrui, mais aussi de leur foyer, où ils pouvaient autrefois se dissimuler. Or, un tel brouillage des frontières ne peut qu’entraîner une solitude des plus extrêmes.

L’autrice tient à remercier Karine Poellhuber pour l’aide qu’elle a apportée à la rédaction de ce texte.

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