Le triomphe de la culture thérapeutique

Pour le sociologue américain Philip Rieff, la montée de l’«homme psychologique» génère un sentiment de vide chez des êtres de plus en plus anxieux, dépressifs et frustrés.
Photo: Tiffet Pour le sociologue américain Philip Rieff, la montée de l’«homme psychologique» génère un sentiment de vide chez des êtres de plus en plus anxieux, dépressifs et frustrés.

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L’obsession pour la santé mentale, et plus largement pour la santé tout court, a atteint son apogée ces dernières années, en partie à cause de la pandémie que nous traversons. Mais cette obsession s’est installée au terme d’une longue marche, et d’une mutation culturelle lourde de conséquences.

L’auteur qui peut le mieux nousaider à comprendre cette mutation culturelle est le sociologue américain Philip Rieff. Peu enseigné aujourd’hui, il a pourtant décrit avec finesse la montée de l’homme psychologique et le triomphe d’une culture thérapeutique. Cette dernière s’est forgée dans des milieux sociaux restreints (bourgeoisie, élite culturelle) avant les années 1960, mais elle a depuis triomphé au point de devenir une espèce de pensée unique, diffusée par le système médical, les grands médias, les entreprises multinationales, l’industrie publicitaire, nos gouvernements et Hollywood. Cette culture diffuse de petites maximes aussi simples et efficaces qu’insignifiantes : « aujourd’hui, je me choisis », « prends soin de toi », « écoute ton corps », « cause pour la cause », « pourquoi souffrir ? »…

En 1950, jeune professeur de sociologie, Rieff tombe amoureux d’une brillante élève : Susan Sontag. Dix jours après leur rencontre, ils se marient. Durant cette décennie, Sontag épaule Rieff dans la rédaction de son premier grand livre, Freud : The Mind of a Moralist. L’essai propose une lecture pessimiste de la civilisation et fournit un concept central de la théorie de Rieff : l’homme psychologique.

L’hôpital en guise de cathédrale

Rieff avait créé une lumineuse maxime, qui résume notre histoire culturelle : « L’hôpital succède au parlement et à la cathédrale comme archétype de la culture occidentale. » Cette histoire culturelle repose sur une succession de types sociaux : l’homme politique, l’homme religieux, l’homme économique, l’homme psychologique. Le premier type est dominant durant l’Antiquité ; il est idéalisé dans la pensée de Platon et d’Aristote. L’homme politique est celui qui affirme son identité dans des activités publiques. Il fréquente l’Agora, se rend à l’Aréopage, bref, il s’engage dans ce que nous appelons la vie civique.

Au Moyen Âge, l’homme politique fait place à un deuxième type, l’homme religieux. Ce dernier développe son identité à l’occasion d’activités religieuses : fréquenter la messe, célébrer des fêtes religieuses, prendre part à des processions, partir en pèlerinage.

Puis, au début de l’âge moderne, au fil de l’industrialisation, l’homme économique remplace l’homme religieux. L’individu s’absorbe dans des activités productives tels le travail, le commerce, la production, etc. Cette troisième figure est toutefois instable et transitoire. Elle annonce simplement la naissance d’un quatrième type : l’homme psychologique. Ce dernier n’affirme pas son identité en s’ouvrant vers l’extérieur, dans des activités sociales, comme c’est le cas pour les trois types précédents. Au contraire, il est amené à explorer inlassablement les moindres recoins de sa vie intérieure. Obsédé qu’il est par une furieuse quête de bien-être, ses ressentis dictent ses actions.

Interminable examen de soi

 

Le grand livre de Rieff est publié en 1966 : The Triumph of the Therapeutic. Selon lui, la culture est principalement définie par ce qu’elle interdit. Elle énonce des interdictions, des attitudes jugées inacceptables. Cette façon de voir a des implications institutionnelles. La vitalité d’une culture tient à sa capacité d’affermir son autorité par l’entremise de ses institutions.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, rappelle Rieff, la culture ouvre les individus vers l’extérieur. En participant à des activités sociales, l’individu développe son identité. Ainsi, l’identité était inculquée et apprise ; l’individu ne la créait pas ou ne la choisissait pas. La culture était plus grande que l’individu ; elle le précédait, et faisait de lui un être social.

Or, l’essor de l’homme psychologique donne naissance, durant les années 1950 et 1960, à une nouvelle culture, la culture thérapeutique. Elle s’appuie sur des auteurs qui prétendent que la société opprime l’individu, par l’entremise de ses institutions. La nouvelle culture thérapeutique vise à guérir les névroses fabriquées par la société.

L’homme psychologique n’est pas ouvert à l’extérieur, comme les trois types précédents. Il est engagé à l’égard de lui-même. Sa vie, du matin au soir, est un interminable examen de soi. Ainsi, la hiérarchie ancienne a été inversée. Désormais, les institutions sont sommées de servir l’individu, de pourvoir à son bien-être et, notamment, à sa santé mentale.

Jadis, les institutions étaient des lieux de formation de l’individu. Elles nous préparaient à habiter la société et à y contribuer ; depuis le triomphe de la culture thérapeutique, les institutions deviennent des plateformes où on peut donner une performance, se donner en spectacle ; en bref, elles sont devenues des espaces où les individus sont invités à donner libre cours à leurs états d’âme, pour exprimer ce qu’ils ressentent en leur for intérieur. Au travail, au bistro, dans nos relations sociales, nous sommes tous conviés à nous confesser, à monologuer, à révéler nos petits secrets, comme si nous étions des concurrents à une téléréalité où l’on rivalise d’authenticité.

Illustration: Tiffet Peu enseigné aujourd’hui, le sociologue américain Philip Rieff a décrit avec finesse la montée de l’«homme psychologique» et le triomphe d’une culture thérapeutique.

Trois disciples : Wolfe, Allen, Lasch

Rieff n’écrivait pas pour le grand public. Ses textes étaient difficiles, mystérieux, hermétiques. Il refusait d’être un intellectuel public. Il se voyait comme un moine, et vénérait le métier de professeur et son habitat naturel, la salle de classe. Il interdisait à ses élèves de prendre des notes lors de ses exposés. Phrase par phrase, il décortiquait et commentait les grandes œuvres, point de départ du dialogue avec les étudiants. Une session, c’était Weber, une autre, c’était un texte de Durkheim ou de Lénine.

À l’extérieur de l’académie, sa thèse a inspiré d’audacieux vulgarisateurs. Au cinéma d’abord, Woody Allen a construit une partie de son œuvre autour des tourments de l’homme psychologique. Le journaliste et romancier Tom Wolfe a produit, de son côté, des analyses légendaires des expressions les plus loufoques de la culture thérapeutique qui ont marqué la « Me Decade ». Les reportages et les romans de l’écrivain présentent des personnages qui communient au culte de l’individu et à la libération des pulsions et des désirs. Les nouvelles thérapies qui marquent les années 1970 tournent, dans ses analyses, autour de l’obsession consistant à parler de rien sauf de soi.

Cette posture, dirigée vers l’exploration de nos angoisses et de nos petites blessures, a longtemps été la chasse gardée des classes privilégiées ; cependant, elle a été démocratisée après la Seconde Guerre mondiale. Cette quête, jadis, meublait seulement les moments de loisir. Par un curieux retournement orwellien, elle est désormais encouragée dans tous les milieux, même les milieux de travail, les entreprises ayant compris l’intérêt de soigner, voire de guérir les consciences… « Dis-moi ce que tu as sur le cœur, cher employé. Je t’écoute… »

L’analyse définitive de la culture thérapeutique a été fournie par Christopher Lasch dans La culture du narcissisme, en 1979. Se revendiquant de Rieff, il montrait que la personnalité narcissique façonnée par la culture thérapeutique n’était pas, comme on le suppose, égoïste et imbibée d’un amour de soi excessif. Elle était plutôt une âme anxieuse et nerveuse, sur le mode de la survie, cherchant à plaire à tout prix. Cette personnalité était privée des repères essentiels pour accéder à l’émancipation ou plus simplement à la maturité. Il adhérait à la conclusion de Rieff : l’âge thérapeutique, malgré tout son verbiage sur le potentiel humain et la réalisation personnelle, était finalement antithérapeutique, produisant des humains de plus en plus amers, anxieux, dépressifs et frustrés, avançant dans la vie avec un profond sentiment de vide.

Parmi les effets durables du triomphe de la culture thérapeutique, on discerne la naissance d’une religion de la santé, l’expansion fulgurante du système médical et la montée en prestige des médecins (et plus largement des thérapeutes). La pandémie n’a pas créé ces tendances ; elle les a simplement magnifiées.

Dans ses analyses de la « Me Decade », Tom Wolfe avait dépeint avec brio la duplicité et le snobisme du radical chic, ce rebelle de salon évoluant dans la sphère culturelle, qui avait rapidement troqué la lutte des classes pour le combat plus inoffensif de la « libération personnelle ». À l’occasion de la pandémie, la culture thérapeutique a accouché aujourd’hui d’une nouvelle figure, le « médical chic ». Cet influenceur, vêtu du sarrau, diplômé des sciences de la santé, qui commente les cotes à la Bourse des virus, sermonnant sur Twitter les « édentés » qui maugréent contre la multiplication des mesures sanitaires.

Ainsi, la constitution d’une « société thérapeutique » laisse poindre un nouveau clivage social, à côté du clivage gauche-droite et du clivage nationaliste-mondialiste. Ce clivage est structuré autour de la nouvelle hégémonie du système médical. D’un côté, un nombre croissant de gens s’opposent violemment à cette hégémonie ; de l’autre, un nombre croissant de gens s’avèrent incapables d’affronter la moindre épreuve de la vie sans se soumettre à l’assistance médicale (et pharmaceutique). Heureusement, il en reste un bon nombre pour camper un espace intermédiaire, entre ces deux extrêmes. Ils devront, dans les prochaines années, faire preuve de patience et prendre part aux débats sociaux pour défendre les valeurs qui ont fait avancer notre civilisation.

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