La guerre et la force du vertige

L’ancienne journaliste Chrystia Freeland, devenue ministre canadienne, aurait donc vu juste lorsqu’elle couvrait la politique internationale: Vladimir Poutine attaquerait l’Ukraine «dans le but de détourner la Russie de son propre chemin vers la démocratie libérale».
Illustration: Tiffet L’ancienne journaliste Chrystia Freeland, devenue ministre canadienne, aurait donc vu juste lorsqu’elle couvrait la politique internationale: Vladimir Poutine attaquerait l’Ukraine «dans le but de détourner la Russie de son propre chemin vers la démocratie libérale».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Vladimir Poutine a mis en alerte la force de dissuasion de son armée. Paralysés par cette bravade, nous avons laissé les troupes russes envahir l’Ukraine en toute impunité. Mais voilà, combien de temps allons-nous tolérer ces violents bombardements et rester sourds à l’appel du peuple ukrainien ?

Solidaire des Polonais au cours des années 1980, puis des opprimés en ex-Yougoslavie dans les années 1990 et de la résistance tchétchène au cours des années 2000, le philosophe français André Glucksmann (1937-2015) serait aux côtés du peuple ukrainien s’il était encore vivant.

En 2009, Glucksmann avait résumé les principaux choix qui s’offraient aux pays de l’Est après l’effondrement du mur de Berlin : « Deux voies divisent l’après-1989. D’une part, celle symbolisée par Walesa [en Pologne] et Havel [en République tchèque]. De l’autre, celle incarnée par Milosevic [en Serbie] et plus tard par Poutine [en Russie] » (collectif, La plus belle histoire de la liberté, Seuil, 2009). Ou bien on participe au dialogue entre nations, ou bien on organise le cérémonial de la montée en puissance. Glucksmann l’avait compris, l’imposteur au Kremlin avait choisi la seconde option.

L’ancienne journaliste Chrystia Freeland, devenue ministre canadienne, aurait donc vu juste lorsqu’elle couvrait la politique internationale : Vladimir Poutine attaquerait l’Ukraine « dans le but de détourner la Russie de son propre chemin vers la démocratie libérale » (Boris Proulx, « Vladimir Poutine vu par Chrystia Freeland », Le Devoir).

La conscience politique de notre temps

 

Glucksmann avait aussi longuement réfléchi à la menace d’une guerre totale. Pour l’auteur de La force du vertige, ouvrage paru en 1983, faut-il le souligner, la dissuasion basée sur la menacenucléaire ne devait en aucun temps neutraliser notre jugement critique envers les dictatures ni entraver notre soutien aux peuples opprimés. Suivons son éclairante réflexion.

En 1945, le monde entier découvre l’horreur, c’est-à-dire les camps de la mort. Les nations déclarent l’universalité des droits de la personne et l’honnête citoyen prête serment : « Toi qui as juré jamais plus Auschwitz, ne te mets pas en situation d’avoir à user des procédés régressifs et racistes d’une occupation douteuse… » (La force du vertige, Grasset, 1983).

Ce serment, écrivait Glucksmann, comporte deux objectifs : ne plus se mettre en situation de bourreau et libérer les victimes. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’effondrement du mur de Berlin en 1989 offrit une nouvelle chance à la bonne entente. Le pacifisme forma la conscience politique des nouvelles générations. De surcroît, les interventions mal préparées et non parachevées en Irak et en Afghanistan agiront sur les esprits comme des contre-épreuves ou des repoussoirs, renforçant encore davantage ces mots d’ordre : « Restons chez nous », « Ne cédons pas à la tentation d’intervenir ».

Toutefois, le philosophe de la résistance ne pouvait se résoudre au silence alors que de nombreux conflits éclataient dans diverses régions du monde. Infatigable, Glucksmann osa proposer différentes formulations d’un 11e commandement : « Connais le diable en toi », « Que rien de ce qui est inhumain ne te soit étranger » ou encore « Fais voir le mal » (Le XIe commandement, Grasset 1991).

Dans La force du vertige, Glucksmann avait sans doute exprimé le mieux la détresse ou le désespoir des victimes d’un régime totalitaire : « Il est des situations où l’annonce d’une troisième guerre mondiale s’entend comme une délivrance, où ceux qui ont peu à perdre prient pour que tombent les bombes nucléaires. »

Aussi l’intellectuel reviendra-t-il nous hanter avec sa bouleversante question : pour nos semblables, prisonniers aux mains des bourreaux, comment agissons-nous ? Par cette question, Glucksmann incitait à nous mettre dans la peau d’un peuple sous le joug d’une dictature. Il voulait faire résonner en nous la souffrance des populations touchées, comme le fit avec émotion le président ukrainien Zelensky au Parlement canadien le 15 mars 2022.

Les méandres de l’abstention

Bien évidemment, Glucksmann connaissait les arguments avancés par ses compatriotes en faveur d’une abstention : « Le florilège des bonnes raisons de ne rien faire est infini », écrivait-il dans son ouvrage autobiographique Une rage d’enfant (Plon, 2006). Il récuserait donc aisément l’argument selon lequel l’Ouest, par l’entremise de l’OTAN, aurait provoqué la Russie. En effet, l’argument ne peut justifier une guerre fratricide.

Plutôt, ne faudrait-il pas se demander pourquoi la Pologne et les autres nations limitrophes ont voulu faire partie de l’Union européenne ? Pourquoi le locataire du Kremlin doit-il se maintenir au pouvoir par des contrôles et des arrestations arbitraires, c’est-à-dire par une constante répression ? Pourquoi assassiner en 2006 la courageuse journaliste Anna Politkovskaïa ? Pourquoi emprisonner aujourd’hui l’opposant Alexeï Navalny ? Ou encore : qui a dit que la Fédération de Russie ne pouvait et ne devait jamais être une nation parmi d’autres ? Sans répondre à ces questions, on se condamne à tolérer l’existence des dictatures.

Face à la terreur, nous devenons sourds à notre manque de solidarité comme à l’illogisme de nos propres raisonnements. D’une part, on veut à tout prix éviter l’escalade. D’autre part, on se dit prêts à défendre les pays membres de l’OTAN jusqu’au bout. Pendant ce temps, l’envahisseur avance et justifie son bombardement en Ukraine en prétextant que c’est l’autre qui a commencé le premier.

Illustration: Tiffet Solidaire des Polonais au cours des années 1980, puis des opprimés en ex-Yougoslavie dans les années 1990 et de la résistance tchétchène au cours des années 2000, le philosophe français André Glucksmann (1937-2015) serait aux côtés du peuple ukrainien s’il était encore vivant.

Vérité, mensonge et agression

 

C’est l’autre qui a commencé. Cette dénégation précède la cascade de mensonges. En ce sens, la vérité est la première victime du discours de la haine.

Mais pourquoi est-ce ainsi ? Une partie de la réponse se trouve dans Descartes, c’est la France, que Glucksmann publia en 1987, soit 350 ans après la publication du fameux Discours de la méthode de René Descartes.

À l’aube des temps modernes, en 1637, Descartes comprit qu’il n’y avait pas de vérité première : ni révélée ni sensible. La vérité, c’est que le sujet humain se trompe. Pour Glucksmann, la leçon de Descartes est simple : on apprend à séparer le vrai du faux précisément en éliminant le faux, par la mise en commun d’un vigilant travail critique.

Mais dans la guerre, il n’y a justement plus de travail critique conduisant au partage du vrai et du faux. Il y a seulement la loi du plus fort. Le discours de la science cède au discours de la haine. Or, nous ignorons l’encodage d’un tel discours. Quels sont les déclencheurs idéologiques de l’agressivité humaine ? Comment démonter la rampe de lancement de toute montée en puissance ?

La politique comme art de désarmer

 

Économie de marché, changement climatique, pandémie, nous vivons pourtant à l’ère des interdépendances et des risques partagés. Tout événement du monde est diffusé en temps réel. Alors, les conflits armés ne devraient-ils pas nous apparaître intolérables ? Annalena Baerbock, la ministre des Affaires étrangères en Allemagne, attend l’avènement d’une nouvelle politique. : « Si notre monde est aujourd’hui différent, alors notre politique doit l’être également. » Mais quelle forme prendra-t-elle ?

Pour prévenir et désamorcer les conflits, l’art de gouverner ne suffira pas. Il nous faut apprendre l’art de désarmer. Dans cette perspective, « le principe de vertige » qu’avait développé Glucksmann durant la guerre froide nous serait très utile.

Afin d’en saisir la définition et la portée, retournons une dernière fois à son ouvrage majeur : « La souveraineté, aujourd’hui, se marque par la faculté d’interdire à l’autre de nous interdire de le punir. Je suis souverain si l’autre n’est, toutes proportions gardées, pas moins vulnérable par moi que moi par lui. » En d’autres termes, la dissuasion atteint son objectif en dévoilant la vulnérabilité de chacun des opposants. À la veille d’un affrontement, tous les camps devraient comprendre qu’ils ont tout à perdre.

Et Glucksmann précisait encore, pour indiquer que personne ne devrait être à l’abri du vertige : « La sécurité dissuasive se fonde sur une peur que, loin d’éliminer, elle s’efforce de faire partager. »

En faisant miroiter la menace nucléaire, le président russe a cru se soustraire à la règle du partage du vertige, il a cru infliger un immense vertige à l’ensemble du monde, mais sans avoir à le subir lui-même. C’est une erreur, dirait Glucksmann, car l’existence des Nations unies est le résultat d’un partage des souverainetés. C’est la raison pour laquelle l’ONU détient la légitimité et la légalité pour garantir la cohabitation du monde. Une seule nation ne peut donc faire sa propre loi, d’aucune façon.

Le 10 mars dernier, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, rappelait d’ailleurs « la promesse fondatrice de la Charte des Nations unies : préserver les générations futures du fléau de la guerre ». Or, la communauté internationale ne peut tenir cette promesse qu’en parvenant à imposer la force du vertige à tout belligérant, sans quoi elle nous condamne au désastreux spectacle de notre impuissance à désarmer un dirigeant qui bafoue les règles communes de vie.

La communauté internationale doit donc reprendre sans plus tarder cette « faculté d’interdire à l’autre de nous interdire de le punir » si bien décrite par Glucksmann, condition nécessaire et suffisante pour enfin entendre le vibrant appel du peuple ukrainien.

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