De l’importance d’enseigner la philosophie aux enfants

L’éducation à la
citoyenneté exige
de développer
chez les jeunes
une capacité à
dialoguer.
Illustration: Tiffet L’éducation à la citoyenneté exige de développer chez les jeunes une capacité à dialoguer.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


 

Comme le montrent la question de la liberté d’expression dans les universités et la teneur des échanges sur les réseaux sociaux, la formation de citoyens capables de débattre et de dialoguer est nécessaire au fonctionnement d’unedémocratie participative et délibérative. De même, les problèmes liés à la violence conjugale, aux agressions sexuelles et à la protection des enfants justifient de s’interroger sur les apprentissages qui doivent être effectués pour prévenir des comportements inacceptables. À l’heure où le ministre del’Éducation examine différentes avenues pour remplacer le cours d’éthique et de culture religieuse, la philosophie pour enfants pourrait bien être une solution crédible pour agir sur ces questions en formant les esprits et en éduquant à la citoyenneté, et ce, dès le primaire et le secondaire.

Dans Le Devoir du 13 juin 2020, Normand Baillargeon soulignait que la philosophie pour enfants excelle à instiller les vertus que demande l’action politique : « écouter autrui, argumenter rationnellement, reconnaître qu’on peut se tromper et qu’on s’est parfois en effet trompé ». Il existe un programme de philosophie destiné aux enfants déjà bien structuré et qui ne consiste pas à enseigner les grands auteurs, mais à développer une pratique philosophique dans l’esprit du pragmatisme de John Dewey (1859-1952). C’est le philosophe américain Matthew Lipman qui, dans les années 1970, a développé, sur cette base pragmatiste, la philosophie pour enfants. Cette approche est enseignée au sein de plusieurs universités québécoises. Bien davantage qu’un simple programme de culture générale, un tel programme constitue bel et bien une formation citoyenne où la réflexion éthique est développée de manière originale et constructive.

Le pragmatisme de Dewey

La pratique de la philosophie pour enfants s’inscrit dans une approche pragmatiste de la philosophie et de l’éducation qu’il convient de faire remonter à John Dewey. Dans son ouvrage How We Think, Dewey soutient que « la méthode à utiliser pour développer l’aptitude à une pensée réfléchie, c’est de créer des conditions favorables à l’éclosion de la curiosité et à son développement, c’est d’établir des liens entre les diverses expériences, ce qui entraînera un flot de suggestions, soulèvera des problèmes et constituera les objectifs qui favoriseront un déferlement d’idées ». Toujours selon Dewey, la pratique philosophique doit s’appuyer sur l’expérience vécue, et l’éducation doit constamment reconstruire l’expérience réflexive. De cette manière, la réflexion philosophique devient un processus pédagogique qui est le calque d’une enquête, laquelle est une expérience en soi, et le fondement de la vie démocratique.

À travers cette reconstruction de la philosophie, le tournant pragmatiste induit une reformulation de l’éthique qui implique une construction intersubjective et transactionnelle du sens. Les sujets y développent leur manière de penser ; leur capacité de réfléchir est constamment mobilisée et dépasse la seule compréhension d’un principe qui serait applicable à toutes les situations. Il s’agit plutôt d’assurer la compréhension d’un contexte d’action selon la compréhension partagée par les sujets.

Illustration: Tiffet «La pratique de la philosophie pour enfants s’inscrit dans une approche pragmatiste de la philosophie et de l’éducation qu’il convient de faire remonter à John Dewey», écrivent les auteurs.

Ainsi revisitée sur la base du pragmatisme de Dewey, la philosophie se présente comme une pratique reposant sur une conception ouverte de la démocratie. L’éthique qui en résulte est alors fondée sur le dialogue et la narration de l’expérience, qui sont aussi au centre de la pratique de la philosophie et à l’œuvre, notamment, dans les modes de prévention et de règlement des différends, tels que la médiation. Si certains, comme Richard Rorty, vont jusqu’à soutenir que la narration est tout ce qui reste au philosophe pour réfléchir la réalité, le dialogue qui en résulte doit tout de même répondre à des contraintes sociales, politiques et épistémologiques. Et c’est bien là que la philosophie de Dewey peut nous aider à circonscrire de la bonne manière ces différents espaces.

En développant la capacité de dialoguer des enfants, mais aussi des adolescents puisqu’un tel programme peut être généralisé au-delà du primaire, on répond à une critique qui est parfois adressée aux approches fondées sur l’éthique de la discussion, qui présupposent que cette capacité existe déjà : l’apprentissage est pourtant nécessaire pour que la transformation des identités d’action puisse opérer. L’un des objectifs qui sous-tendent la pratique de la philosophie pour enfants est l’éducation à la citoyenneté, ce qui exige de développer les habiletés par le dialogue. Les enfants sont déjà des citoyens qui participent à la vie démocratique. Pour citer Dewey : « L’éducation est un processus de vie, et non une préparation à la vie. »

La philosophie pour enfants

Développée d’abord aux États-Unis, la pratique de la philosophie pour enfants a été mise en œuvre dans certaines écoles alternatives au Québec. Elle ne vise pas à enseigner l’histoire des idées philosophiques, mais plutôt à amener les enfants à penser par eux-mêmes au sein d’une communauté de recherche. Plutôt que de transmettre aux élèves des solutions toutes faites, il s’agit de définir et d’étudier les problèmes, et de leur apprendre à développer leurs capacités de raisonnement et de jugement en devenant des chercheurs qui appliquent une méthode scientifique, une méthode d’expérimentation selon Dewey.

Dans cette pratique, l’interrogation philosophique des enfants est suscitée par la lecture de récits. Il existe ainsi, pour chaque âge, de nombreux romans visant le raisonnement sur l’activité de penser, la découverte du monde environnant et de la philosophie de la nature, la réflexion sur le langage, la formation morale, la pensée logique et les principales règles et habiletés de la logique, l’introduction à l’éthique, l’introduction à l’esthétique par la poésie, l’introduction au social et au politique. La communauté de recherche philosophique doit être attentive à la possibilitéde réfutation, par les contre-arguments, et à l’autocorrection.

En ce sens, faire de la philosophie dans la perspective ouverte par Dewey, qui liait très étroitement l’éducation et la démocratie, c’est accepter de réfléchir à des concepts qui seront continuellement mobilisés dans la vie citoyenne, des concepts tels que la justice, le racisme, l’inclusion et la vérité pour ne nommer que ceux-là. C’est aussi, comme le suppose une réflexion éthique conçue sous l’angle pragmatiste, réfléchir aux critères de validation de nos décisions, alors que l’on accorde une valeur à nos choix et qu’on les évalue en contexte. La philosophie permet ainsi aux enfants et aux adolescents d’expérimenter une nouvelle façon d’interagir avec les autres en valorisant le dialogue, l’écoute et le respect. Autant d’éléments que l’on gagnera à intégrer dans toutes les interactions de la vie quotidienne.

Une expérience qui a fait ses preuves

Le programme de philosophie pour enfants comprend également un volet qui vise à lutter contre la violence et cherche à développer le jugement des jeunes afin d’agir sur trois niveaux préventifs : 1) permettre à l’enfant, par les moyens rationnels de la pensée critique, de se construire une identité plus solide, telle l’affirmation de soi, afin de pouvoir non seulement mieux se définir comme sujet, mais aussi de se différencier d’avec autrui ; 2) développer chez les enfants une conscience plus affinée en ce qui a trait aux différentes formes de la violence ; la reconnaître, la nommer et la réfléchir ; et 3) permettre aux enfants de penser à la création d’un monde plus harmonieux, ce qui exige pour cette création unepratique elle-même paisible. En sensibilisant les enfants aux différents aspects de la violence, le programme permet de développer une capacité de réfléchir et de dialoguer, pour éviter de recourir à la violence verbale, physique et psychologique.

Si le constructivisme épistémologique associé à cette méthode a pu, au départ, susciter quelques critiques, certaines études ont montré les bienfaits d’un apprentissage réflexif où les connaissances sont constamment remises en question et soumises à un test de validité. Selon des études qui ont été menées afin de mesurer les effets sur les enfants ayant pratiqué la philosophie, le programme permet d’améliorer leur niveau d’estime de soi (ne serait-ce qu’en prenant la parole en public) et contribue de manière importante au développement du raisonnement moral et à l’aptitude à prévenir la violence. Les enfants apprennent notamment qu’ils sont capables de trouver leurs propres réponses à des questions complexes en employant un processus de pensée structuré et en faisant partie d’une communauté de recherche. La pratique de la philosophie contribue ainsi à développer non seulement la réflexion sur le vivre-ensemble, sur les comportements adoptés, mais également à compléter l’éducation à la citoyenneté. La pratique de la philosophie avec les enfants permet, au surplus, de développer une compétence non seulement dialogique, mais aussi éthique relative aux valeurs et aux normes.

En proposant l’apprentissage des compétences morales, logiques et épistémologiques nécessaires pour avoir un jugement plus rigoureux et plus moral, notamment en apprenant aux enfants à réfléchir, à s’exprimer, à justifier leurs opinions, à délibérer et à argumenter collectivement de manière critique pour arriver à une décision justifiée rationnellement, la philosophie pour enfants contribue à la vie démocratique. Pour ces raisons, il nous semble qu’un tel programme et ses dérivés devraient être au centre de la reformulation du cours d’éthique et culture religieuse, conformément à l’expérimentalisme démocratique proposé par John Dewey.


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