Quelques idées reçues sur la Révolution tranquille

La culture politique québécoise s’est transformée sous l’effet d’un consensus largement répandu dans la société: celui considérant l’État provincial comme le garant du bien commun.
Illustration: Tiffet La culture politique québécoise s’est transformée sous l’effet d’un consensus largement répandu dans la société: celui considérant l’État provincial comme le garant du bien commun.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Nous avons tous des idées reçues au sujet de la Révolution tranquille. En soi, une idée reçue n’est pas fausse. Elle est liée à notre compréhension du monde, mais, pour être plus adéquate, elle demande à être nuancée et complétée avec de nouvelles connaissances.

Depuis son achèvement, la Révolution tranquille a suscité de nombreuses recherches pour tenter d’en comprendre son importance et sa signification. Ces recherches dans plusieurs domaines du savoir ont renouvelé notre regard sur cette période. Elles interrogent nos idées reçues. Pour les fins de ce Devoir d’histoire, revisitons-en trois : la nature de la Révolution tranquille, sa durée, ses protagonistes.

Une révolution ?

La nature de la Révolution tranquille a engendré de nombreuses idées reçues bien ancrées, dont celle de l’avènement de la modernité. Pourtant, si plusieurs y voient des temps nouveaux, la Révolution tranquille ne marque pas le début de la modernité, que ce soit sur le plan culturel ou sur les plans socioéconomique ou politique. Assimilée à l’émergence de l’industrialisation, de l’individualisme, du matérialisme et du rationalisme, la modernité a des racines plus anciennes au Québec. Ces racines peuvent être vues dès les révolutions politiques et industrielle du XVIIIe siècle et avec l’intégration du Québec à la socioéconomie mondiale, notamment au XIXe siècle.

S’agit-il alors d’une révolution, d’un changement brusque qui retourne l’ordre du monde ? Le Globe and Mail du 24 juin 1960 et L’Action catholique du 18 juillet 1960 signalent la rupture avec l’élection de Jean Lesage. Fernand Ouellet juge ces années comme celles d’un tournant révolutionnaire. Par la suite, la plupart des analystes insistent sur les éléments de continuité avec les années antérieures.

Fernand Dumont parle d’une « révolution culturelle » puisqu’elle « n’a pas provoqué un recul des grands pouvoirs économiques qui pèsent sur notre société depuis longtemps » ; Susan Mann et Jean-Philippe Warren évoquent une « évolution bruyante ». Si révolution il y a, elle devient « tranquille » dès le 23 novembre 1961 sous la plume d’un journaliste anonyme de l’Ottawa Citizen. André Langevin reprend cette expression en français dans le magazine Maclean’s de février 1963.

Qu’est-ce qui caractérise cette Révolution tranquille ? Aujourd’hui, les historiens observent un phénomène majeur, celui de la reconfiguration de la culture politique au Québec de l’après-guerre. Elle ne concerne pas seulement le mouvement d’ingénierie sociale dont les réalisations ont jalonné ces années : les réformes de l’éducation et de la santé, celles de l’aménagement régional et de la promotion des droits socioéconomiques, la nationalisation de l’électricité, etc.

Plus fondamentalement, la culture politique s’est transformée sous l’effet d’un consensus largement répandu dans la société : celui considérant l’État provincial comme le garant du bien commun. Cette conception dominante de l’État-providence comme responsable de la régulation, de l’allocation et de la distribution des différents types de ressources est fortement valorisée au cours de cette période. Elle contribue à la redéfinition du nationalisme au Québec, notamment avec les projets souverainiste et fédéraliste. Le consensus autour de l’État-providence constitue donc un élément distinctif de cette période au sein de l’histoire québécoise.

Revoir les balises

En s’appuyant sur les transformations de la culture politique, il s’avère pertinent de revoir les balises temporelles de la Révolution tranquille, à la fois en ce qui concerne ses origines et son achèvement.

Les origines d’abord. Des chercheurs de divers horizons ont repéré des signes annonciateurs de la Révolution tranquille bien avant 1959. Paul-André Linteau relève l’épanouissement d’une modernité scientifique, économique et urbaine au Québec depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Pour Dennis Guest, la Loi sur l’assistance publique de 1921 augure les politiques sociales de l’État-providence. Fernand Dumont identifie les années 1930 comme le « premier moment historique d’un décrochage », où l’unanimité partielle des idéologies dominantes fait place à un éclatement des idées et des valeurs. Sur le plan des idées et des sensibilités, Yvan Lamonde estime que les années 1930 donnent naissance à des trajectoires qui « trouvent leur point de chute » dans le milieu des années 1960.

Toutefois, des signes annonciateurs ne font pas une révolution. Les défis de l’après-guerre — ceux de l’urbanisation, des mouvements migratoires, des transformations technologiques, des moyens de communication, etc. — vont obliger les contemporains à trouver des solutions pour assurer le développement social, économique, culturel et politique. Même si le jugement des historiens sur Maurice Duplessis est nuancé quant aux effets de son action politique, le changement de garde à la suite de son décès révèle que la conception de l’État québécois comme garant du bien commun est désormais généralisée parmi de larges pans de la société. Nous pouvons y voir le début de la Révolution tranquille.

L’achèvement, ensuite. Il peut être vu lorsque le consensus social sur le rôle de l’État est rompu. Dès lors, la Révolution tranquille ne peut plus être cantonnée aux seules années du gouvernement Lesage. Elle ne peut pas être bornée par des événements majeurs comme Expo 67 ou la crise d’Octobre : ces événements ne remettent pas foncièrement en cause le consensus.

La rupture apparaît plutôt au moment de la crise budgétaire et économique du début des années 1980. Devant les déficiences de l’État-providence en matière économique, plusieurs contemporains estiment que l’État bureaucratique bloquerait l’esprit d’initiative individuelle et entraverait le libre marché. L’idéologie néolibérale orchestre la réduction du champ d’intervention étatique, les privatisations et la déréglementation des marchés. Elle se répand dans l’espace public au Québec dans la première moitié des années 1980. De nombreux responsables politiques québécois se montrent réceptifs à ce credo, influencés notamment par le milieu des affaires. Ces thèses contribuent au déclin de la représentation centrale de laRévolution tranquille : celle de l’État-providence garant du bien commun.

S’il faut fixer une date butoir, celle du 17 février 1983, avec l’adoption de la loi spéciale obligeant le retour au travail des enseignants québécois en grève, apparaît la plus évidente. La loi 111 marque l’aboutissement d’une escalade de tensions entre l’État patron et ses employés. Le gouvernement Lévesque fait alors un choix politique qui percute le consensus sur l’État-providence dominant depuis la mort de Maurice Duplessis.

Des protagonistes nombreux

Jacques Parizeau affirmait en 2011 que « la Révolution tranquille, ça a été l’œuvre de quatre ministres, d’une vingtaine de fonctionnaires et d’une vingtaine de chansonniers, de poètes ». La formule peut être séduisante, mais elle ne permet pas de comprendre pourquoi le consensus social fut large, ni pourquoi cette période est si prégnante dans la mémoire collective. Pis, elle laisse entendre que les citoyens furent des ouailles, sinon des spectateurs du changement social. Ce n’est évidemment pas le cas : les hommes et les femmes de la Révolution tranquille en furent des protagonistes à des degrés divers et à des moments différents.

Vu les nombreux protagonistes, la Révolution tranquille ne saurait être ramenée à un seul mouvement suivant un même rythme. Trois impulsions traversent cette période. Procédant du haut vers le bas, la première est celle des élites définitrices. Ces responsables politiques, technocrates au service de l’État, représentants de la bourgeoisie francophone en essor, intellectuels, leaders d’opinion, lancent des réformes en matière d’éducation, de santé et de développement économique. Ils contribuent au développement d’un fort sentiment d’appartenance et à la redéfinition des références identitaires au Canada français, puis au Québec francophone.

Les citoyens ne sont pas passifs devant ces réformes. Dans une deuxième impulsion, ils y participent en prenant la parole, parfois de manière turbulente, comme on le constate avec la question linguistique dès 1967. De nouveaux protagonistes de la société civile entrent dans le champ politique : militants de divers groupes de pression, socialistes, syndicalistes, féministes, environnementalistes, leaders autochtones ou étudiants, membres de partis politiques, etc. En promouvant de nouvelles idées, ils interpellent les responsables politiques qui doivent réagir.

Enfin, la troisième impulsion de la Révolution tranquille se distingue par la victoire électorale du Parti québécois en novembre 1976. La synthèse s’opère entre plusieurs groupes de la société civile et le premier gouvernement de René Lévesque, dont l’action réformatrice prolonge le consensus sur l’État comme garant du bien commun. Toutefois, les historiens repèrent l’apparition de fissures dans ce consensus, comme les difficultés économiques et l’échec de l’option souverainiste au référendum de mai 1980 en témoignent.

Un bloc

Les idées reçues émanent de la mémoire, de cette lecture du passé soumise au crible des valeurs du présent. La Révolution tranquille n’y échappe pas. Nous retenons de cette période certains aspects — l’État-providence, la sécularisation, l’idéal émancipateur, etc. — que nous jugeons selon nos préférences. La mémoire de la Révolution tranquille se présente comme un repoussoir ou, au contraire, elle devient un modèle guidant nos actions présentes.

L’Histoire procède selon un autre registre. Les historiens reprennent le mot de Georges Clemenceau : la Révolution tranquille est « un bloc dont on ne peut rien distraire, parce que la vérité historique ne le permet pas ». Devant ce bloc, au-delà des idées reçues, ils cherchent d’abord et avant tout à le comprendre.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

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2 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 8 mai 2021 08 h 18

    l'État : De Lionel Groulx à G É Lapame ....

    La Révolution tranquille tient au fait que le Québec avait cessé de se penser comme une province pour se penser comme un ÉTAT. Exactement l'État promis par  Lionel Groulx (Notre avenir politique, 1922-) et ( livré par Duplessis )...à G É Lapalme :

    Le programme du parti libéral du Québec de 1960 était groulxiste :

    ( Le Vent de l'oubli, mémoires , Georges-Émile Lapalme )

    « Dans le tourbillon du changement, ayant l'avantage de m'isoler pendant que les autres s'agitaient je fis se lever des années de nationalisme québécois dont les sources remontaient à NOTRE AVENIR POLITIQUE des années 20. J'intitulai le tout : POUR UNE POLITIQUE. » p.240

    ...« Le moment est venu de concevoir l'État provincial comme un phénomène culturel » p 241
    « Pour moi, il n'y avait là rien de neuf, mais pour le militant et l'électeur en général, écartelé depuis toujours entre l'économique, le politique et le culturel, la nouveauté apparaissait dès la première lignes : 

    « La vie nationale. La vie culturelle et le fait français »

    L'origine de la doctrine d'État de Lionel Groulx.:

    « Être nous-mêmes, absolument nous-mêmes, constituer, aussitôt que le voudra la Providence, un État français indépendant, tel doit être, dès aujourd’hui, l’aspiration où s’animeront nos labeurs, le flambeau qui ne doit pluss’éteindre. » ( Notre avenir politique, AF, janvier 1922 )

    Le dernier premier ministre qui a penser clairement le Québec comme un État fut Daniel Johnson (Égalité ou indépendance).

    Les souverainistes qui vont prendre la suite vont abandonner l'édification de l'État pour la quête d'un pays fantasmé qu'on obtient en comptant des boûts de papiers. Un idéalisme réduisant la souveraineté à un souhait alors qu'elle est une somme...

    Rien d'autre que l'édification d'un État français en Amérique , qui arrivé à maturité peut changer de statut de province à État souverain.

    L'État....celui de Lionel Grolx à G É Lapalme

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 mai 2021 15 h 56

    … relever du MIRACLE !

    « La mémoire de la Révolution tranquille se présente comme un repoussoir ou, au contraire, elle devient un modèle guidant nos actions présentes. » (Martin Pâquet et Stéphane Savard)

    Repoussoir ou modèle, et depuis ou au lendemain du décès et de Maurice Duplessis et de la disparition graduelle de l’Union Nationale du Paysage politique du Québec (résurgence CAQ ?!?), on-dirait que ladite Révolution Tranquille (Celle espérant le fameux Passage de l’Autonomie à l’Autodétermination du Québec, tout autant de sa gestion d’État que de sa Visibilité internationale) tarde à venir, notamment au sein des Services à l’Enfance-Jeunesse, là où, d’exemple, les réseaux impliqués (SSSS, Justice, Éducation, Socio-communautaire … .) éprouvent des difficulté avec la Prévention et la Coordination desdits Services de Protection ou d’aide-accompagnement !

    Au Québec, en effet, aider l’Enfance-Jeunesse à évoluer d’Autonomie-Autodétermination semble …

    … relever du MIRACLE ! - 8 mai 2021 -