Pour une éthique de la terre

Peu connu du grand public, Aldo Leopold, né en 1887 dans l’Iowa, a obtenu un diplôme de l’École de foresterie de l’Université Yale en 1909. Après avoir contribué à la gestion de réserves naturelles au Nouveau-Mexique et en Arizona, il a fait une carrière de professeur en sciences de l’environnement à l’Université du Wisconsin-Madison jusqu’à sa mort tragique en avril 1948.
Illustration: Tiffet Peu connu du grand public, Aldo Leopold, né en 1887 dans l’Iowa, a obtenu un diplôme de l’École de foresterie de l’Université Yale en 1909. Après avoir contribué à la gestion de réserves naturelles au Nouveau-Mexique et en Arizona, il a fait une carrière de professeur en sciences de l’environnement à l’Université du Wisconsin-Madison jusqu’à sa mort tragique en avril 1948.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Lorsque l’érosion de la biodiversité s’accélère à une vitesse vertigineuse, lorsqu’on perd six hectares par minute de forêts primaires tropicales et que les caribous disparaissent des forêts du Québec dans l’indifférence quasi générale, il faut conclure que nous faisons peu de cas de la biodiversité, malgré tous les discours et les bonnes intentions.

Cet échec collectif s’enracine dans une crise des valeurs — une crise éthique. Comment refonder notre relation avec la nature de manière à relever les défis de la planète ? Il y a 70 ans, l’écologue américain Aldo Leopold a apporté à cette question des réponses qui sont aujourd’hui d’une actualité brûlante. « La conservation n’arrive à rien, résumait-il dans la préface de son livre Almanach d’un comté des sables (A Sand County Almanac), parce qu’elle est incompatible avec notre idée abrahamique de la terre. Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise qui nous appartient. Si nous la considérions au contraire comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pourrions continuer à l’utiliser avec amour et respect. »

La terre en tant que communauté

Peu connu du grand public, Leopold, né en 1887 dans l’Iowa, a obtenu undiplôme de l’École de foresterie de l’Université Yale en 1909. Après avoir contribué à la gestion de réserves naturelles au Nouveau-Mexique et en Arizona, il a fait une carrière de professeur en sciences de l’environnement à l’Université du Wisconsin-Madison jusqu’à sa mort tragique en avril 1948. C’est en effet en secourant son voisin fermier, lors d’un feu de broussailles, qu’il succombe à une crise cardiaque à l’âge de 61 ans. Le manuscrit de A Sand County Almanac venait juste d’être accepté pour publication et le livre sortira l’année suivante. Il ne sera traduit en français qu’en 1995.

Dans plusieurs de ses essais, Leopold s’attache à mettre en lumière les problèmes écologiques que cause l’action humaine irréfléchie. Par exemple, il s’inquiète de l’accaparement des marais et des marécages par l’agriculture. Ces « terres jugées inutiles », rappelle-t-il, jouent un rôle essentiel : elles abritent une grande diversité d’espèces végétales et animales, filtrent l’eau contaminée, agissent comme des éponges, préviennent les inondations et l’érosion des berges de cours d’eau. Pour prendre un autre exemple, lorsqu’il visite la forêt du Spessart en Allemagne, il se désole de voir la différence entre la richesse en espèces animales et végétales du versant sud, dominé par les chênes, et la pauvreté du versant nord, massivement replanté en pins. « L’enrésinement permet des profits plus rapides, observe-t-il, mais contribue à l’appauvrissement des écosystèmes forestiers. Tout cela est connu des responsables. Mais — pour des raisons de rentabilité immédiate — nous continuons de faire comme si nous n’avions pas médité la leçon du Spessart. » Des propos qui, 70 ans plus tard, restent d’actualité. Au Québec, l’enrésinement de la forêt de feuillus se poursuit, poussé par des subventions étatiques, malgré les impacts écologiques négatifs démontrés. Cette forêt, initialement très riche, a été dégradée et appauvrie par une exploitation industrielle effrénée, et cela devrait inciter à la restaurer intelligemment — ce que nous ne faisons pas. « Conserver chaque rouage, chaque engrenage constitue le b.a.-ba du bricoleur intelligent, affirme Leopold dans ce texte. Mais avons-nous appris nous-mêmes à préserver tous les rouages du mécanisme de la terre ? » Question rhétorique.

La conception de la nature de Leopold semble assez proche des cosmologies autochtones, amérindiennes en particulier, ou encore de la théorie Gaïa, qui voit la Terre comme un organisme global. Mais son point de départ est différent, c’est l’évolutionnisme. Grâce à Charles Darwin, avance-t-il, nous avons appris que l’être humain « n’est qu’un compagnon de voyage des autres espèces dans l’odyssée de l’évolution. Cette découverte aurait dû nous donner, depuis le temps, un sentiment de fraternité avec les autres créatures ; un désir de vivre et laisser vivre ».

Sur cette base, il propose ce qu’il appelle une éthique de la terre (land ethic). C’est la notion de communauté biotique, dont l’être humain fait partie, qui en constitue le cœur. Elle fonde le rapport que nous avons avec les autres espèces vivantes, un rapport organique comparable à celui qui relie les différentes parties d’un même corps. Puisque ce sont des parties intégrées d’un même ensemble, chacune possède une valeur intrinsèque et ne doit pas être détruite. Habitats et espèces sont liés, on ne peut sauver ces dernières sans conserver des habitats adéquats (Leopold serait-il pessimiste sur la survie des caribous au milieu des coupes forestières au Québec ? Sans doute…). Membres de la communauté biotique, les humains devraient être poussés à coopérer et non à agir comme des destructeurs. Nous devons agir justement : « Une chose est juste quand elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste dans le cas contraire. »

L’écocentrisme, une révolution qui reste à venir

Leopold est considéré aujourd’hui comme un des penseurs les plus influents en conservation de la nature. Avec plus de deux millions d’exemplaires vendus dans la langue originale, son Almanach d’un comté des sables a inspiré une génération de scientifiques et d’écologistes.

On retrouve des traces de la pensée de Leopold dans plusieurs textes de l’ONU. Le préambule de la Charte mondiale de la nature (1982) affirme que « Toute forme de vie est unique et mérite d’être respectée, quelle que soit son utilité pour l’homme, et, afin de reconnaître aux autres organismes vivants cette valeur intrinsèque, l’homme doit se guider sur un code moral d’action ». Dix ans plus tard, la Convention sur la biodiversité est établie pour protéger la valeur intrinsèque (l’expression figure dans la première phrase du texte) de cette diversité. Quant à la Charte de la Terre, elle énonce une priorité qui, de l’aveu même d’un des rédacteurs du texte, est directement inspirée de Leopold, soit « protéger et rétablir l’intégrité des systèmes écologiques de la Terre, en particulier la diversité biologique et les processus naturels qui assurent le maintien de la vie ».

Illustration: Tiffet Dans plusieurs de ses essais, Leopold s’attache à mettre en lumière les problèmes écologiques que cause l’action humaine irréfléchie.

Si l’écologue américain a eu autant d’influence, comment expliquer que l’éthique qu’il propose soit si peu mise en pratique ? Doit-on accuser l’égoïsme des nations ou se plaindre, avec Marx, que les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, alors qu’il faut le changer ? L’explication est un peu courte. J. Baird Callicott, l’universitaire américain qui s’est donné pour tâche de dégager les fondements philosophiques des écrits de Leopold, avance d’autres raisons.

Selon lui, en considérant qu’il faut accorder de la valeur non pas à des éléments séparés, mais à l’ensemble qu’ils forment, l’approche de Leopold, qu’on peut qualifier d’écocentrique, est en phase avec les enseignements de l’écologie, mais elle s’oppose à l’approche éthique dominante, qualifiée d’anthropocentrique, qui ne reconnaît de véritable dignité qu’aux humains et laisse tout le reste en dehors (la nature étant vue comme un ensemble de ressources à exploiter). Elle diffère aussi du biocentrisme, associé au courant moderne de la deep ecology, qui insiste sur la valeur propre de chaque entité vivante, considérée isolément. Parce qu’elle met l’accent sur l’interdépendance des entités et leur commune appartenance, explique Callicott, la pensée de Leopold n’a pas la faveur des philosophes professionnels, « mal préparés à comprendre ce point de vue “holiste” : ils ont tendance à rejeter ces arguments comme étant non moraux ou à les réduire à des considérations sur le bien-être humain ou celui des espèces non humaines » (in Actes du colloque Leopold, Université de l’Oregon, 1998).

En somme, l’éthique environnementale de Leopold est plus radicale que ce qu’on pourrait penser de prime abord. Elle est en rupture avec les traditions philosophiques occidentales et propose un renversement total de perspective.

Mais n’est-ce pas justement ce dont nous avons besoin pour affronter une crise sans précédent de la biodiversité, qui menace de saper notre capacité de vivre sur la Terre ? Alors que notre civilisation occidentale s’est construite sur l’idée que nous possédons la nature, cette perspective nouvelle nous incite à considérer que chaque humain appartient à un milieu de vie, au cœur de la nature. Elle nous appelle à habiter la planète autrement, et à interagir autrement avec les autres espèces.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com



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